DE LA MACHINE DE 3EME ESPECE AUX HUMAINS DU 4EME TYPE, par Maurice G Dantec

Publié le par Maurice G Dantec

 

 

Conférence de Maurice G. Dantec au 75ème Congrès de l'Afcas sous le titre
"CONTR'HOMMAGE A GILLES DELEUZE"
11 mai 2007

DE LA MACHINE DE 3EME ESPECE AUX HUMAINS DU 4EME TYPE

Le texte « la littérature comme machine de 3e espèce », que je désirais au départ vous exposer en préliminaire, a été écrit au début du siècle. Si j’avais pris la décision initiale de le présenter pour cette conférence c’est qu’il m’a servi à l’époque de bilan pour le travail spécifique que j’avais essayé d’accomplir en tant qu’écrivain, durant la décennie précédente, mais en fait, plus qu’un acte terminal il s’agissait d’une « plate-forme » susceptible de m’aider, précisément, à « dépasser » les limites que je percevais alors à peine dans l’herméneutique deleuzienne, tout en sachant fort bien que pour « dépasser » quoi que ce soit, il faut au minimum se maintenir à sa hauteur, en tout cas en termes d’exigence.

Ainsi, il me permettait de concevoir mon regard sur ma propre production passée non pas comme l’archéologie d’un monde mort, mais comme la mise en mouvement d’une pensée qui me serait singulière.
J’ai néanmoins décidé d’agir différemment et de décrire, à l’heure d’aujourd’hui, sept années plus tard, là où cette « plate-forme de lancement » m’a propulsé, tout en remontant au point d’ignition originel, quand la mise à feu a eu lieu.

Lorsqu’on m’a demandé de participer à ce cycle de conférence de l’Acfas j’ai immédiatement accepté. Trop vite, peut-être.

Il m’est rapidement apparu qu’en tant qu’écrivain il me serait parfaitement impossible d’écrire quelque exégèse que ce soit concernant Gilles Deleuze et son travail. Non pas que ce travail soit abstrus, et incapable d’être explicité, ni même parce que je ne suis pas un universitaire, un analyste littéraire, un critique. L’objection principale tient en ce que je suis, par conséquence, un praticien. Un praticien de la littérature : ce qui signifie que je suis un vampire. Je me nourris insatiablement de tout ce que le Monde Créé est en mesure de m’offrir, et je ne suis pas en reste concernant les domaines de l’Invisible.

Je ne peux donc que très difficilement parler de Deleuze parce qu’en fait, comme bien d’autres victimes de mon cerveau-estomac, c’est Deleuze qui, parfois, parle en moi. Je l’ai dévoré, digéré, métabolisé, sans la moindre métaphore, et de fait il s’est retrouvé mêlé à une foule d’âmes qui n’ont eu de cesse, je pense, de le surprendre, comme Léon Bloy, Joseph de Maistre, Hans Urs Von Balthasar, Sainte Thérèse d’Avilà, ou Bernanos, mais aussi des proches : Kafka, Nietzsche, Pasolini ou Duns Scot.

Je ne peux parler de Gilles Deleuze que comme d’une machine littéraire de 3e espèce. Je ne peux parler de Deleuze que comme singularité des singularités, ce qu’il a été dans ma vie, et ce n’est pas un hasard, dieu stupide auquel je ne crois pas, si l’on peut, me semble-t-il, le « cataloguer » comme le grand philosophe de la singularité au XXe siècle.

Aussi ce que je peux dire de Gilles Deleuze et de son travail c’est le récit singulier de ma « rencontre » avec cet être, et ce devenir, ce que je peux essayer d’évoquer c’est comment la réalité se détecte à quelques signes aux limites du visible : philosophe de la singularité, au milieu d’un monde qui avait évacué la toute première d’entre elle, Deleuze ne fut pas une « influence philosophique » pour moi, il fut une rencontre frontale avec le réel, sans apport de la moindre dialectique, il fut une collision, à distance, dans le temps et l’espace, entre deux cerveaux et donc probablement l’émergence d’un troisième « organe » à leur (dis)jonction inclusive.

Diagramme diachronique :


1975 : Heldon, Nietzsche, Philip K. Dick.

En 1975, j’ai seize ans, je viens de découvrir Philip K Dick, Burroughs et Ballard, pour ne citer qu’eux. Je commence tout juste la lecture du Gai Savoir, trouvé dans la bibliothèque maternelle, avec Ainsi parlait Zarathustra. C’est le moment où la culture hippie se voit contre-attaquée par la réaction punk, retour à l’énergie sonique de l’électricité, glam plastique, antinaturalisme, utilisation machinique et militaire de l’électronique. Je tombe sur un album nommé « Electronic Guerrilla », référence directe à Burroughs, le nom du groupe : Heldon, est tiré d’un roman de Norman Spinrad, « Rêve de Fer ». Un des titres est visiblement influencé par « Ubik », de Dick. Au dos de la pochette, des aphorismes d’un certain Klossowski, une phrase d’un certain Gilles Deleuze, et le titre « Le Voyageur » tiré de Nietzsche, lu par ce Deleuze sur fond de mur électro-acoustique.

C’est le nexus primordial, où tous les éléments, sans être forcément actualisés, sont cependant co-présents.

1977 : L’Anti-Œdipe.

Lecture cataclysmique. Enfin une authentique « critique » du capital et de la technosphère qui ne doive rien à Guy Debord et sa clique, pas plus au marxisme orthodoxe, ou aux sinistres requiems de l’extrême droite socialiste, ou de l’extrême gauche nationaliste, sans parler de leurs pathétiques hybris.

La lecture de l’Anti-Œdipe en cette année plus que singulière, initiée par la découverte de Deleuze à travers l’expérience du rock’n’roll, ne tient pas non plus à je ne sais quel effet de coïncidence liée aux lois de la stochastique. Alors que les concepts mutants de l’inconscient machinique et du corps sans organe font l’effet d’une déflagration dans mon cerveau d’adolescent tardif, la musique initiée par Richard Pinhas prend sa forme définitive au cœur d’un contre-mouvement productif qui décide de plonger le monde de la musique électrique dans sa propre vérité : sidérurgie sonique passée au générateur nucléaire, punk-rock/cold-wave, la déferlante ne vient plus d’un point localisé, San Francisco ou Liverpool, elle est déterritorialisée d’emblée, elle surgit simultanément à New-York, Londres, Paris, Bruxelles, Berlin. En ces années où le nihilisme et son cortège d’absurdités criminelles, et terriblement inesthétiques, semblait avoir englué à jamais les esprits, ces quelques mois de 1977 où la collision eut lieu allaient probablement déterminer tout le reste de mon existence.

Une mise en perspective désorbitante de la machine inconscient et de la machine sociale, du corps-cerveau et du monde-organe, la redéfinition des concepts de territoire, de carte, de diagramme, de programme. Une redéfinition de l’homme, comme tension infinie entre Un et Multiple, une redéfinition du capital comme échange non plus « symbolique » mais réel entre les machines de l’inconscient schizoïde et celles de la Technique-Monde, entre les processus des configurations sociales et la définition asilaire du malade mental. Une sorte de scholastique non théiste et pourtant non dialectique, imprégnée de la phénoménologie d’un Husserl, mais aussi, nous le verrons, de concepts fondamentaux remontant à la patristique la plus haute.

Quelque chose était en train de se produire.


1980-1990 : Mille Plateaux, Images-Mouvement, Différence et Répétition.

Les années 80 sont les années du Mitterandisme, des idéologies néo-humanistes, de la grande illusion culturelle et de la récupération, plutôt efficiente, des œuvres de Gilles Deleuze pour des « causes » politiques diverses. C’est l’époque où, dans la solitude des vrais penseurs, Deleuze s’oppose violemment à Foucault et Derrida au sujet de la « Palestine », conservant avec le Peuple de l’Ancienne Alliance une complicité intellectuelle et sans doute historique que d’aucuns taxeront très vite de « sionisme », autant dire « fascisme », mais qui me semble quant à moi évidente quand on le lit sans les lunettes des nouvelles orthodoxies : Deleuze, comme Spinoza, est un excommunié potentiel. Ni matérialiste ni idéaliste, on essaiera sans trop de réussite de le caser avec les déconstructionnistes, tout comme avec les constructivistes, alors que sa pensée est perpétuellement en mouvement, et qu’elle échappe de fait à toute prison dogmatique universitaire.

À cette époque, Deleuze disparaît par intermittence de mon écran radar. Je continue de le lire mais je suis en train de traverser la première époque du chômage à grande échelle, du rock devenu politiquement correct et subventionné par l’État, de la violence urbaine, des drogues dures, du sida. Après avoir été un prolétaire de la musique, puis de la publicité, la 1ere Guerre du Golfe me précipitera dans les bras de l’oisiveté et de la dépression, c’est à dire dans ceux de la littérature.

1997-2000 : Heldon/Richard Pinhas.

En 1997, un après midi de printemps, je reçois un étrange coup de téléphone. Dans un premier temps, je crois même à une blague. Un certain Richard Pinhas demande à me parler.
Richard Pinhas est l’homme qui a fondé Heldon en 1971. C’est lui qui a travaillé avec Spinrad, Dick, et Gilles Deleuze ! Il vient de lire les Racines du Mal, me dit-il, il pense que nous avons au moins des choses à nous dire. Plus de 20 années ont passé entre mon écoute de son premier album et ce jour particulier.
S’ensuivra une rencontre qui, telle la collision entre deux engins volant à haute altitude, nous conduira, chacun, et ensemble, sur une trajectoire balistique qui nous poussera à redéfinir notre rapport à Gilles Deleuze, à la littérature, à la musique, au concept de machine, d’individu, à la notion même de pensée. L’album d’Heldon, « only chaos is real », auquel je participai avec Norman Spinrad, fut le moment d’ignition de la fusée. Il fut conçu par Richard comme le dernier de ses disques à paraître sous ce nom. Acte terminal, il était surtout un acte refondateur.

Il s’ensuivra un projet singulier qui consistera non pas à « mettre Deleuze (et Nietzsche) en musique », mais de faire de cette musique le « reboot » de leurs théories. Pas même un analogon, mais une REPRISE.

1999-2003 : Schizotrope.

Ainsi, Schizotrope fut l’émergence d’une singularité à la (dis)jonction opérée par Richard et moi.

Un mur de boucles électroniques, produites par une guitare passant au travers d’une série de processeurs sonores, créait en quelque sorte le « corps plein », en mutation métastable, du texte que je serais amené à lire. La voix se devait d’être non pas le vecteur rationnel du signifiant, disons pas uniquement, et même : surtout pas avant tout, car comme dans toute véritable aventure de rock’n’roll elle serait considérée comme un instrument parmi les autres, une source sonore intégrée à la machine, comme les autres. La voix, la Parole, créerait l’injection des machines littéraires sur le corps plein du son-cosmos. La musique-corps électrique, la voix-machine humaine, tout était là. Il était hors de question que nous produisions une sorte de pensum scolaire vaguement accompagné de musique techno.

Nous avons expérimenté plusieurs formules musicales en trois albums, entre 1999 et 2003. Chaque entreprise n’était animée que par un seul but : non pas « illustrer » d’une manière ou d’une autre les textes de Deleuze qui seraient lus, mais faire de cette « machine de troisième espèce », humano-machinique, cyborg, audiotextuelle, une authentique reprise de ses théories, comme centre pivotal de tout ce qui serait produit.

2000-2004 : Le Christianisme, la Patristique, Duns Scot, Heidegger/Nietzsche.

Je me suis fait baptiser le 16 février 2004 selon le rite apostolique et romain. Cet acte est venu clore un chemin, qui aura duré vingt ans, pour en ouvrir un autre qui pour nous – chrétiens - n’a pas de fin en soi.

Étrangement, alors que je plongeais dans l’étude de la haute patristique, Richard redécouvrait de son côté les merveilles de la Kabale juive, qu’il avait probablement rejeté durant un temps, sous l’influence de l’époque post-soixantuitarde dont il est issu. Par contrecoup, je me suis mis moi aussi à approfondir ma connaissance des textes pseudépigraphiques juifs et de son côté Richard a commencé à s’intéresser à Duns Scot. Certes, le fait que Gilles Deleuze, tout comme Heidegger, se soient intéressé à ce scholastique écossais n’est pas pour rien dans ce choix liminaire, mais commencer par Duns Scot n’est pas la plus mauvaise introduction qui soit aux Mystères de l’Incarnation, de la Trinité et donc de la singularité, problématique qui se trouvait précisément au cœur du projet Schizotrope, parce qu’il était au cœur de celui de Gilles Deleuze.

Diagramme synchronique.

Ce plan diachronique permet de passer aussitôt à la forme synchronique qui va aider à comprendre en quoi ma rencontre avec le philosophe ne tenait en rien à une série de coïncidences mais bien à la formation tectonique d’une structure absolue, pour reprendre Abellio, dont la cohérence tenait dans une dynamique sans cesse recommencée entre différents pôles d’un quadrant où Musique, Littérature, Machines, Organes se voyaient répercutés en autant d’échos que de points de vue ontologiques sur ce processus qui voyait le jour.

Richard Pinhas fut le premier musicien de rock électronique français pour ne pas dire du monde. Ami et élève de Gilles Deleuze, vers 1970 il est destiné, après son doctorat, à une carrière universitaire d’élite lorsqu’il décide d’empoigner le manche d’une Gibson Les Paul et d’expérimenter les tous premiers synthétiseurs du marché. Cela ne l’empêchera pas de poursuivre sa relation amicale et intellectuelle avec le philosophe jusqu’au décès de celui-ci, comme avec l’écrivain américain Norman Spinrad, par exemple. Tout en Pinhas le connecte à la littérature, son goût de la lecture en premier lieu, ses relations avec les écrivains et les philosophes en second, mais surtout la constante interaction qu’il lui a fait jouer avec sa production musicale. Comme je l’ai indiqué, Heldon est un nom tiré d’un roman de Norman Spinrad. Ses premiers albums comportent des références directes à Philip K. Dick, à Nietzsche, ou Pierre Klossowski. Ainsi, bien sûr, qu’à Gilles Deleuze. Mais il ne s’agit pas ici d’un simple travail de citation référentielle. La facture même de la musique de Richard est empreinte, durant toute cette époque, et jusqu’aux plus récentes de ses productions, des théories deleuziennes sur la différence et la répétition, comme sur les rapports entre schizophrénie et capital, inconscient machinique, corps sans organe, monades de Leibniz, infinité naturelle de Spinoza, surhomme comme momentum actualisé de l’Éternel Retour nietzschéen.

C’est pourquoi, là encore, rien n’est dû au hasard lorsque, dès 1971, sur son premier album, Richard Pinhas, avec 30 ans d’avance, fait lire, par Deleuze lui-même, sur accompagnement de rock électronique, un texte de Nietzsche, « Le Voyageur », qui entrera ainsi pour toujours dans le monde de la musique de l’ère post-atomique.

En ce qui me concerne, je pourrai affirmer que je suis comme une forme invertie de celle représentée par Richard, je me trouve sur l’autre pôle de la singularité. Mais c’est de notre mise en rapport qu’est né, peut-être, ce troisième cerveau que j’ai évoqué plus haut. Peut-être n’est-il pas surgi de la confrontation directe entre le mien et celui de Deleuze, sans besoin de médiation d’aucune sorte on peut envisager que c’est de la collision entre les deux pôles, entre Richard-Pinhas-le-musicien et Maurice-Dantec-l’écrivain que cette forme a pu jaillir. Et cette forme, cette nature, cette personne, c’était justement la singularité même du philosophe, c’était ce qui le dépassait lui même, ce qui se tenait constamment au-delà de lui, c’était sa propre pensée en mouvement, sa Parole en Acte.

Je suis un écrivain et comme je l’ai expliqué c’est à l’âge de 16 ans que je découvre Deleuze par Heldon, donc par Pinhas, et que j’entreprends parallèlement la lecture de Nietzsche. Quelqu’un a prononcé le mot « hasard » ?

À la différence de Richard je n’ai jamais rencontré Deleuze que par ses ouvrages, et grâce à une simple pochette de disque.

J’ai abandonné l’université, comme lui, mais au bout de la 1ere année ! Pour me lancer, tout comme lui dans l’aventure du rock électronique, version punk, à partir des années 77-78. Cette aventure était déjà pour moi terminée lorsque Richard entamait sa 15e année de carrière dans la musique.

Notre rapport de polarité n’est donc pas une inversion simple, l’inversion est intensifiée et se voit donc soumise à des forces qui l’empêche de rester une simple figure géométrique statique.

J’ai été musicien, comme Richard, mais dans des conditions et des époques radicalement différentes. J’ai connu Gilles Deleuze, mais sans l’avoir jamais approché. Richard est docteur en Philosophie, je suis un kamikaze autodidacte. Tout comme Richard l’a fait pour sa musique, j’ai intégré certaines des théories du philosophe comme matériaux actifs de ma narration. Lorsque notre rencontre s’est actualisée, bon nombre de nos convictions originales ont volé en éclat.

Nous sommes bien des polarités : ce qui nous rassemble nous disjoint, ce qui nous divise nous réunit.
C’est de ce processus même que put naître un projet comme « Schizotrope ».

 

Le chaos post-atomique :
De l’impossibilité de repenser la transcendance après Auschwitz.


Il ne viendrait probablement à l’idée de personne de mettre en doute l’assertion selon laquelle Gille Deleuze serait autre chose qu’un philosophe immanentiste, si ce n’est LE philosophe de l’immanence.
Et sans doute pas lui, tout bien considéré.

Pourtant, sans vouloir lui faire dire ce qu’il n’a pas dit, ou n’aurait pu dire, je vais essayer de démontrer en quoi cette position était, me semble-t-il, pour des raisons précises dans une époque donnée, l’affirmation paradoxale, apophatique, d’une transcendance devenue impossible à penser.

Je serais dans l’incapacité de citer nommément des extraits de son œuvre où ma téméraire assertion pourrait se voir vérifiée, c’est pourtant une sensation qui n’a cessé de m’habiter, bien avant ma conversion au christianisme. En fait, autant le dire d’emblée, cette question me semble hanter du même mystère la figure de Nietzsche, à laquelle il est impossible de ne pas relier le philosophe de l’Anti-Œdipe.

Quand Adorno pose la question « Y’a-t-il une poésie possible après Auschwitz ? » c’est un poète, en la personne de Paul Celan, qui lui apporte la réponse, d’une façon fulgurante et performative. Tout, dans la poésie de Celan nous dit justement que jamais la poésie n’aura été non seulement possible mais nécessaire qu’après Auschwitz.

De la même façon l’Événement pivotal du XXe siècle a semble-t-il pu ranger Dieu au rayon des Farces et Attrapes. Comment Dieu pourrait-il exister en ayant laissé s’accomplir une telle abomination ?

C’est que l’homme a oublié depuis longtemps la leçon de Saint Paul, reprise par Nietzsche : Le Dieu chrétien est un dieu terrible justement parce qu’il donne à l’homme le plus lourd des fardeaux à porter : la liberté.

Nietzsche ne peut jamais être compris que de façon éminemment paradoxale et le legs qu’il laissa au siècle qu’il ne verrait pas fut justement cette théologie apophatique de la mort de Dieu que seuls quelques rares cerveaux osèrent entrevoir à sa lecture.

Pour aller vite, je dirais que tel un Heidegger, à la fois analyste suprême du nihilisme et être humain emporté par son flot, avait terminé ses derniers écrits par cette phrase surprenante « Seul un dieu peut désormais nous sauver », Deleuze accomplit le travail paradoxal de « rabattre » les transcendances historiques et méta-historiques sur le « corps-plein de la Terre » comme si par ce geste il pouvait tout au moins en pointer l’origine.
Dans un magnifique texte de l’Anti-Œdipe sur la Machine de Guerre, Deleuze fait à l’avance le procès de tous ceux qui tenteront d’opposer dialectiquement les sociétés nomades et les autres. Deleuze va montrer comment la machine de guerre est une invention des nomades et de quelle manière les ruptures et les assemblages civilisationnels fonctionnent par synthèses disjonctives, autant dire par « saut quantique ». Ainsi la machine militaire moderne est-elle une synthèse disjonctive de différents aspects centraux de la horde nomade de l’Antiquité. L’exemple le plus probant réside dans le développement de l’armée américaine moderne qui fonctionne comme un organisme bio-cybernétique global, se déplaçant sur tel ou tel territoire dans un processus toujours actualisé.

Deleuze, comme beaucoup d’autres, fut sans doute écrasé par la diabolique entreprise d’aplanissement des corps et des esprits qui venait d’avoir lieu, et se poursuivait, sous d’autres formes, partout dans le monde. Il est difficile de lui en vouloir.

Après Auschwitz, il semblait dérisoire de chercher une réponse en levant la tête.

Il fit comme d’autres avant lui, il chercha à l’intérieur de la tête, qui est aussi un monde. Husserl et Heidegger avaient déjà tracé la voie mais Deleuze parvint sans aucun doute à faire de la philosophie moderne une authentique forme d’anthropologie appliquée, et générale.

On ne peut reprocher à un penseur qui vit au cœur même de l’époque où Dieu est mort de concentrer son regard sur l’animal vivant et pensant qui a pris sa place.

Car c’est au moins la lucidité de Gilles Deleuze, qui ne succomba jamais aux sirènes du nihilisme, pourtant bien portant tout au long de son existence, que d’avoir compris Nietzsche comme « anti-philosophe » et d’avoir expliqué comment la Mort de Dieu, ce Crime impensable, tant pleuré par Zarathoustra, n’avait anéanti les anciennes organisations hiérarchiques – venues des guerriers nomades – que pour valoriser un néo-nomadisme semi-sédentaire, marchand, communicationnel et touristique, un nomadisme de l’ubiquité et de la déterritorialisation en flux tendu, planétaire, c’est à dire circonscrite par elle -même.

Toute la « géophanie » rhizomique, qui prend son envol dès la publication de l’Anti-Œdipe, ressemble étrangement à une translation horizontale de l’infini transcendantal dans laquelle l’Un contient l’infinité des Multiples, ou plutôt : dans laquelle l’Un est le point d’actualisation de la mutiplicité. Ce sera d’ailleurs un concept-clé de Gilles Deleuze mais il importe de souligner que son origine remonte aux sources patristiques les plus lointaines, De la Division de la Nature, de Jean Érigène, par exemple. C’est aussi la conception clé des grands trinitaires somme Saint Thomas, Grégoire de Nysse ou un scholastique aussi complexe que Duns Scot, dont il n’est pas sans intérêt de savoir qu’il fut l’objet de la thèse de Deleuze, tout comme il l’avait été pour celle du futur recteur de l’Université de Fribourg.

Il est après tout possible que c’est aux époques où Dieu semble le plus absent que sa présence est décodée, paradoxalement, par ceux là mêmes qui ne le voient pas.

Quelle Ontologie pour le post-humain ?
Le post-Humain et la Post-Machine : deux faces corrélaires du même programme-hybris fusionnel entre homme et machine.


Il me semble tout à fait significatif que l’on n’ait jamais autant parlé de post-humain que depuis que tout a été essayé pour nous faire oublier que nous n’avons même pas été capables de concevoir un homme digne de ce nom, autant dire l’authentique dépassement surhumain que Nietzsche appelait de ses vœux.
Il est étonnant de constater à quel point plus une pensée est subtile et complexe plus elle s’expose à de violentes mésinterprétations, déformations, détournements. C’est à croire que la seule rançon de l’intelligence, en ce monde, c’est la trahison de celle-ci.

Quand on voit pulluler un peu partout de soi disant « deleuziens » fabriquant leur philosophie immanentiste en kit, avec quelques sauces new-age, situationnistes, derridiennes, altermondialistes, écologistes, voire « transhumanistes » - vantant les transformations génétiques du corps, le clonage réplicatif et toutes les autres mystifications du positivisme moderne, devenu dernière forme de sacré ayant encore droit de cité -, on est saisi par tant de concurrence dans l’absurdité et l’ignorance.

Par je ne sais quel effet de retournement diabolique, la pensée de Gilles Deleuze sert souvent de pilastres à toutes ces amusantes élucubrations d’adolescents quinquagénaires fascinés par leur nouvelle console Nintendo spéculative.

Alors que l’anthropologie générale de Deleuze prend comme point d’appui la conception de la vérité exprimée par Nietzsche en tant que force inévitablement située par delà le Bien et le Mal, je vois mal comment Deleuze aurait pu, dans un texte ou un autre, faire l’apologie du « corps sans organe » alors qu’il l’a toujours décrit comme la réplique matricielle du socius. Dans l’Anti-Œdipe, Deleuze ne tente ni une mise en accusation du capital ni une savante « réhabilitation » du schizophrène, ce qui me semble-t-il le sépare de Foucault, mais produit au contraire une ontologie scientifique, méta-historique, authentiquement anthropologique, qui met en évidence non seulement la structure inconsciente des sociétés humaines mais expose dans sa vérité la plus nue la structure machinique de l’inconscient de l’homme.

Si le schizophrène est inscrit comme point limite de l’humain-capital, et qu’il est donc inscrit comme actualisation du capital dans l’homme et de l’homme dans le capital, alors cela signifie que l’homme ne fabrique pas ses sociétés en improvisant, pas plus qu’il ne les planifie, mais qu’il est lui-même le plan, le diagramme, la surface d’inscription et le module inscripteur.
Ni sujet de l’histoire, ni objet de pure spéculation, il est avant tout un événement, c’est le point exact où un processus se clive, se plie, se surplie.
Et s’il y a donc un moment où l’Être peut survenir, se révéler comme synthèse disjonctive de tous les multiples. c’est bien lors de cette phase de la vie où survient l’événement, le diagramme invisible qui structure tous les autres, le programme de déprogrammation, l’arbre primordial vers lequel tous les rhizomes de la vie et de la pensée s’unifient, en divisant tout, la venue au monde enfin réalisée.

Dans ce contexte il faut envisager la machine de troisième espèce, la machine cognitive, la machine de toutes les machines, la machine-cerveau, comme ce moment où l’homme entrevoit peut-être le pivot transcendantal de Husserl au milieu de la configuration rhizomique générale, tel un moment de transmutation, de surtension infinie entre Un et Multiple, c’est-à-dire dans ce qu’est précisément l’Infini. L’Infini n’est pas une accumulation comptable et numérique d’unités de valeurs ou d’objets, l’infini est le cœur de toute singularité. Comme le savaient Duns Scot et Deleuze.

Mais si la machine de troisième espèce atteint désormais le stade de la cognition c’est aussi le moment où elle s’introduit directement au cœur de la machine « homme », dans sa génétique même. Silicium et carbone, protéines et octets, deviennent interchangeables et indiscernables. La victoire de la machine sur l’homme c’est le moment où plus aucune différence ontologique entre les deux espèces ne sera plus perceptible. L’homme du XXIe siècle reproduit, en pire, les mêmes erreurs rationalistes que ses prédécesseurs des années 1900. Il ne voit pas le monde de la machine de troisième espèce comme la fin de l’homme tel qu’on l’a connu, ou sinon il s’en félicite sans comprendre qu’on ne construit jamais rien à partir de rien, or l’homme n’est encore à proprement parler pas grand-chose. La machine de troisième espèce est donc une épreuve (sur)naturelle qui va déterminer le destin de l’homme. Sera-t-il assez fort pour assumer son rôle de métamachine cosmique, et donc surpasser à la fois l’homme et la machine, le post-homme et la post-machine ? Il est vraisemblable qu’entre la machine de troisième espèce et ses clones humanisés, d’une part, et l’Humain de 4e type et son insertion poétique dans le Monde Créé, d’autre part, s’étende une distance incommensurable, celle qui sépare par exemple un chanteur de rap d’un cosmonaute. Si l’Être c’est l’événement à la fois complètement inconnu et fondamentalement connaissable qui surgit de l’humanité par le surpassement, autant dire l’accomplissement de tout ce que l’homme contient de machines secrètes, alors nous pouvons le voir comme le prolégomène annonciateur de l’Homme Milliaire, l’homme intégral attendu tant par les présocratiques, les juifs de l’Antiquité Kabalistique, les Chrétiens du Moyen-âge et quelques âmes perdues dans le monde d’aujourd’hui.

L’homme-machine que la culture mondiale nous prépare est à l’opposé même de ce que la pensée de Deleuze nous laisse vraiment imaginer. L’immanentisme de Deleuze apparaît bien comme une transcendance translatée, par défaut. Dans la vision de Deleuze, il ne me semble pas que la structure de l’Arbre, hiérarchique et verticale, meurt d’aucune façon sous la prolifération rhizomique. Elle se transmute, et mieux encore, provoque la transmutation de ce qui se réunit à lui. Le schizophrène ne guérit pas, pas plus que le capital, mais les deux figures en opposition frontale, inconscient machinique, corps sans organe, peuvent trouver la structure métastable permettant une « réunification » qui n’est pas sans rappeler le fameux « tiqqûn » kabalistique.
Clivés et surpliés sur eux-mêmes, tels les structures chromosomiques du vivant, ensemble, ils forment un rapport de production spécifique qui agencent les notions de machines et d’organes comme des variateurs d’intensités ontologiques. À l’inverse, les transcendances de substitution dont on nous promeut la vente et le service après-vente ne sont bien que des formes d’immanences absolutistes déguisées en lumière vers le ciel.

Plutôt que se répliquer, lui et les machines carcérales du socius, c’est le moment à l’homme de répliquer, le moment où l’homme se trouve devant le plus terrible de tous les dangers : sa propre liberté.

Gilles Deleuze était un homme libre. Le danger ne lui faisait pas peur. Il n’aurait guère apprécié l’époque qui vient de commencer, juste après sa disparition qui, parfois, m’apparaît comme un signe.

Ce danger c’est le risque de l’être, ce moment ineffable où il surgit, jaillit, comme événement totalement singulier, par lequel, comme disait Nietzsche, il devient ce qu’il est.

Maurice G. Dantec
Trois-Rivières, le 11 mai 2007

Ecrit par Maurice G. DANTEC

http://www.mauricedantec.com/

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