CYCLE 12
Le repas s’est bien passé, la qualité relationnelle des parents d’Alex, Zenzile, le Rully, mais aussi cette main qu’Alexandra, sous la table, laissait parfois traîner sur le haut de ma cuisse lorsqu’elle s’adressait à moi, geste qu’elle n’avait jamais eu avec moi, ce qui ne manqua pas d’exciter ma curiosité, en plus de ma libido, réussirent à me détendre. Béa et Léo sont sorti de ma conscience quelques heures. Georges était prof et chercheur en biochimie, nanotechnologies et en biogénétique, reconnu par ses pairs comme on dit, grande renommée pour des travaux sur des traitements qui allaient bientôt parait-il, être en mesure, d’abord d’analyser notre état, puis, en fonction du résultat de cette analyse, fabriquer et distiller tel ou tel type de molécule, le tout directement depuis l’intérieur de notre corps m’expliqua-t-il. En gros on avale une pilule qui contient en elle non seulement un laboratoire d’analyse, mais aussi un toubib, une pharmacie et un labo de synthèse de molécules. Evidemment ces travaux étaient théoriques, mais, m’affirma-t-il, ce type de technologies seront bientôt fabriquées, certains labos américains travaillant déjà sur des prototypes. Georges était d’ailleurs régulièrement en déplacement aux Etats-Unis pour des travaux pratiques très lucratifs dans des labos ultra modernes ou des conférences dans des universités de pointe, ses cours et recherches théoriques en France pour les plus grandes universités, visiblement, c’était pas suffisant. J’étais impressionné par cette volonté de travail, cette capacité à donner la presque totalité de son temps éveillé à un boulot, fût-il une passion et un moyen d’engranger des sommes qui pour moi frôlaient l’astronomique. A moi, même le fric et la passion réunies n’auraient jamais été en mesure de me convaincre de donner tout mon temps à une activité quelle qu’elle fut.
Sabine était allemande d’origine, elle avait débarqué à Paris en plein milieu de mai 68 pour y parachever des études de langues appliquées, là elle était tombée sur Georges, quelque part dans un café universitaire, un amphi en pleine AG survoltée ou une barricade quelconque, ils ne se rappelaient plus très bien, et elle était restée après avoir été déflorée lors d’un week-end peace & love - baise & dope plutôt j’dirais moi, fallait bien se trouver des excuses hein - par ce bon vieux Jojo qui avait déjà décroché une bourse spéciale du ministère de la recherche suite à sa thèse très remarquée. Elle donnait aujourd’hui des cours d’allemand à l’université. Bref de vrais enfants d’après guerre, le poncif absolu, réconciliation franco-allemande, instruction supérieure par le travail et l’éducation nationale (les parents de Georges étaient des instits de campagne et le père de Sabine employé de bureau, sa mère femme au foyer comme il se devait en Allemagne à l’époque, et toujours un petit peu maintenant d’ailleurs), ascenseur social en pleine vitesse de croisière, éducation labellisée Dolto/Bettelheim pour leur fille. Fille unique évidemment, pas le temps de faire plus, tolérance et responsabilisation, confort et conditions de travail et d’épanouissement idéales, dialogue mais fermeté sur l’essentiel. En observant le résultat à mes côtés, dont les yeux que le vin faisait pétiller riaient en me regardant comme pour m’engloutir, ou du moins me donner l’envie d’être englouti, dont la main serrait un peu plus fort le haut de ma cuisse, dont la bouche, dans un sourire mutin, me gratifia d’un baiser discret au bord des lèvres en murmurant dans un fou-rire « t’es vraiment trop con » suite à une vanne que je venais de laisser passer, je me disais que cette éducation, même si elle nécessite des moyens supérieurs pas forcément accessibles à tous, avait, dans le cas d’Alexandra en tout cas, une certaine efficacité.
En d’autres circonstances, je veux dire que s’il n’y avait pas Léo et Béatrice qui revenaient sans arrêt labourer ma conscience, le comportement d’Alex m’aurait diablement intrigué, voire inquiété, en général ce genre d’engouement subit était loin d’être anodin et j’aurais passé ma soirée à en rechercher la cause cachée. J’avais presque l’impression qu’Alex me considérait devant ses vieux comme un amant prometteur, c’était à se demander de quelle façon elle leur avait présenté notre relation qui je le rappelle n’était rien de plus qu’une amitié toute platonique, malgré mes quelques lamentables tentatives avortées lors de moments d’égarement éthyliques. Son bras qui s’enroulait autour de mon cou, son visage qu’elle enfouissait contre mon épaule lorsqu’elle riait, comme pour se cacher, ce regard pétillant, brillant qu’elle me plantait au fond des yeux de temps en temps comme une explosion de possibles insoupçonnés, sa façon de toujours me donner le beau rôle, de me mettre en valeur vis-à-vis de ses parents, quoique cela aurait aussi pu s’expliquer autrement, genre regardez les vieux, il est pas si nul que ça mon pote, et puis cette main, sous la table, qui revenait toujours sur ma cuisse, et qui se resserrait parfois, avec toujours l’excuse d’un fou rire au cas où. Non c’est sur, il y avait un truc qui se passait, un truc que je pigeais pas, dont je ne saisissais pas tous les tenants et aboutissants, elle me cherchait. J’ai rapidement évacué ce questionnement en me disant qu’Alex ne faisait que se servir de ma présence pour montrer un truc dont je ne saisissais pas l’enjeu à ses parents, en gros je jouais sûrement la potiche de service, je pouvais bien lui accorder ça, entre potes …
Lorsque le fondant au chocolat, préparé tout spécialement par Sabine et arrosé d’un Sauternes explosif se retrouva devant nous, j’ai commencé à sentir que j’avais du forcer un peu sur le Rully et sur le reste, faut dire qu’après quinze jours d’hosto j’avais des réserves à reconstituer, je me sentais bien, très bien même et vu l’endroit où j’étais, il était impossible que l’alcool ne jouait pas un rôle dans la détente de mes neurones. Il y avait ce mec là aussi, ce disque, les suites pour violoncelle de Bach jouées au saxophone ténor avec des effets de reverb dignes d’une caverne préjurassique, un japonais d’après ce que m’a dit Georges, Yasuaki Shimizu, un truc sublime, mélange des harmonies douces et simples de Jean Sébastien et de la rugosité sensuelle du sax ténor, ça m’entraînait assez loin ce truc, je me promis intérieurement que ce serait mon prochain achat musical.
Lorsque s’approcha le moment de clore les festivités, que j’ai commencé à lancer quelques ballons pour faire comprendre que j’allais bientôt m’esquiver, Alexandra m’a fait comprendre de ne pas m’inquiéter, qu’elle allait me ramener, que je pouvais de toute façon pas rentrer comme ça tout seul avec ma béquille et qu’il était hors de question que je prenne un taxi, ça m’a permis de faire disparaître ce problème de ma conscience et de me resservir un digestif en toute quiétude.