Mona Eltahawy est une éditorialiste égypto-américaine. En novembre 2011, la police égyptienne l'a frappée, lui cassant le bras gauche et la main droite, et l'a agressée sexuellement. Elle a été détenue par le ministère de l'Intérieur et les services de renseignement militaire pendant douze heures. 

Excision, violences domestiques, négation des droits civiques… Certains vous diront que c’est notre «culture» et notre «religion» de faire ceci ou cela aux femmes. Sachez bien que celui qui en a décidé ainsi n’a jamais été une femme.


Dans Distant View of a Minaret, feu Alifa Rifaat, auteure égyptienne trop peu connue, commence sa nouvelle par l’histoire d’une femme si indifférente aux relations sexuelles avec son mari qu’elle observe une toile d’araignée au plafond à balayer plus tard pendant qu’il se concentre uniquement sur son plaisir à lui. Elle a le temps de ruminer sur ses refus répétés de prolonger le rapport jusqu’à ce qu’elle aussi atteigne l’orgasme, «comme s’il voulait la priver exprès». Au moment même où son mari refuse de la faire jouir, l’appel à la prière interrompt son orgasme à lui, et il sort. Après s’être lavée, elle se perd en prière—tellement plus épanouissante qu’elle a hâte qu’arrive l’heure de la prochaine— et se met au balcon pour regarder dans la rue. Elle interrompt sa rêverie pour préparer consciencieusement le café de son mari, qu’il boira après sa sieste. Elle l’apporte dans la chambre afin de le verser devant lui, comme il aime, et constate qu’il est mort. Elle envoie leur fils chercher un médecin.

«Elle retourna au salon et versa le café pour elle. Son propre calme l’étonnait

En juste trois pages et demie, Rifaat déroule un tiercé de sexe, de mort et de religion, un bulldozer qui écrase le déni et toute velléité défensive pour viser au cœur de la misogynie dans le monde arabe. Il n’y a pas à dorer la pilule. Ils ne nous haïssent pas à cause de nos libertés, comme le voudrait le cliché américain usé post-11-Septembre. Nous n’avons pas de libertés parce qu’ils nous haïssent, comme le dit si puissamment cette femme arabe.

Oui: ils nous haïssent. Il faut que cela soit dit.

Certains me demanderont peut-être pourquoi j’aborde le sujet maintenant, au moment où la région se soulève, nourrie pour une fois non par la haine habituelle de l’Amérique et d’Israël mais par une exigence commune de liberté. Après tout, est-ce que tout le monde ne devrait pas d’abord obtenir les droits de base, avant que les femmes n’exigent des traitements particuliers? Et qu’est-ce que le genre, ou le sexe d’ailleurs, a à voir avec le Printemps arabe?

 

Notre révolution n'a pas commencé

 

Mais je ne parle pas du sexe caché dans des coins sombres ou dans des chambres fermées. Un système politique et économique dans son intégralité —qui traite la moitié de l’humanité comme des animaux— doit être détruit en même temps que les tyrannies plus ostensibles qui étouffent l’avenir de la région. Tant que la colère ne se sera pas déplacée des oppresseurs de nos palais présidentiels aux oppresseurs dans nos rues et nos maisons, notre révolution n’aura pas commencé.

Alors: c’est vrai, les femmes du monde entier ont des problèmes; c’est vrai, les États-Unis n’ont pas encore élu une femme président; et oui, les femmes continuent d’être traitées en objet dans beaucoup de pays «occidentaux» (je vis dans l’un d’entre eux). C’est généralement là-dessus que la conversation se termine quand vous essayez de discuter des raisons pour lesquelles les sociétés arabes haïssent les femmes.

Mais mettons de côté ce que les États-Unis font ou ne font pas aux femmes. Citez-moi un nom de pays arabe, et je vous réciterai une litanie de mauvais traitements, attisés par un mélange toxique de culture et de religion, que peu semblent vouloir ou pouvoir démêler de peur de blasphémer ou de choquer.

 

Imaginez... C'est 1.000 fois pire

 

Quand plus de 90% des femmes mariées en Egypte —y compris ma mère et cinq de ses six sœurs— ont subi une mutilation génitale au nom de la décence, alors sûrement, il est nécessaire que tous, nous blasphémions. Quand les femmes égyptiennes sont soumises à d’humiliants «tests de virginité» uniquement parce qu’elle ont osé prendre la parole, il n’est pas temps de se taire. Quand un article du code pénal dit que si une femme a été battue par son mari «avec de bonnes intentions» aucuns dommages-intérêts exemplaires ne peuvent être demandés, alors au diable le politiquement correct. Et dites-moi, s’il vous plaît, ce que sont de «bonnes intentions»? Légalement, elles sont censées comprendre toute raclée qui ne soit «pas violente» ou «dirigée vers le visage».

Ce que tout cela signifie, c’est que quand on en vient au statut de la femme dans le monde arabe, la situation n’est pas meilleure que ce que vous pensiez. En fait elle est mille fois pire. Même après ces «révolutions», on considère que tout va à peu près pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que les femmes restent voilées, prisonnières de leur foyer, qu’on leur refuse la simple mobilité de monter dans leurs propres voitures, qu’elles sont obligées de demander aux hommes la permission de voyager et qu’elles sont incapables de se marier, ou de divorcer, sans la bénédiction d’un mâle responsable d’elles.

Aucun pays arabe ne figure parmi les 100 premiers du Rapport mondial sur l'inégalité entre les sexes du Forum économique mondial, ce qui place toute la région dans son ensemble parmi les bons derniers de la planète. Pauvres ou riches, nous détestons tous nos femmes.

 

Eternelles mineures

 

L’Arabie saoudite et le Yémen voisins, par exemple, sont peut-être à des années-lumière l’un de l’autre en termes de PIB, mais quatre places seulement les séparent dans l’indice des inégalités, avec le royaume à la 131e position et le Yémen 135e sur 135. Le Maroc, dont la loi «progressiste» sur la famille est si souvent vantée (un rapport de 2005 par des «experts» occidentaux le qualifie «d’exemple pour les pays musulmans visant à l’intégration dans la société moderne») occupe la 129e place; selon le ministère de la Justice marocain, 41.098 filles de moins de 18 ans y ont été mariées en 2010.

On comprend facilement pourquoi le Yémen est le pays le plus mal noté, puisque 55% des femmes y sont illettrées, 79% ne travaillent pas et une seule femme siège au Parlement qui comprend 301 députés. Les abominables reportages sur des fillettes de 12 ans qui meurent en couches n’aident pas à y endiguer la vague des mariages d’enfants. A la place, les manifestations de soutien au mariage des enfants surpassent celles qui s’y opposent, alimentées par les déclarations du clergé claironnant que les opposants à la pédophilie approuvée par l’État sont des apostats car le prophète Mahomet, selon eux, aurait épousé sa deuxième femme Aïcha alors qu’elle n’était qu’une enfant.

Mais au moins les femmes yéménites ont-elles le droit de conduire. Cela n’a certainement pas mis un terme à leurs innombrables problèmes, mais c’est un symbole de liberté —et un tel symbolisme ne résonne nulle part ailleurs plus fort qu’en Arabie saoudite, où le mariage des enfants est également pratiqué et où les femmes sont d’éternelles mineures quel que soit leur âge ou leur niveau d’études. Les femmes saoudiennes, beaucoup plus nombreuses que les hommes sur les campus des universités, en sont pourtant réduites à regarder des hommes bien moins qualifiés qu’elles contrôler tous les aspects de leur vie.

Oui, l’Arabie saoudite, où la rescapée d’un viol collectif a été condamnée à de la prison pour avoir accepté de monter dans une voiture sans membre masculin de sa famille, et qui a dû recourir à la grâce royale; l’Arabie saoudite, où une femme qui bravé l’interdiction de conduire a été condamnée à 10 coups de fouets et a elle aussi dû implorer la grâce royale; l’Arabie saoudite, où les femmes n’ont toujours pas le droit ni de voter, ni de se présenter aux élections, et où un décret royal promettant de leur accorder le droit de vote pour des élections locales presque totalement symboliques en —vous allez rire— 2015 est considéré comme un «progrès».

 

Pourquoi nous haïssent-ils?

 

La situation est tellement déplorable pour les femmes en Arabie saoudite que ces minuscules cadeaux paternalistes sont accueillis avec ravissement et que le monarque qui les octroie, le roi Abdallah, est salué comme un «réformateur» —même par ceux qui devraient avoir un peu plus de jugeote, comme Newsweek, qui en 2010 l’a fait figurer parmi les 11 dirigeants mondiaux les plus respectés.

Vous voulez savoir à quel point la situation y est navrante? La réaction du «réformateur» aux révolutions qui ont surgi dans toute la région a été d’engourdir son peuple à coups de davantage de subsides gouvernementaux —notamment à destination des fanatiques salafistes de qui la famille royale saoudienne tient sa légitimité. Le roi Abdallah a 87 ans. Attendez de voir le prochain sur la liste, le prince Nayef, un homme tout droit sorti du Moyen-Age. Sa misogynie et son fanatisme donnent au roi Abdallah des airs de Susan B. Anthony.

Alors pourquoi nous haïssent-ils? En grande partie pour une histoire de sexe, ou plus précisément d’hymen.

«La raison pour laquelle les extrémistes s’acharnent toujours sur les femmes reste un mystère pour moi», a récemment regretté la secrétaire d’État américaine Hillary Clinton. «Mais ils semblent tous le faire. Peu importe le pays où ils vivent ou la religion qu’ils revendiquent. Ils veulent contrôler les femmes.» (Et pourtant Clinton représente une administration qui soutient ouvertement beaucoup de ces despotes misogynes.)

Si ces régimes exercent un tel contrôle, c’est souvent par conviction que dans le cas contraire, une femme n’est jamais qu’à quelques degrés de la nymphomanie. Voyez Youssef al-Qaradawi, le religieux populaire et animateur de télévision sur Al Jazeera, conservateur de longue date, qui a développé un penchant étonnant pour les révolutions du monde arabe —une fois qu’elles avaient commencé, bien entendu— car il avait compris sans doute que celles-ci allaient éliminer les tyrans qui avaient tourmenté et opprimé à la fois lui et le mouvement des Frères musulmans dont il est issu.

 

L'Insatiable Tentatrice

 

Je pourrais vous trouver une foule de cinglés débitant des laïus sur l’Insatiable Femme Tentatrice, mais je vais rester grand public avec Qaradawi, qui est suivi par un vaste auditoire sur les chaînes satellites et hors antenne. Bien qu’il affirme que la mutilation génitale des femmes (qu’il appelle la «circoncision», euphémisme courant qui tente de mettre cette pratique sur le même plan que la circoncision masculine) n’est pas «obligatoire», vous trouverez également cette inestimable observation dans un de ses livres: «Personnellement, je soutiens cette pratique vu les circonstances du monde moderne. Quiconque estime que la circoncision est le meilleur moyen de protéger ses filles devrait le faire», y a-t-il écrit, en ajoutant:

«L’opinion modérée favorise la pratique de la circoncision pour diminuer la tentation

Donc même chez les «modérés», les organes génitaux sont mutilés pour s’assurer que leur désir garde les lèvres cousues —cet hilarant jeu de mot est intentionnel bien sûr. Qaradawi a depuis émis une fatwa contre la mutilation génitale féminine, mais personne ne s’étonne que quand l’Egypte a interdit la pratique en 2008, certains législateurs des Frère musulmans se soient opposés à la loi. Et c’est toujours le cas —y compris une éminente députée, appelée Azza al-Garf.

Pourtant ce sont bien les hommes qui n’arrivent pas à se contrôler dans les rues, où, du Maroc au Yémen, le harcèlement sexuel est endémique, et c’est à cause des hommes que tant de femmes sont encouragées à se voiler. Au Caire, un wagon de métro est réservé aux femmes pour nous protéger des mains baladeuses et de pire encore; d’innombrables centres commerciaux saoudiens sont réservés aux familles, interdisant l’accès aux hommes seuls s’ils ne produisent pas la femme requise pour les accompagner.

Nous entendons souvent que les économies défaillantes du monde arabe empêchent de nombreux hommes de pouvoir se marier, et certains utilisent cet argument pour expliquer la hausse du niveau de harcèlement sexuel dans les rues. Un sondage de 2008 de l’Egyptian Center for Women's Rights révèle que plus de 80% des Egyptiennes déclarent avoir subi un harcèlement sexuel et plus de 60% des hommes admettent le pratiquer. En revanche, rien sur la manière dont un mariage plus tardif peut affecter les femmes. Les femmes ont-elles des besoins sexuels ou non? Apparemment, le monde arabe n’en est qu’à ses balbutiements en termes de rudiments de biologie humaine.

 

La vénération d'un Dieu misogyne

 

C’est là qu’intervient l’appel à la prière et la sublimation par la religion que Rifaat introduit si brillamment dans son récit. Tout comme les religieux nommés par le régime bercent les pauvres avec des promesses de justice —et de vierges nubiles— dans l’au-delà au lieu de reconnaître la corruption et le népotisme du dictateur dans cette vie, de même les femmes sont réduites au silence par une association mortelle d’hommes qui les détestent tout en leur affirmant que Dieu est fermement de leur côté, à eux.

Je reviens à l’Arabie saoudite, et pas seulement parce quand j’ai rencontré ce pays à l’âge de 15 ans, le traumatisme m’a propulsée dans le féminisme —il n’y a pas d’autre moyen de le décrire— mais parce que le royaume assume ouvertement sa vénération d’un Dieu misogyne et qu’il n’a jamais à en payer les conséquences, grâce à son maudit double avantage d’avoir du pétrole et d’abriter les deux sites les plus sacrés de l’islam, la Mecque et Médine.

A l’époque —dans les années 1980 et 1990— comme aujourd’hui, les religieux qui passaient à la télévision saoudienne étaient obsédés par les femmes et leurs orifices, et surtout par ce qui en sortait. Je n’oublierai jamais la fois où j’ai entendu que si un bébé mâle vous urinait dessus, vous pouviez garder vos vêtements pour prier, alors que si c’était une fille, il fallait vous changer. Mais qu’est-ce qui pouvait bien vous rendre impur dans l’urine de fillette? m’étais-je demandé.

La haine des femmes.

Voulez-vous savoir à quel point l’Arabie saoudite déteste les femmes? Au point que 15 filles sont mortes dans l’incendie de leur école à la Mecque en 2002, quand la «police des mœurs» les a empêchées de fuir le bâtiment en feu —et empêché les pompiers de les secourir— parce qu’elles ne portaient pas les voiles et les manteaux obligatoires en public. Et il n’y a eu aucune conséquence. Personne n’a été jugé. Les parents ont été réduits au silence. L’unique concession faite à l’horreur par Abdallah, le prince royal de l’époque, a été de soustraire l’éducation des filles aux fanatiques salafistes qui ont néanmoins réussi à maintenir largement leur main de fer sur le système éducatif du royaume.

 

Haine en Arabie saoudite, haine en Tunisie, haine en Libye...

 

Il ne s’agit pas là d’un phénomène exclusivement saoudien, d’une curiosité odieuse dans ce désert riche et isolé. La haine islamiste des femmes se consume ardemment dans toute la région —aujourd’hui plus que jamais.

Au Koweït, où pendant des années les islamistes ont combattu le droit de vote des femmes, ceux-ci ont harcelé les quatre femmes qui avaient réussi à accéder au parlement, exigeant que les deux qui ne couvraient pas leurs cheveux portent des hijabs. Quand le parlement koweitien a été dissout en décembre dernier, un député islamiste a exigé que la nouvelle chambre —où ne siégeait plus la moindre femme— discute cette loi sur «la tenue décente

En Tunisie, longtemps considérée comme ce qui se rapprochait le plus d’un exemple de tolérance à suivre dans la région, les femmes ont retenu leur respiration à l’automne dernier quand le parti islamiste Ennahda a remporté la majorité des voix lors des élections de l’Assemblée constituante. Les dirigeants du parti se sont engagés à respecter le Code du statut personnel de 1956, qui déclare «le principe d’égalité entre hommes et femmes» en tant que citoyens et interdit la polygamie. Mais des enseignantes d’université et des étudiantes se sont plaintes depuis d’avoir subi des agressions et des intimidations de la part d’islamistes parce qu’elles ne portaient pas de hijabs, tandis que de nombreux activistes du droit des femmes se demandent comment des débats sur la loi islamiste vont réellement affecter la loi réelle sous laquelle elles devront vivre dans la Tunisie post-révolution.

En Libye, la première chose que le chef du gouvernement par intérim, Moustafa Abdel Jalil, promit de faire fut de lever les restrictions du tyran mort concernant la polygamie. Avant d’imaginer Mouammar al-Kadhafi comme un féministe, souvenez-vous que sous son règne, les filles et les femmes qui avaient survécu à des agressions sexuelles ou étaient soupçonnées de «crimes moraux» étaient jetées dans des «centres de réhabilitation sociale», des prisons en réalité, d’où elles ne pouvaient sortir tant qu’un homme n’acceptait pas de les épouser ou que leurs familles ne les reprenaient pas.

Et puis il y a l’Egypte, où moins d’un mois après le retrait du président Hosni Moubarak, la junte militaire qui le remplaçait, officiellement pour «protéger la révolution», nous a involontairement rappelé les deux révolutions dont nous, les femmes, avons besoin.

 

Même la voix est une tentation

 

Après avoir débarrassé la place Tahrir des manifestants, l’armée a arrêté des dizaines d’activistes, hommes et femmes. Les tyrans oppriment, battent et torturent tout le monde. Ça nous le savons. Mais ces officiers réservent les «tests de virginité» aux activistes femmes: un viol sous la forme d’un médecin qui insère ses doigts dans le vagin à la recherche de l’hymen (le médecin a été poursuivi et finalement acquittéen mars).

Quel espoir peut-il y avoir pour les femmes dans le nouveau parlement égyptien, dominé comme il l’est par des hommes bloqués au VIIe siècle? Un quart de ces sièges parlementaires sont désormais occupés par des salafistes, qui estiment que singer les us et coutumes de l’époque du prophète Mahomet est une prescription appropriée à la vie moderne. A l’automne dernier, en présentant des candidates aux élections [parce que la législation l’y obligeait], le parti salafiste égyptien Al-Nour a remplacé le visage de chaque femme par une fleur. Les femmes ne doivent être ni vues, ni entendues —même leur voix est une tentation— elles siègent donc au parlement égyptien, couvertes de noir des pieds à la tête et toujours absolument muettes.

Et nous sommes au beau milieu d’une révolution en Egypte! C’est une révolution au cours de laquelle des femmes sont mortes, ont été battues, mitraillées et agressées sexuellement en luttant aux côtés des hommes pour débarrasser notre pays de ce patriarche majuscule —Moubarak— et pourtant tant de patriarches minuscules nous oppriment encore.

Les Frères musulmans, avec presque la moitié de tous les sièges de notre nouveau parlement révolutionnaire, ne croient pas que les femmes (ou les chrétiens d’ailleurs) puissent être présidentes. Celle qui dirige le «comité des femmes» du parti politique des Frères musulmans a récemment déclaré que les femmes ne devraient ni défiler ni manifester car il est plus «digne» de laisser leurs maris et leurs frères le faire pour elles.

La haine des femmes va loin dans la société égyptienne. Celles d’entre nous qui ont défilé et manifesté ont dû négocier un champ de mines d’agressions sexuelles commises à la fois par le régime et ses laquais, et, malheureusement, parfois par ceux qui font la révolution à nos côtés.

 

Celui qui a décidé ainsi n'a jamais été une femme

 

Le jour de novembre où j’ai été victime d’une agression sexuelle dans la rue Mohamed Mahmoud près de la place Tahrir, par au moins quatre membres de la police anti-émeutes égyptienne, j’avais d’abord été pelotée par un homme sur la place même. Alors que nous dénonçons avec empressement les agressions commises par le régime, quand nous nous faisons violenter par des civils comme nous, nous imaginons immédiatement que ce sont des agents du régime ou des voyous car nous ne voulons pas ternir l’image de la révolution.

Quelles solutions?

D’abord, arrêtons de faire semblant. Reconnaissons la haine pour ce qu’elle est. Résistons au relativisme culturel et sachons que même dans des pays qui connaissent des révolutions et des soulèvements, les femmes resteront toujours la cinquième roue du carrosse. On vous dira —à vous, le monde extérieur— que c’est notre «culture» et notre «religion» de faire ceci ou cela aux femmes. Sachez bien que celui qui en a décidé ainsi n’a jamais été une femme. Les soulèvements arabes ont peut-être été déclenchés par un homme arabe —Mohamed Bouazizi, le vendeur des rues tunisiens qui s’est brûlé vif par désespoir— mais ils seront terminés par les femmes arabes.

 

N'attendons pas que nos Bouazizi meurent

 

Amina Filali —la jeune marocaine de 16 ans qui s’est empoisonnée après avoir été forcée à épouser son violeur, qui la battait— est notre Bouazizi. Salwa el-Husseini, la première femme égyptienne à s’ériger publiquement contre les «tests de virginité»; Samira Ibrahim, la première à être allée devant les tribunaux; et Rasha Abdel Rahman, qui a témoigné à ses côtés —elles sont nos Bouazizi. Il ne faut pas attendre qu’elles meurent pour le devenir. Manal al-Sharif, qui a passé neuf jours en prison pour avoir enfreint la loi de son pays interdisant aux femmes de conduire, est la Bouazizi d’Arabie saoudite. Elle est à elle seule une force révolutionnaire qui s’oppose à un océan de misogynie.

Nos révolutions politiques ne réussiront pas si elles ne sont pas accompagnées de révolutions de la pensée —des révolutions sociales, sexuelles et culturelles qui renverseront les Moubarak dans nos esprits autant que dans nos chambres à coucher.

«Vous savez pourquoi ils nous ont soumises à des tests de virginité?», m’a demandé Samira Ibrahim après que nous avons défilé des heures en l’honneur de la journée internationale de la femme au Caire le 8 mars.

«Ils veulent nous faire taire; ils veulent chasser les femmes pour qu’elles retournent à la maison. Mais nous ne bougerons pas

Nous ne nous réduisons pas à nos foulards et à nos hymens. Ecoutez celles d’entre nous qui se battent. Amplifiez les voix de la région et regardez de près la haine dans ses yeux. Il y eut un temps où être islamiste était la position politique la plus vulnérable en Égypte et en Tunisie. Sachez qu’aujourd’hui, ce pourrait bien être celle de la femme. Comme ça l’a toujours été.

 

Mona Eltahawy, pour slate.fr

 

Traduit par Bérengère Viennot

 

Article dans son édition originale


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Propos recueillis par Christophe Ono-dit-Biot pour Le Point, 22 mars 2012, pp. 54-57 ; texte publié avec quelques coupes sous le titre : « Israël joue le rôle du diable ». Cet entretien a été rédigé dans la matinée du 20 mars 2012, avant l’identification du tueur.

1) Pourquoi agresse-t-on les Juifs? 

PAT. C’est le triste héritage de siècles d’une haine visant spécifiquement le peuple juif, une haine mêlée de crainte et parfois d’envie ou de jalousie, nourrie ou légitimée par des arguments théologico-religieux, économico-financiers, anti-religieux (au siècle des Lumières), pseudo-scientifiques (la « doctrine des races » au XIXe siècle), et enfin politiques, de l’antisémitisme nationaliste de la fin du XIXe siècle européen à l’antisionisme radical de la fin du XXe. Les Juifs sont perçus par ceux qui les haïssent comme aussi redoutables que vulnérables. Cette perception ambivalente entretient et renforce la haine antijuive. D’où ce mélange de lâcheté (s’attaquer à des passants, à des enfants ou des écoliers sans défense) et de ressentiment (la rage née d’un sentiment d’impuissance devant la satanique sur-puissance juive, inévitablement occulte). 

2) Comment comprendre que perdure l'antisémitisme malgré l'Histoire? 

PAT. Ce qui caractérise la judéophobie dans l’Histoire, c’est d’abord qu’elle est « la haine la plus longue » (Robert Wistrich), ensuite qu’elle n’a cessé de prendre des formes nouvelles, de s’adapter à l’esprit du temps, de trouver de nouveaux alibis, d’inventer des justifications inédites.  Peu importe aux antijuifs le caractère contradictoire des griefs : les Juifs sont en même temps et indifféremment accusés d’être trop « communautaires » ou « identitaires » (trop religieux, « solidaires » entre eux, nationalistes, sionistes, etc.) et trop cosmopolites (nomades, internationalistes, etc.). Léon Poliakov rappelait que « les Juifs ont de tout temps stimulé l’imagination des peuples environnants, suscité des mythes, le plus souvent malveillants, une désinformation au sens large du terme », et « qu'aucun autre groupe humain ne fut entouré, tout au long de son histoire, d’un tel tissu de légendes et superstitions ».  

3) S'agit-il, comme le disent des jeunes gens d'une école juive ce matin (20 mars 2012),  « de jalousie qui se transforme en haine »? 

PAT. Il y a bien de la jalousie, alimentée par divers stéréotypes, dont celui du « Juif riche », celui du Juif puissant dans la finance, la politique, les médias. D’où le raisonnement-type qu’on rencontre dans certains entretiens semi-directifs avec des « jeunes » marginalisés : « Si nous sommes malheureux, pauvres, exclus, sans travail, c’est de leur faute ». Les Juifs sont accusés de prendre toutes les places (les bonnes), d’occuper tous les postes désirables. S’ajoute l’accusation de la « solidarité juive » : « Ils se tiennent entre eux ». Les antijuifs convaincus voient les Juifs comme une espèce de franc-maçonnerie ethnique, pratiquant le népotisme à tous les niveaux, dans tous les domaines. « Ils sont partout », « Ils ont le pouvoir », « Ils nous manipulent » : thèmes d’accusation fantasmatiques exprimant un paranoïa socialement banalisée. Dans le jeu des passions antijuives, le ressentiment mène la danse : une haine accompagnée d’un sentiment d’impuissance, qui ne cesse de l’aiguiser comme de l’aiguillonner. La jalousie sociale en est la traduction courante. Mais il faut creuser plus profondément. L’essentiel sur la question a été exposé par Elias Canetti en 1960 : « Ils ont suscité l’admiration parce qu’ils existent encore. […] Il leur avait été donné le maximum de temps pour disparaître sans traces, et pourtant ils existent aujourd’hui plus que jamais. » Comment peut-on encore être juif ? C’est la question qui taraude toujours l’esprit des ennemis des Juifs. Voués à être encore longtemps exaspérés, au point peut-être de finir par être désespérés. Ce serait une excellente nouvelle !

4) Quelles sont les ressorts de l'antisémitisme contemporain ?

PAT. Ils dérivent de plusieurs facteurs, liés d’une part à des héritages ou des traditions (les restes du vieil antijudaïsme chrétien, le réveil ou la réinvention de la judéophobie musulmane sous l’impulsion de l’islamisme, etc.), et, d’autre part, au contexte international, où le conflit israélo-palestinien, et plus largement israélo-arabe, remplit une fonction symbolique sans équivalent. Israël joue en permanence le rôle du diable, mis en scène par un discours de propagande mondialement relayé. En outre, le jumelage de l’anti-américanisme rabique (élargi en anti-occidentalisme) et de l’antisionisme radical se rencontre autant dans les mouvances de la nouvelle extrême gauche « antimondialiste » que dans celles de l’islamisme, qu’il s’agisse des Frères musulmans en costume-cravate, des salafistes ou des jihadistes avérés, sans parler des inquiétants illuminés à l’iranienne. Ces derniers ont agrémenté leur antisionisme d’État d’emprunts du discours négationniste, honorant Faurisson et Dieudonné. Rappelons au passage que le négationnisme est fondé sur l’accusation de mensonge visant « les sionistes », c’est-à-dire les Juifs (à l’exception des inévitables Juifs antijuifs, ou « alterjuifs », qui, pour des raisons diverses,  épousent la cause des ennemis des Juifs). « Les Juifs sont les grands maîtres du mensonge » : cette formule de Schopenhaueur était particulièrement appréciée par Hitler, qui la cite dans Mein Kampf. Ceux qui accusent les Juifs d’avoir forgé le « mensonge d’Auschwitz », d’avoir donc inventé le « bobard » de leur extermination par les nazis, reprennent à leur compte cette accusation, stade suprême de la diffamation d’un peuple tout entier.  Sur le plan idéologique, la principale nouveauté identifiable depuis environ trois décennies est la suivante : qu’elle soit portée par les « antimondialistes » radicaux ou par les islamistes, la judéophobie fait désormais couple avec l’occidentalophobie, ou l’hespérophobie.  En 1998, définissant le jihad mondial, Ben Laden avait formalisé cette vision manichéenne en désignant l’ennemi absolu de l’Islam comme « l’alliance judéo-croisée ». Le 23 février 1998, le journal londonien Al-Quds al-Arabi publiait la « Déclaration » ou la charte fondatrice du « Front islamique mondial pour le jihad contre les Juifs et les Croisés ».  « Les Croisés », ici, c’est l’Occident, chrétien et déchristianisé.  

5) Dans quelle classe sociale est-il, cet antisémitisme?

PAT. Le vieil antisémitisme politico-religieux à la française survit dans les classes moyennes et supérieures (pour aller vite), qui prennent soin cependant d’euphémiser leur discours (d’où le peu de visibilité de la judéophobie des élites dans l’espace public). L’antisionisme radical, postulant que tout Juif est un sioniste (serait-il caché ou honteux) et visant la destruction de l’État juif, est observable dans tous les milieux sociaux, mais il s’exprime surtout, avec une forte intensité polémique, dans certaines mouvances de l’extrême droite et de l’extrême gauche, et bien sûr dans certaines populations issues de l’immigration et spatialement ségréguées,  particulièrement soumises à l’endoctrinement et à la propagande islamistes.   

6) et géographiquement, où se situe t-il? 

PAT. Il est impossible de répondre en quelques mots. On ne peut émettre que des hypothèses risquant de traduire de simples opinions ou des rumeurs. Les études sérieuses manquent à cet égard. Vraisemblablement parce que les nécessaires recherches sur la question n’ont pas été ou ne seraient pas financées. 

7) Êtes-vous satisfait de la façon dont les responsables politiques ont réagi? 

PAT. Pour les deux premières journées, les candidats à l’élection présidentielle ont dans l’ensemble évité d’instrumentaliser politiquement la tuerie, et ce, quelles que soient leurs raisons.  Il y a cependant des exceptions, en particulier François Bayrou.  Celui-ci, oubliant la modération requise par sa posture « centriste »,  a osé, le jour même du massacre, ressortir pour l’occasion la pseudo-explication « climatologique », faisant d’abord allusion au « climat qui se dégrade »,  au « climat d’intolérance sans cesse croissant », puis désignant les responsables indirects de la tuerie, ceux qui feraient « flamber les passions », ou joueraient à « attiser les haines ». C’était là livrer en pâture la figure d’un coupable qu’on n’a pas besoin de nommer : le grand rival de tous les rivaux. C’est là une version actualisée de la théorie pétainiste du « vent mauvais », qui explique tout et rien, comme « l’esprit du temps ». D’autres dénoncent, selon les formules convenues d’un antiracisme figé, la « montée du racisme et de l’intolérance » ;  d’autres encore, décidés à en découdre avec leurs chers fantômes ennemis, « les fascistes ». On hésite entre deux interprétations : s’agit-il d’un simple aveuglement lié à une épaisse paresse intellectuelle, ou d’une stratégie de diversion, consistant à désigner de fausses pistes ou des cibles imaginaires, à savoir ces abstractions que sont « l’intolérance » ou « le racisme » ? Dans tous les cas, on brouille ainsi la figure des vrais responsables et des vrais coupables, on dilue l’acte criminel dans une multiplicité de causes générales. 

8) Quelles sont les dernières traces d'antisémitisme que vous avez repérées dernièrement dans la société française, en politique, dans une oeuvre de cinéma, une oeuvre littéraire, une exposition ? 

PAT. Ce qui m’a le plus choqué ces dernières années, dans le monde culturel, ce sont les déclarations sur les Juifs faites en 2006 par Jean-Luc Godard, et ce, en raison même de l’admiration qu’on peut porter au cinéaste. Rappelons ces propos à la fois odieux et confus, rapportés par Alain Fleischer qui raconte qu’en commentant les attentats-suicides commis par des Palestiniens en Israël, l’antisioniste déclaré qu’est Godard a déclaré devant son ami et interlocuteur Jean Narboni, ex-rédacteur en chef des Cahiers du cinéma :
« Les attentats-suicide des Palestiniens, pour parvenir à faire exister un État palestinien, ressemblent, en fin de compte, à ce que firent les Juifs, en se laissant conduire comme des moutons et exterminer dans les chambres à gaz, se sacrifiant ainsi pour parvenir à faire exister l’État d’Israël. »
La cause palestinienne est devenue le grand alibi des nouveaux ennemis, avoués ou non, des Juifs.  Et ce, de l’extrême gauche occidentale à l’islamisme radical dans toutes ses variantes. 


9) Quelle signification accorder au meurtre d'enfants dans l'histoire de l'antisémitisme? 


PAT. L’une des principales accusations antijuives apparues au Moyen Âge (vers le milieu du XIIe siècle) est celle du meurtre rituel d’enfants chrétiens par des Juifs. Ce thème d’accusation est parfaitement chimérique, mais constitue un puissant moyen de diabolisation des Juifs, en leur attribuant une cruauté sanguinaire traduite par une prétendue tradition religieuse. Or, cette pratique sanguinaire attribuée sans fondement aux Juifs est devenue, par un terrible retournement, un modèle normatif de l’action antijuive impliquant des violences physiques. L’assassinat d’enfants israéliens par des « combattants »-terroristes palestiniens en témoigne.  Rappelons seulement l’abominable tuerie commise par deux jeunes Palestiniens,  dont les victimes furent les membres d’une famille juive vivant en Israël. Cinq membres de la famille Fogel ont ainsi été tués sauvagement à l’arme blanche dans la nuit du 11 au 12 mars 2011 : Oudi, 36 ans, Ruth, 35 ans, et leurs enfants Yoav, 11 ans, Elad, 4 ans et Hadas, 3 mois. Il ne faut pas oublier les exploits des terroristes « antisionistes » qui, tel le Libanais Samir Kuntar, membre du Front de Libération de la Palestine (FLP), peuvent assassiner froidement des enfants juifs sans être pour autant stigmatisés dans les grands médias, voire en étant glorifiés pour leurs actes « héroïques » de « résistance ». Dans la nuit du 22 avril 1979, à la tête d’un commando venant de débarquer à Nahariya, le grand « résistant » Kuntar s’attaque à la famille Haran : après avoir blessé le père, Danny (28 ans), d’une balle dans le dos, il l’achève en le noyant, puis s’en prend à sa petite fille de quatre ans, Einat Haran, qu’il assomme à coups de crosse avant de lui fracasser le crâne sur un rocher, à coups de pierre. Libéré en juillet 2008 des prisons israéliennes, avec quatre autres terroristes (membres du Hezbollah), en échange des corps d’Eldad Reguev et d’Ehud Goldwasser (tués par le Hezbollah deux ans auparavant), Kuntar, revêtu du treillis du Hezbollah, a été accueilli en héros national au Liban, dont le gouvernement a interrompu toutes les activités pour fêter son arrivée, et salué comme un « combattant héroïque » par l’Autorité palestinienne. Mythologisation féérique du meurtre terroriste, du moment que les victimes sont des « sionistes », même âgés de trois mois ou de 4 ans. 

10) Au symbolisme de l'école juive? Car ce n'est pas la première fois et beaucoup d'écoles juives ont été visées ces trente dernières années

PAT. Synagogues et écoles juives sont des cibles privilégiées, comme si l’identité juive, hors d’Israël, était pleinement symbolisée par sa dimension religieuse, impliquant une appartenance forte. Les lieux culturels juifs non religieux, comme les salles de réunion ou de spectacle, sont moins souvent  visés.  

11) Qu'est-ce qui sépare cet attentat d'autres attentats antisémites? A-t-on raison de le comparer à celui de la rue Copernic ?

PAT. Ce qui distingue cet acte antijuif meurtrier, c’est l’inscription dans une série apparente, et en particulier le couplage (qui reste à interpréter) avec l’assassinat des trois militaires. La volonté de tuer des Juifs en tant que Juifs et la détermination (impliquant une préparation, éventuellement une stratégie) sont les deux points communs entre l’attentat terroriste du 3 octobre 1980 (Copernic), celui du 9 août 1982 (rue des Rosiers) et celui du 19 mars 2012 (Toulouse). 

12) « Il faut parler de cette affaire pendant des mois et des mois car il faut que tout le monde sache qu’on veut la mort des Juifs », disent certains membres de la communauté juive. Que leur répondriez-vous ?

PAT. Il faut en effet éviter le silence prudent, tactique, qui ressemble à de la complicité, à travers l’évitement ou l’étouffement de la réalité d’un imaginaire social où le désir vague d’éliminer les Juifs est bien présent. Le problème, c’est de préciser la référence du « on ». Les Juifs n’ont jamais eu autant de raisons de lancer à leurs ennemis, comme Golda Meir naguère aux dirigeants palestiniens rêvant d’un « israélicide » : « Je comprends bien que vous voulez nous rayer de la carte, seulement ne vous attendez pas à ce que nous vous aidions à atteindre ce but. » 

13) On entend ici ou là, à l’inverse, dire que le rapatriement des corps en Israël risquerait de nourrir l'antisémitisme. Qu’est-ce que ces commentaires vous inspirent ? 

PAT. Il est vrai que ce transfert des corps en Israël, pourtant parfaitement compréhensible, peut renforcer le stéréotype du Juif « étranger par nature », pseudo-français, ou réactiver le grief de « double allégeance ».  Ces craintes peuvent être sincères. Mais de tels commentaires peuvent aussi exprimer indirectement des sentiments antijuifs, hypocritement travestis en désir d’éviter les réactions antisémites. Comme si tout ce qui touchait Israël était producteur de stigmate. Pourquoi en avoir peur, en les intériorisant, en risquant ainsi de les relayer, voire de les justifier ? 

14) Nicole Yardeni, qui préside le CRIF en Midi-Pyrénées, et qui a vu les images de la tuerie, a déclaré : « être l'objet de la haine quand on est juif, c'est quelque chose qu'on apprend quand on est petit ». Confirmez-vous, et comment on apprend cela à un petit garçon ou à une petite fille ?


PAT. Être en permanence accusé de connivence ou de complicité avec les « sionistes » assimilés à des « racistes » vivant dans un État pratiquant « l’apartheid » et se comportant « comme des nazis » à l’égard des Palestiniens présentés comme de pures « victimes », par des discours de propagande complaisamment diffusés par les médias, cela donne aux enfants juifs de la Diaspora le sentiment d’être des cibles potentielles. La honteuse campagne de boycottage multidimensionnel d’Israël va dans le même sens : chaque enfant juif peut se sentir lui-même socialement boycottable, ou susceptible d’être désigné comme suspect par tel ou tel commandos d’« Indignés » violents, dotés d’une bonne conscience en béton armé. D’où une anxiété liée à la conviction d’être exposé à la stigmatisation ou à l’agression physique.  

15) Quelles réflexions vous inspire le fait que le tueur aurait porté une caméra autour du cou ? Quelle étrange « plus-value » vient ajouter l’image du crime antisémite au crime antisémite ? 

PAT. Il ne s’agit que d’un témoignage, qu’il faudrait pouvoir recouper par d’autres. Si cela se fait, rien que de bien connu : tout acte terroriste s’accompagne d’un projet de mise en spectacle de l’opération effectuée. Tuer des humains traités en symboles, c’est déjà de la propagande.  

Post-scriptum (27 mars 2012)


À l’instar des gauchistes de la chaire ou de la tribune qui, face au terrorisme, donnent dans le discours victimaire et la culture de l’excuse, Tariq Ramadan dénonce la société française qui, par son « racisme », son « système d’exclusion » et ses « discriminations », aurait fabriqué cette victime qu’est Mohamed Merah, ce « citoyen français frustré de ne pas trouver sa place, sa dignité, et le sens de sa vie dans son pays ». Dans le monstre, il faudrait voir la victime et le désespéré, le « pauvre garçon » doté d’un cœur d’or, mais « dérouté » par la société française qui l’excluait, par l’armée française qui ne voulait pas de lui. Les voisins du tueur ont témoigné en sa faveur, selon un rituel déjà bien rodé : il était « calme » et n’hésitait pas à « rendre service » ou à « donner un coup de main ». Et il aimait les filles, les voitures et les boîtes de nuit. Au chômage, mais bénéficiant d’allocations, il frimait en BMW. « Intégré », donc. Bref, pour ses voisins, un « jeune » des « cités » comme un autre, ni plus ni moins délinquant qu’un autre. Ramadan présente Merah comme un « grand adolescent, un enfant, désœuvré, perdu, dont le cœur est, de l’avis de tous, affectueux ». Pour l’intellectuel islamiste, le tueur est « une victime d'un ordre social qui l’avait déjà condamné, lui et des millions d'autres, à la marginalité, à la non-reconnaissance de son statut de citoyen à égalité de droit et de chance ». Tuer des innocents serait dès lors, pour le « désespéré », un « acte désespéré ». L’axiome est devenu slogan après un long séjour dans la propagande palestinienne justifiant le terrorisme antijuif. La déduction est imparable, bien qu’elle se heurte à la revendication religieuse explicite : si Merah a crié « Allah ou-Akhbar » après ses assassinats filmés, c’est qu’il était convaincu d’avoir choisi la bonne voie, c’est-à-dire d’être « sur le chemin d’Allah », celui du jihad contre « les Croisés et les Juifs ». Le produit de la « société d’exclusion » a lu le Coran, et tout s’est éclairé. Sa vie a pris du sens. L’espoir était dès lors au bout du chemin. Il pouvait rejoindre les salafistes habillés à l’européenne, ces salafistes invisibles, même aux yeux des services spécialisés. Après l’épreuve et la mort en martyr, le héros islamiste est en droit d’obtenir la récompense promise, à savoir les dizaines d’authentiques vierges. Et, ici-bas, l’admiration de ses contemporains, surtout des « jeunes ». Transfiguré par sa mort « les armes à la main », le délinquant Merah est voué à devenir l’objet d’un culte : victime, héros et martyr de la révolte contre « le racisme » de la « société française », intrinsèquement « islamophobe ». Célébrer Merah, tueur d’enfants juifs, c’est inciter à attaquer les Juifs, c’est rêver de tuer d’autres enfants juifs. Et, de fait, dans la société française où, répètent pieusement de piteux sociologues, l’antisémitisme ne cesserait de « baisser », de jeunes Juifs sont agressés chaque jour depuis la mort du Zorro des banlieues balayées par le verbe islamiste. Les assassinats-spectacles sont commis pour être imités. Les Indigènes de la République, ces Indignés de l’extrême, se sont promis d’importer en France le sanglant « printemps arabe » (qui n’a profité qu’aux islamistes), manière de prévenir les « souchiens »/« sous-chiens » qu’ils vont s’entendre dire « dégagez ! » Leur seul programme est la haine de la Français et des Français  non issus de leur immigration de référence. Le désir d’avenir est chez ces indigènes imaginaires un désir de guerre civile. Qui sait si le pire n’est pas sûr…

Pierre-André Taguieff


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