Darfour, Master of Horrors, par Emmanuel Bojan

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Je vous parle d'un pays où la barbarie terrasse l'innocence. Des terres de feu dévalées par des cavaliers primates et sanguinaires. Des djandjawids arabes qui exterminent leurs frères musulmans ou mécréants pour une peau à peine plus foncée que la leur. Des hordes de génocidaires qui fondent sur les paysans noirs sédentaires du Darfour, du Dar Sila (Tchad) ou du Nord-Est de la République Centrafricaine.

Je vous parle d'yeux crevés, de balles à bout portant sur des vieillards, de grenades dans la cour de l'école, de sabres aiguisés, de cases brûlées, de femmes constamment violées, de camps de réfugiés attaqués, de têtes de bétail volées, de champs saccagés, d'argent et de récoltes pillées. Je vous parle d'une haine née sur l'autel du mal, gangrenée par un tyran islamiste et accessoirement chef d'Etat.

Les ordures ordonnent, les sous-hommes exterminent

A écouter les tribus arabes ou les dignitaires soudanais, les djandjawids n'existent pas. Il y a même un sourire impossible à voiler pour évoquer l'imaginaire de ces cavaliers du diable. Pourtant les morts s'amoncèlent, et ces mercenaires sont plus qu'un fantasme lorsqu'ils investissent les villages bombardés par l'armée, fendent les jarres à coups de massue, brisent les bras à l'envi, lancent des torches dans les huttes, tranchent les gorges à la machette, torturent et exécutent, laissant parfois dans un élan de générosité quelques veuves et orphelins seuls à leur effroi. Il reste des cendres, des paysans sans champ, des enfants affamés, des hommes et des femmes qui, par dignité, fuient pour cultiver une terre plus lointaine, et les autres qui échouent dans un camp de misère.

Je vous parle d'exilés darfouris qui hurlent leur désespoir à la fenêtre de l'ambassade soudanaise à Londres, qu'on laisse retourner au pays se faire punir avec la complicité de vénérables hauts fonctionnaires, cameramen de fenêtre collaboratrice. Je vous parle de militaires français jouant aux assistantes sociales. Tout va bien, puisque l'épervier vous le dit. Je vous parle d'une parodie d'armée tchadienne débordée par les attaques impromptues de ces cavaliers impunis. Je vous parle d'une maigre force africaine, impayée, impuissante.

Dans le sud du Soudan, les Chrétiens savent le sort qu'on leur réserve après 2011, date de la sécession prévue. Voyez ce que nous sommes capables de faire au Darfour, pour vivre entre Arabes, leur glissent les sbires d'El-Béchir, sous l'oeil de la communauté internationale, bienveillante et moralisatrice. Pas d'ingérence. Ne pas ajouter de chaos au chaos. Vive la souveraineté de chaque pays. Laissons tuer.

ONU complice de génocide

Je vous parle d'un peuple qu'on extermine, qu'on déplace, qu'on retranche provisoirement.
Je vous parle d'humanitaires attaqués. Je vous parle d'une ONU qui milite pour une paix qui se ferait d'elle-même. L'ONU régit notre monde parce qu'on en a fait un monde de lois. Le droit prime sur la logique, et la procédure sur l'humain. Préparons ensemble, mes amis pacifiques, une énième résolution conforme aux règles de droit international, pendant que le génocide se propage. Imaginez un instant que nous nous hâtions ou que nous froissions la susceptibilité de Khartoum et de la Ligue Arabe. Cet empressement amateur pourrait sauver des dizaines de milliers de vie. Quelle folie. La concertation et la négociation, avant toute chose.

Je vous parle d'une ONU qui a réélu début mai le Soudan à la tête de sa Commission des droits de l'homme. Messieurs, êtes-vous des hommes ? Trop sans doute.

Je vous parle d'une Russie folle de son autoritarisme, d'une Chine peuplée de dirigeants cyniques, toute nouvelle race de communistes capitalistes ayant sucé le sang le plus impur de ces deux idéologies. Deux poids lourds, deux vétos potentiels, deux terres de contrats juteux, deux amis à qui on ne parle pas des choses qui fâchent. Qui achète le pétrole soudanais, leur fournit des armes, s'oppose à toute intervention ? Tout s'achète en oligarchie, même le silence. La castration économique des pétrodollars vitaux n'est pas à l'ordre du jour.

Et quand bien même parviendrions-nous à raisonner leur bassesse. Intervenir ? Avec quels moyens ? Les budgets de la Défense sont en chute libre, les Etats-Unis sont occupés en Irak et en Afghanistan, la France et la Grande-Bretagne tiennent l'Otan à bout de bras, l'Europe de la Défense est une plaisanterie en vogue dans les réceptions cossues. Il est vrai que le monde n'est pas dangereux. Mieux vaudrait désarmer, en chantonnant un air fraternel naïf, pendant que les fous de Dieu s'arment chez les fossoyeurs de l'humanité. Où est l'Occident, où sont les droits de l'homme, où est l'exemple ?

Quand le monde ne sait plus définir le mal qui le ronge

On a laissé mourir le Rwanda, avec toute l'élégance éthique de la classe politique française. On a laissé pourrir la Bosnie, jusqu'à ce que les Américains, encore eux, ces horribles Yankees, décident que tout cela n'avait que trop duré. Milosevic, malgré tous ces soutiens si effrayants, fut terrassé en quelques jours. Chaque massacre que l'on autorise offre la possibilité aux ethnies éventrées, abandonnées, de se venger et devenir les bourreaux de demain.

Il y a toujours ces millions d'imbéciles qui défilent contre la guerre en Irak, l'impérialisme américain. Personne pour critiquer cette Chine sans morale qui exproprie, emprisonne et tue par armes interposées.
Il y a toujours ces millions d'imbéciles hurlant au fascisme devant les méthodes de notre président Nicolas Sarkozy. Personne pour combattre le fondamentalisme musulman destructeur. Il y aura tout au plus quelques centaines de personnes pour s'insurger d'un nettoyage ethnique quelque part en Afrique. Trop loin, trop noir, trop politiquement incorrect pour les moutons repentants que nous sommes devenus, anti-guerre au cerveau lavé et étriqué dont la mauvaise conscience resurgira un jour. L'homme ne sait plus percevoir le mal. Mieux, il aide à sa propagation.

Quel est le pire, tuer ou aider à tuer ? Le mieux est encore de donner la nausée et de s'offusquer d'avoir les mains sales, en cautionnant l'abominable. Bureaucrates onusiens, si vous nous entendez... on ne vous écoute plus.

 

Emmanuel Bojan

Plus d'infos :
Internet
www.urgencedarfour.fr
www.sauverledarfour.org

Librairie
Urgence Darfour, aux éditions Des idées et des hommes, avec la participation, notamment, d'André Glücksmann et Pierre Lellouche.

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