La tuerie d'Oslo vue par un grand écrivain norvégien

Publié le par ledaoen ...

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Que vas-tu devenir, petit pays ?

par Erik Fosnes Hansen, écrivain

 

Un garçon de 11 ans se tourne vers l'assassin. L'arme est pointée sur lui, mais il le dévisage avec un courage enfantin. Il dit : "Ne tire pas. Tu as assez tiré, maintenant. Tu as tué mon papa. Je suis trop jeune pour mourir. Pourquoi ne nous laisses-tu pas en paix ?" L'assassin hésite, abaisse son arme. Puis il s'éloigne calmement, vers son prochain meurtre. Sans que personne sache pourquoi il épargne cet enfant, pourquoi il l'abandonne à sa perte et à son chagrin.

 Depuis trois jours, les Norvégiens pleurent sur des histoires de ce genre. Il y en a malheureusement beaucoup trop, et nous ne les avons pas encore toutes entendues. Notre colère a atteint des proportions que je croyais incompatibles avec la mesure norvégienne. Car nous ne crions pas en public. Nous ne pleurons pas dans la rue : ce n'est pas notre genre. Quand nous parlons de l'assassin, c'est avec de l'amertume et du mépris. Et à voix basse.

Anders Behring Breivik : depuis que j'ai vu son visage et que j'ai lu son nom pour la première fois, j'ai su qu'il s'imprimerait pour toujours dans notre conscience collective. Comme l'incarnation du mal absolu, le pire criminel que notre pays ait connu depuis la seconde guerre mondiale. Le narcissisme des photos qu'il publie sur Internet, ridicules en d'autres circonstances, posant dans toutes sortes d'uniformes et de déguisements ; son sourire satisfait quand on le conduit en prison ; son héroïsme bricolé et son idéologie du surhomme : tout cela est insupportable.

Au bout de seulement vingt-quatre heures, je ne pouvais plus entendre prononcerson nom. Impossible : il est partout. Un jour, mes parents, qui sont nés en 1920 et 1921, ont essayé de m'expliquer ce qu'ils ressentaient pour Vidkun Quisling (1887-1945), le "ministre-président" nazi de Norvège, allié de l'Allemagne de 1940 à 1945. "Il est difficile, m'ont-ils dit, de t'expliquer à quel point nous le haïssions. Nous le haïssions chaque minute, chaque jour. Nous le haïssions, lui et ses collaborateurs. Presque plus que les troupes d'occupation. Tu ne peux pascomprendre à quel point nous l'avons haï, méprisé, détesté. Nous ne supportions même plus d'entendre son nom."

Comme Breivik, ce "Führer" norvégien se sentait investi d'une grande mission européenne et, comme lui, il a commis des écrits médiocres, prétendument philosophiques et en partie illisibles. Le poète Arnulf Overland (1889-1968) écrivit ces deux vers pour lui :

"Ce peuple que tu as trahi, Il oubliera jusqu'à ton nom."

Maintenant, je peux dire que je comprends l'intensité de cette haine. Ces derniers jours terrifiants ont été une vraie leçon d'histoire, certes malvenue mais importante. Elle éclaire ce qu'ont vu et vécu nos parents, ce qui les a marqués et qui a marqué la société d'après-guerre, celle dans laquelle nous vivons aujourd'hui. Mais pas seulement. Elle porte également sur ce qui peut nous arriverà tous, dans n'importe quelle société, quand des idées extrémistes et des pensées violentes deviennent légitimes dans le cadre de petites sous-cultures. Même minuscules : il suffit d'une seule personne, nous le savons désormais. D'un Timothy McVeigh (1968-2001, principal responsable de l'attentat d'Oklahoma City en 1995) par exemple - ou alors d'un autre dont je ne veux plus dire le nom.

Ma compagne, Erika Fatland, est écrivain, comme moi. Mais elle est aussi anthropologue et vient de passer six ans à travailler sur la tuerie de l'école n°1 de Beslan, où, le 1er septembre 2004, 333 personnes, enfants et adultes, ont perdu la vie à la suite de l'une des prises d'otages les plus violentes de l'histoire. Il s'agissait d'activistes tchétchènes et ingouches, cette fois.

Pendant six ans, l'insupportable a rythmé notre quotidien : assassinats massifs d'enfants et terrorisme contre des civils. Ce mois-ci, son livre paraît enfin en Norvège. En Occident, il s'agit du travail le plus complet sur un acte terroriste et ses conséquences dans une petite société - rien de moins. Un thème qui n'est pas neuf, pourtant. Je me demande aujourd'hui si nous avons jamais imaginé cela possible en Norvège ? Dans notre petit pays heureux ? Dans la Norvegia felix ? Je ne crois pas. Je crois que, pour nous, les descriptions terrifiantes de Beslan ne se concevaient que dans le Caucase. Pas ici. En fait, partout mais pas ici. Pas dans notre petit pays instruit et paisible. Pas à Oslo, une ville verte, un peu ennuyeuse mais paisible.

Pour un étranger, cela peut sembler inconcevable, comme un conte de fées d'une autre planète. Jusqu'à aujourd'hui mon petit pays et ma petite ville ont été si paisibles, et surtout - c'en est émouvant, tant d'innocence - si naïfs et si ouverts. Soumis à des mesures de sécurité minimales, vous pouviez vous promenerlibrement dans les bâtiments du Parlement et du gouvernement : à peine quelques bouts de métal symboliques et des personnels sans armes qui ne vous jettent qu'un regard confiant au moment d'ouvrir votre sac.

Les ministres, à quelques exceptions près, vivent à Oslo, tout à fait normalement, dans des appartements ordinaires et sans surveillance. Après onze heures et demi, ils n'ont même plus de voiture : les chauffeurs sont rentrés chez eux. Et si l'un d'entre eux doit se déplacer, il prend le tramway. Ou alors il fait la queue pourprendre un taxi, comme n'importe lequel d'entre nous. Sans garde du corps. Ai-je dit que les ministres n'avaient pas de garde du corps ? Evidemment, ils n'en ont pas, à l'exception du premier ministre et du ministre des affaires étrangères. Les députés n'en ont pas non plus. Et même pour les personnalités du plus haut rang, dans notre petit pays heureux, les mesures de protection étaient plutôt invisibles.

Ainsi, il y a quelques semaines, dans un parc près de chez moi, je rencontre le couple princier. Installés sur un banc avec l'un de leurs enfants, ils mangent des glaces au soleil. Comme nous nous sommes déjà croisés lors de réceptions officielles, je les salue et je m'entretiens un peu avec eux. Je jette un regard autour de moi, rapidement : il doit y avoir des policiers aux alentours - c'est toujours ainsi. Mais je ne vois personne. Peut-être ont-ils considéré la situation à ce point inoffensive qu'ils sont restés dans leur voiture, et laissent la petite famille mangerses glaces tranquillement. Après avoir pris congé, je me suis moi-même acheté une glace. Que j'ai mangée en me promenant dans les rues d'Oslo la verte et la paisible, légèrement ennuyeuse mais heureuse. La ville de mon enfance, le paysage de ma jeunesse. Et j'ai pensé : quel pays étrange en vérité... Et quelle chance nous avons !

Norvegia felix. A d'autres points de vue également. Car économiquement le pays se trouve dans une situation proche du mirage pour beaucoup d'autres sociétés industrielles. Tandis que l'Europe affronte de nouvelles tempêtes économiques, en Norvège, il coule du lait et du miel. Ou plutôt du pétrole et du gaz : des millions de tonnes pompées depuis les fonds marins, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

La Norvège est probablement le seul pays occidental qui puisse actuellement sevanter d'être solvable, de ne pas avoir de dette publique, et même de disposerd'un peu d'argent sur son compte en banque. Plus précisément de 3 102 milliards de couronnes norvégiennes (403 milliards d'euros), 620 000 couronnes par ressortissant - nourrissons et personnes âgées comprises. De l'argent que l'on garde pour financer l'avenir. Un énorme capital. Auquel s'ajoutent les revenus pétroliers qui irriguent le budget national, permettant à l'Etat norvégien des réalisations sociales et des équipements qui, dans le reste de l'Europe, ont depuis longtemps été mis au congélateur en attendant des jours meilleurs. Sousoublier, par ailleurs, la longue et paisible histoire démocratique du pays, seulement interrompue par la seconde guerre mondiale.

Ainsi, la liberté d'opinion, qui remonte à 1814. Un pays parfait, donc ? Pas du tout. Souvent prosaïque et querelleur, parfois un peu provincial et étroit d'esprit. Mais en ce qui concerne un certain art de vivre dans un Etat de droit démocratique et libre, les Norvégiens - comme les autres Scandinaves - sont plutôt fiers. Et à raison. Certes, nous n'avons pas inventé la démocratie, mais nous l'avons rendue durable. C'est notre contribution à l'histoire.

Et tout cela, tous ces acquis quasi utopiques, ce n'était pas assez bien pour cette personne dont je ne veux plus dire le nom. Que je voudrais oublier. Tout cela, tout ce que le reste du monde nous envie, pour lui, c'étaient les symptômes de la décadence, de la perte des anciennes valeurs (à la lecture de son "manifeste" insensé de 1 500 pages, il ne ressort cependant pas clairement de quelles valeurs il s'agit). L'immigration, avec les problèmes qu'elle pose, pour lui ne représentait qu'une menace, et pas un défi. Le libéralisme et l'humanisme de notre presse et du débat public dans son ensemble : une trahison. Mais de quoi, exactement ? Du pays ? D'un archétype norvégien ? Du peuple norvégien ?

Près de 5 000 membres de l'élite norvégienne étaient sur sa liste des personnes à abattre. En fait, vraisemblablement tous ceux qui avaient eu une vie publique. L'élan de solidarité dans tout le pays montre qu'il aurait pu allonger cette liste de plusieurs milliers de personnes. Pour réaliser ce pays rêvé qu'il appelait de ses voeux, il aurait pu - il aurait dû - nous tuer, tous. Et il serait resté tout seul, peut-être avec une poignée de gens comme lui. Il aurait régné sur une Norvège déserte. Enfin proche son idéal : nettoyée jusqu'à l'os. Les chimères d'un jeune homme seul et un peu raté, en uniforme de gala dans sa chambre d'enfant, caressant des rêves héroïques et fous d'Europe nettoyée et qui finalement passe à l'acte, l'histoire en a vu d'autres.

Et maintenant quoi, cher petit pays ? Cet attentat est directement dirigé contre notre façon de vivre. Une université d'été de jeunes gens engagés et idéalistes - il y en a pour tous les jeunes dans les partis politiques norvégiens - se transforme en champ de bataille sanglant. A Oslo, les bâtiments gouvernementaux sont plongés dans la nuit, comme des coquilles délavées aux lumières éteintes.

Ma ville n'est plus paisible et ennuyeuse, elle n'est plus elle-même. Ces soirs de juillet, au nord de l'Europe, les gens sont dehors et sanglotent sans parler pendant que les bougies vacillent dans un jardin en fleur, devant la cathédrale. Que va-t-iladvenir de notre façon de vivre ? Allons-nous perpétuer nos valeurs et notre ouverture, renouveler notre contrat social ? Mon petit pays, que va-t-il advenir de toi ?

Deux cent mille personnes, un tiers de la population d'Oslo, se sont rassemblées devant l'hôtel de ville : une foule qui rappelle le 7 juin 1945, quand le roi Haakon VII est revenu d'exil, après la guerre, pour restaurer la démocratie norvégienne. Dans un silence dense et digne, elles écoutent les mots du prince. A l'étranger, on le connaît surtout pour son mariage. Nous, en Norvège, nous savons qu'il est un homme cultivé, respecté et libéral. "Aujourd'hui, les rues sont pleines d'amour,dit-il. Nous avons décidé de répondre à la cruauté en nous rapprochant les uns des autres. Nous avons décidé d'affronter la haine tous ensemble (...). Personne ne nous prendra notre Norvège."

C'est beau, c'est intelligent. Mais dit-il vrai ? Il adopte le même ton digne que les jeunes survivants d'Utoya, dans les heures qui ont suivi la tragédie, inconcevable de fierté juvénile. Le ministre-président Jens Stoltenberg a fait de même quand il a pris la parole. Des mots dignes et chaleureux. Mais encore ? Désormais, nous savons qu'une haine paranoïaque et oublieuse de l'histoire fleurit sur Internet - même s'il ne s'agit que de groupuscules.

Mais il suffit d'une infime minorité, d'une seule personne. Et même si nous l'ignorions auparavant, si nous n'y avions jamais pensé, nous le savons maintenant. Nous savons quel danger potentiel il y a à tolérer l'intolérable et la xénophobie. Le mépris des hommes politiques et la haine des autres, que l'on qualifie de "rats" ou de "traîtres". Il faut ouvrir un débat sur cette rhétorique de la haine, l'ensemble des partis politiques norvégiens doivent le faire.

Le comportement, la mesure et le respect des motivations et de l'opinion de chacun sont le fondement et la condition de tout système social et de tout débat démocratique. Si ces vertus se perdent, c'est la porte ouverte à la haine. C'est quelque chose que nous savons depuis longtemps, en Europe. C'est notre expérience historique commune et amère.

Les événements de Norvège nous rappellent ce que nous ne voulons plus revivre. Mais que doit-il advenir de la petite Norvège ? Les troupes en tenue de combat devant les immeubles officiels, nous les vivons comme une défaite - même si nous leur sommes reconnaissants. Les mitrailleuses ne font pas partie de notre idéal de société. Quand j'ai vu ces 200 000 roses tendues vers le ciel, j'ai cependant pensé : ça ira. Nous allons réussir. Notre société a surmonté la pauvreté, la lutte des classes et l'occupation. Quand je vois ces inconnus qui s'étreignent dans la rue en pleurant, je pense aux mots du poète Nordahl Grieg (1902-1943) en 1940 : "Nous sommes si peu nombreux dans notre pays. Chaque mort est un frère et un ami." C'est peut-être la force d'un petit pays. Cette distance si courte entre les uns et les autres. Quand je vois la photo de cette personne dont je veux à tout prix oublier le nom, je me demande si cette distance est assez courte. Comment cet individu qui n'a pas de nom a-t-il pu s'éloigner autant des valeurs qui l'ont entouré toute sa vie ? Il a vécu près de nous, à distance de nos bras. Est-ce qu'il y en a d'autres comme lui ?

Je ne sais pas. Je m'inquiète et j'espère. Mais aujourd'hui, surtout, je pleure pour toi, ma petite ville, et pour toi aussi, mon petit pays bien-aimé et un peu ennuyeux.


Texte traduit du norvégien par Nils C. Ahl.

 


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Clovis Simard 09/08/2012 01:45

Blog(fermaton.over-blog.com),No-25. -THÉORÈME NIETZSCHE. - Pourquoi ne rêves-tu pas ?