Sur une vague de suicides, par René Padieu
"On se suicide plutôt moins à France Télécom
qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de 'vague de suicides'", estime René Padieu, inspecteur général honoraire de l’Insee, président de la commission de
déontologie de la Société française de statistique
Depuis quelques semaines, les médias parlent d’une vague de suicides à France Télécom : 24 en dix-neuf mois.
Télévision, journaux gratuits ou grands quotidiens nationaux, en passant par d’innombrables forums Internet. On dénombre chaque nouveau cas : le nombre est donc important ! Pourtant, personne ne
semble penser à vérifier en quoi il est élevé. Un journaliste consciencieux recoupe son information. Tout citoyen trouve presque tout sur Internet.
En 2007 (cela varie peu d’une année à l’autre), on avait pour la population d’âge actif (20 à 60 ans) un taux
de 19,6 suicides pour 100 000 (1). Vingt-quatre suicides en dix-neuf mois, cela fait 15 sur une année. L’entreprise compte à peu près 100 000 employés. Conclusion : on se suicide plutôt moins à
France Télécom qu’ailleurs. Et, semble-il, moins qu’il y a quelques années. Il n’y a pas de « vague de suicides »…
Le métier des télécommunications est particulièrement pénible ? La direction de
France Télécom est particulièrement inhumaine ? Le stress au travail pousse au suicide ? Possible : mais comme, au final, les gens de France Télécom ne se suicident pas plus que les autres, de
ces trois suppositions l’une au moins n’est pas exacte.
"On regrettera que les suicides soient instrumentalisés"
Pareillement, en
1996, les suicides dans la police défrayaient la chronique. On expliquait : les policiers font un métier éprouvant et ils ont leur arme de service sous la main. L’association Pénombre avait
révélé qu’ils se suicidaient autant, pas plus, pas moins, que leurs compatriotes (2).
Donc : circulez, il n’y a rien à voir ? Eh bien, si ! Et ceci devient intéressant. Notons d’abord qu’un
chiffre, qui n’a rien d’extraordinaire, est brandi pour argumenter un problème : quelle objectivité est-il censé apporter ? Ce qui fait sens ici n’est pas le chiffre lui-même, mais le fait de
l’invoquer. Relevons que la révélation des suicides en cause suit la création, par un syndicat, d’un « observatoire du stress » : quand on se met à observer quelque chose, on le voit apparaître.
Notons aussi que tous les cas sont imputés à l’entreprise.
Or, le suicide est une rupture (un « passage à l’acte ») dans une tension d’origines multiples. Le stress est
un état – pour une cellule, un organisme entier, voire un groupe – où les ressources qui permettent de surmonter un besoin ou une agression séparément viennent à manquer pour en affronter trop à
la fois : l’une n’est pas plus la cause qu’une autre. Seule émerge la dernière venue, celle qui, dans la conscience du sujet, a rendu la situation intenable. (Le climat social a même pu
contribuer à l’en convaincre : à France Télécom, il est visiblement détestable.)
En fait, lui ont manqué, en lui ou par ailleurs, les soutiens qui ont permis aux autres d’affronter la même
situation. On regrettera que les drames humains que sont ces suicides – peu nombreux, certes, mais bien réels – soient instrumentalisés dans l’affrontement entre une direction et ses salariés :
c’est indigne.
"C'est le corps social qui délire"
On s’étonnera enfin de voir les jugements sommaires, les explications péremptoires, les propos haineux qui
fleurissent sur les plateaux télé et forums Internet. Les responsables industriels ou politiques n’osent pas, ne peuvent pas dire les choses comme elles sont : car la clameur rend sourd et
recouvre ce qu’on ne sait examiner sereinement.
Croire en l’existence de quelque chose qui n’est pas constitue ce qu’en psychiatrie on appelle un délire. Ici,
ce n’est personne en particulier, mais le corps social qui délire : salariés, direction, ministre, syndicat, journalistes, commentateurs, vous et moi tous ensemble. Ce qui est dit dans ce délire
n’est pas réel : c’est quand même un symptôme. Il signe quelque chose, un mal-être social.
Séparément, ergonomes, sociologues et psychiatres dissertent gravement des trois thèmes cités plus haut :
mutation des métiers, management, effets du stress. Mais aucune discipline n’analyse – ni donc n’aide à contrôler – cette dynamique politique folle, ce maniement médiatique d’affirmations
controuvées et de jugements abrupts à propos d’un problème réel.
(1) Statistique sur les causes médicales de décès, Inserm, CépiDc.
(2) Nicolas Bourgoin, « Le Suicide dans la police », Pénombre Lettre grise
n° 3, printemps 1997. Consultable sur www.penombre.org
Il n'y a pas de «vague de suicides» à France TélécomEntretien avec le professeur Viviane Kovess Masfety.
Une polémique est née ces derniers jours après les affirmations de René Padieu, président de la commission de déontologie de la société française
de statistique selon lequel il n'y avait pas de «vague de
suicides» au sein du personnel de France Télécom. Dans cette entreprise de 100.000
personnes, 23 suicides en 20 mois dont la grande majorité concerne des fonctionnaires hommes, de plus de 50 ans et techniciens ont été recensés. Entretien avec le professeur Viviane
Kovess Masfety (directrice EA 4069 ; épidémiologie, évaluation, politiques de santé), de l'Ecole des Hautes études en santé publique.
Les méthodes statistiques permettent-elle ou non de conclure ici à une augmentation du taux de suicides? Si oui de quelles manières? Si non,
pourquoi? Quelles sont ici les difficultés, les limites? Que peut-on ou non conclure?
Viviane Kovess
Masfety: René Padieu n'est pas le seul à penser que le taux n'est pas
particulièrement élevé. La plupart des personnes qui sont habituées à travailler sur les statistiques de suicide le savent; il est ce qu'on appelle le taux «attendu» mais il est bien difficile
de dire cela sans être considéré de ce fait comme un ennemi des salariés de l'entreprise faisant le jeu de la direction. Même si en fait cette interprétation des statistiques ne signifie en
rien un cautionnement du sort qui est fait à ces salariés et la façon dont ils sont traités. On a donc du mal à communiquer sur un tel chiffre sans être happé par la polémique, quand justement
il faudrait calmer le jeu et trouver des portes de sortie par le haut à la situation actuelle.
En revanche, il est vrai que l'on ne peut avoir une grande précision et
ce pour plusieurs raisons. D'une part parce que (fort heureusement) le suicide est un phénomène rare: 16/100.000 personnes par an. De ce fait, les variations du taux à l'échelle d'une sous
population limitée comme celle de France Télécom (ou d'un territoire géographique) ne peuvent se concevoir qu'en «lissant», c'est à dire en considérant les données disponibles sur plusieurs
années, puisqu'un ou deux cas de plus ou de moins peuvent faire grimper ou baisser artificiellement les taux, sans correspondre à une tendance. D'autre part, ces taux sont différents pour les
hommes (25/100.000 ) et les femmes (8,5/100.000). Ils sont différents également en fonction de l'âge ou suivant l'âge: 27/100.000 pour les plus de 65 ans et jusqu'à 50/100.000 pour les hommes
de 65 ans et plus et suivant qu'on prend la population «active» 20-60 ans puisque on ne suicide pas avant l'âge de 14/15 ans.
Le type d'activité professionnelle peut-il être un facteur déclenchant
?
La question du suicide par type de profession a été largement étudiée (lien
avec « N'importe qui peut il péter un câble ? de Viviane Kovess Masfety, Editions Odile Jacob, 2008). Il ne faut cependant pas oublier que les personnes qui se suicident le plus sont
celles qui n'ont pas d'emploi; en partie parce que les personnes souffrant de maladies mentales ont du mal à avoir accès à un emploi et que les autopsies psychologiques démontrent qu'on trouve
une pathologie mentale sévère avérée dans 90% des cas de suicide et sous jacente dans les 10% restant. Les taux sont très élevés, là aussi en partie car il s'agit d'une population à risque,
pour les personnes emprisonnées. D'abord parce qu'on compte de plus en plus de malades mentaux dans les prisons ainsi qu'un taux élevé de personnes ayant des troubles d'usage de substances et
des troubles du comportement ; ensuite parce que l'emprisonnement est la plupart du temps un événement marquant et très dévalorisant. Auquel s'ajoutent les conditions d'emprisonnement
largement décriées; d'où la nécessité d'avoir une politique de prévention particulièrement active dans ce contexte.
Parmi ceux qui ont une profession, ce sont les médecins (surtout les
femmes) qui sont les plus exposés au risque de suicide, suivie par les infirmières et les vétérinaires. Parmi les médecins, les anesthésistes et les psychiatres ont les risques les plus
élevés. Après les médecins viennent les agriculteurs et agricultrices.
Selon l'étude dite «COSMOP» de l'Institut de veille sanitaire qui assure
un suivi de la mortalité par profession, il existerait une surmortalité par suicide pour les agriculteurs (hommes et femmes) ainsi que chez les employés du secteur de la production de minerais
et de matériaux de construction ainsi qu'une sous mortalité par suicide chez les enseignants. La mortalité par suicide dans le secteur «télécommunications et poste» est celle de la
population générale française: on ne s'attend donc pas à ce qu'elle soit plus basse. Mais cette étude présente plusieurs biais méthodologiques, notamment par l'absence de connaissance de la
consommation de tabac et d'alcool qui sont des facteurs très importants de déterminants de la mortalité et sont eux mêmes liés à la profession.
A partir des données dont nous disposons, on ne peut conclure qu'il
n'y aurait pas un taux plus élevé de suicide chez France Télécom que dans la population correspondante française.
Peut-on selon vous, comme vient de le faire Christian Charpy, directeur général de Pôle
Emploi, parler de « syndrome France Télécom » (pour dire que ce syndrome n'existe pas à Pôle Emploi...)
Il est difficile de parler d'un «syndrome France Télécom» dans la mesure
où le taux n'est pas plus élevé que celui qu'on attend. Cependant, il existe une littérature scientifique importante concernant l'influence des médias sur le suicide; que ce soit parce qu'une
personne célèbre se suicide ou qu'on en parle beaucoup sous une forme sensationnelle comme c'est le cas des suicides sur le lieu de travail en ce moment. Alors oui de ce point de vue, on peut
parler d'un «syndrome France Télécom» puisqu'on en parle tous les jours et que c'est devenu un objet de polémique.
Selon le psychiatre Christophe Dejours, le questionnaire sur la souffrance au travail
adressé aux salariés de France Télécom (auquel 25.000 personnes ont d'ores et déjà répondu ne sert «strictement à rien»? Partagez-vous ce point de vue?
Il est très difficile de répondre à cette question sans connaître le
contexte dans cette entreprise, le questionnaire en question et de quelle manière il sera exploité. Christophe Dejours connaît cela mieux que moi. Il faudrait clarifier ce qu'on appelle «servir
à quelque chose». S'agit-il de faire baisser le taux de suicide, des tentatives de suicide, de faire que les personnes se suicident ailleurs que dans leur entreprise ou que les médias arrêtent
de s'en occuper ou encore que les personnes se sentent mieux, moins menacées?
Existe-t-il des exemples de prévention dans ce domaine?
A ma connaissance, le seul programme documenté qui ait fait baisser un
taux de suicide est le programme de l'Ile de Gotland (Suède). Ce dernier est basé sur la formation des généralistes à reconnaître et à traiter la dépression qui est en cause dans plus de la
moitié des suicides ainsi que leur capacité à gérer les problèmes avec l'alcool et leur capacité à bien évaluer les tendances suicidaires. Ce programme a depuis été utilisé dans plusieurs
pays et fait partie des recommandations de l'OMS dans la prévention du suicide. L'envoi d'un questionnaire ne rentre pas dans cette ligne. Par contre, un élément essentiel est l'estime de soi
et l'impression qu'ont les personnes d'être respectées. On peut gérer très différemment les stress de la vie professionnelle du personnel en tant qu'employeur et gestionnaire de ressources
humaines. Je ne suis pas convaincue que le stress soit un problème, du moins dans le contexte du suicide. En revanche, la perte de l'estime de soi et l'impression de perdre la face ou d'être
humilié et considéré comme «moins que rien» sont des facteurs de risque de la dépression et, par là même, du suicide. Donc toute action qui redonne de la considération aux personnes et leur
donne l'impression d'être respectée est positive même si on continue à demander des efforts de mobilité, de reconversion et de cadences à augmenter; c'est d'autre chose dont il s'agit. Le fait
de se sentir piégé est aussi un facteur de risque de la dépression donc du suicide, il devient donc très important d'ouvrir des possibilités de reconversion crédibles et d'amener les personnes
à envisager des portes de sortie acceptables.
La littérature spécialisée décrit-elle des
phénomènes similaires à celui que l'on observe aujourd'hui chez France Télécom en France ou à l'étranger? Existe-t-il des facteurs explicatifs
communs? Plus généralement existe-t-il des facteurs de risque bien
identifiés dans les liens entre travail, maladie mentale et suicide ou, plus généralement, entre environnement et suicide?
J'ai effectué récemment une recherche sur «travail et suicide» et sur
«évènements de vie et suicide». Le travail et les conditions de travail ne sont pas considérés comme ayant un impact significatif.
Outre le fait que le suicide concerne les personnes ayant des troubles
psychiatriques, les événements qui ont été trouvés comme semblant avoir un impact sont les événements concernant la famille: les enfants, la séparation d'avec une personne importante
affectivement et les événements concernant la santé; la sienne ou celle d'un proche. Il y a aussi des facteurs génétiques, des troubles neurobiologiques, des événements traumatiques dans
l'enfance, tout particulièrement les abus sexuels. Dans tous les cas, on est loin des conditions de travail alors qu'ils faisaient explicitement partie des événements
proposés.
A l'inverse existe-t-il des facteurs «protecteurs»? Peut-on selon vous redouter qu'il existe
une forme de «contagiosité» de ce phénomène au sein de l'entreprise voire vers d'autres entreprises?
Les actions préconisées pour diminuer le suicide sont les
actions sur les moyens utilisés: couvrir les ponts et les points en hauteur, protéger certaines zones de transports
en commun (comme les métros urbains et tout particulièrement la ligne 14 à Paris) et contrôler l'usage des armes à feu pour citer quelques exemples. Et puis vient la formation des médecins
généralistes pour ce qui est de tous les facteurs de risques connus (dépression, mésusage de l'alcool etc). Il y a aussi des actions possibles vis à vis des médias; en particulier sur la façon
dont elles couvrent ce type d'événement. Une vague de suicide dans le métro de Vienne aurait été enrayée quand les médias auraient accepté de ne plus en parler. Dans certains pays, des chartes
de bonne conduite sont proposées aux médias sur la manière de couvrir ces événements ainsi que l'image qu'ils véhiculent des malades mentaux et la violence. Donc oui, la contagiosité existe; ce
phénomène est documenté et il peut être prévenue.
Selon un récent sondage, un Français sur dix a déjà pensé à se suicider; 3%
à cause de difficultés professionnelles. Et 73% des sondés pensent que les cas récents de suicides de salariés montrent que la vie au travail est plus difficile
qu'avant...
Les idées suicidaires sont relativement banales: d'après une étude
récente faite en France dans quatre régions, 17,7% des personnes avaient pensé au moins une fois dans leur vie au suicide; une autre étude faite sur un échantillon France entière montrait des
taux de 12,2 (7,7 pour les hommes et 16,2 pour les femmes)... Le sondage BVA colle tout à fait avec ces chiffres. Dans ces mêmes études, entre 4,8% et 3,7 % des personnes avaient fait une
tentative au cours de leur vie (5% des femmes et 1% des hommes).
La question du «à cause de» est très compliquée. Ce n'est
parce qu'une personne se suicide sur son lieu de travail ou qu'elle laisse une lettre mettant en cause le travail qu'elle se suicide «à cause du travail». La causalité dans le cadre de la
santé mentale est très difficile à établir parce que les choses sont complexes et les facteurs multiples. L'autopsie psychologique est une technique qui permet de faire la part des choses entre une pathologie psychiatrique sous jacente pas forcément
connue par le médecin du travail ni repérée par l'entourage, des éléments de vie personnelle et ce qui se passe au travail.
Le monde du travail est-il à vos yeux plus «suicidogène» aujourd'hui qu'il ne l'était
dans le passé?
Bien difficile à dire. D'une part parce que le taux de suicide a
constamment baissé ces dernières années en partie parce que la consommation d'alcool a baissé et que la dépression est mieux prise en charge mais aussi parce que les soins se sont améliorés
(transport, réanimation) et que des efforts ont été faits en matière de prévention.
Il nous faudrait des enquêtes antérieures sur des échantillons comparables
avec des méthodes identiques y compris les taux de réponse et à ma connaissance cela n'existe pas.
En tout cas il est difficile de conclure des suicides à France Télécom
que le monde du travail est plus ou moins «suicidogène». Le suicide est un phénomène qui frappe les esprits mais obéit à des lois bien plus compliquées que la quantité de stress: le suicide
diminue en période de guerre où les personnes sont très stressées, a augmenté dans les deux pays d'Europe dont l'économie se portait le mieux: Irlande et au Luxembourg, est très bas en Suède et
très élevé en Finlande qui sont sous les mêmes conditions climatiques donc cette relation simple ne peut être faite. Ce qui est certain est que dans une entreprise où les personnes sont en
grande détresse, le suicide d'un employé est considéré par chacun comme quelque chose qui les concerne personnellement et de ce fait on peut comprendre le lien qui se fait entre ce suicide et
les conditions de travail et le climat dans l'entreprise.
Propos recueillis par Jean-Yves Nau, Pour Slate.fr