La propriété devient le viol! Par Jacques ATTALI

Publié le par Jacques Attali

Le désarroi de l'industrie de la musique n'a d'égal que celui de ceux qui tentent de la sauver. La loi en vigueur pour la protéger mêle dans le même opprobre le pirate, qui reproduit illégalement une œuvre pour la vendre, et le généreux, qui la copie pour la donner; elle ne distingue pas les répliques d'un exemplaire obtenu légalement de celles d'un double illégal; elle ne fixe pas non plus le nombre de copies privées autorisées. Une nouvelle loi en gestation prétend instaurer l'obligation pour les internautes de se surveiller eux-mêmes et on en annonce une autre, qui permettra à une autorité non judiciaire de priver d'accès au réseau tout téléchargeur récidiviste.

Cette nouvelle loi serait particulièrement scandaleuse: elle exigerait la surveillance de la correspondance privée de chaque internaute et confierait une fonction de juge à une autorité administrative. Et elle serait particulièrement inefficace: elle ne ferait pas acheter un seul fichier musical de plus aux internautes et ne rapporterait pas un euro de plus aux artistes. Elle ne profiterait qu'aux dirigeants des majors, qui feront croire pour un temps à leurs actionnaires qu'ils agissent dans leur intérêt et celui de leurs stock-options; et aux fournisseurs d'accès: une fois de plus, ils auront évité de reverser aux artistes une partie de ce qu'ils gagnent par les abonnements à Internet permettant ces téléchargements. Cette alliance entre les deux puissances du moment, l'une moribonde, l'autre triomphante, laisse totalement de côté les artistes (rien ne les prépare à trouver de nouvelles rétributions) et les mélomanes (nul ne pense à leur proposer de meilleurs albums).

Radio, télévision, Internet sont d'immenses salles de spectacle ouvertes à tous les vents. Et leur gratuité n'est pas un vol, mais un formidable moyen de créer des sources inédites de revenus: par la publicité, les sonneries téléphoniques, le commerce d'instruments de musique... Ce n'est pas un débat anecdotique. Si on laisse faire, non seulement on verra s'installer en France un frein à la croissance la plus moderne, mais on préparera l'avènement de la pire des sociétés, qui cumulerait l'avidité impitoyable du capitalisme et la surveillance totalitaire du communisme.

Jacques ATTALI, pour l'Express

Copyright L'Express - www.lexpress.fr

Publié dans Actualité

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article