Arrêtons le catastrophisme : il y a moins de pauvres en France qu'il y a 40 ans

Publié le par ledaoen ...

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Les Restos du Coeur tirent la sonnette d'alarme: +25% de repas distribués en 3 ans. Mais derrière ces chiffres et malgré le pessimisme ambiant, la pauvreté a reculé, s'est transformée et plus que la faim et le froid, c'est le chômage qui affecte profondément la société française.

Interview de Julien DAMON, ancien sous-directeur de la Caisse nationale des Allocations familiales et professeur associé à Science-Po (Cycle d'aménagement et d'urbanisme). Il est l'auteur de Eliminer la pauvreté (PUF, 2010)

Les Restos du Cœur sonnent l’alarme cette année encore. Le nombre de repas distribués et le nombre de bénéficiaires de leurs aides continue de grimper en flèche. Comment la pauvreté a-t-elle évolué depuis 1954, pour prendre la date symbolique de l’appel de l’Abbé Pierre ?

Julien Damon : La pauvreté en France a considérablement diminué sur deux registres. Celui des conditions de vie tout d’abord. En 1954, c’est la moitié de la population française qui aurait été comptée comme mal logée selon les critères contemporains. Il n’y avait ni douche ni toilettes dans plus de la moitié des logements. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas que d’1% des logements. Deuxième point, sur le plan de la pauvreté monétaire, nous ne pouvons pas remonter aussi loin car la pauvreté n’avait pas encore été statistiquement définie. Par contre, depuis, les études enregistrent une forte diminution du taux de pauvreté entre les années 1970 et 1990 suivie d’une stabilisation.

Chaque année, on nous dit que la pauvreté augmente. Plusieurs raisons à cela. D’abord, la France reste minée par le chômage. Nous sommes le seul pays dans la zone OCDE où, sur les 25-30 dernières années, nous ne sommes jamais descendus en dessous de 8% de taux de chômage. D’autre part, et c’est là une vraie bonne raison d’avoir un sentiment de pauvreté, il y a encore des gens qui ne sont pas protégés efficacement par le système de protection sociale. Ce système dual protège d’abord ceux qui sont déjà bien installés, laissant tous ceux qui ne bénéficient pas d’un contrat à durée indéterminée dans une situation plus ou moins précaire.

 

Les populations qui sont victimes de la pauvreté ont-elles évolué au fil des années ?

Première grosse transformation : de 1970 à aujourd’hui, le taux de pauvreté chez les personnes âgées a été divisé par deux. En suivant la définition conventionnellement acceptée de la pauvreté, à savoir un seuil de pauvreté à 60% de la médiane des revenus, vous aviez plus du quart des personnes de plus de 60 ans qui étaient pauvres au début des années 1970. Nous sommes aujourd’hui en dessous de 10%.

A l’inverse, vous aviez près de 10% de pauvres parmi les jeunes adultes et les enfants alors qu’aujourd’hui ils sont significativement bien plus pauvres que les personnes âgées. Pour simplifier, nous pouvons parler d’une division par deux du taux de pauvreté chez nos anciens et d’une multiplication par deux au sein de la jeune génération.

Deuxième transformation, qui accompagne l’évolution de la société : la pauvreté s’est urbanisée. Elle devient ainsi plus visible. Ce qui est préoccupant, c’est que l’on observe une concentration de la pauvreté. Dans les zones urbaines sensibles, ces quartiers prioritaires de la politique de la ville, vous avez une densité deux à trois fois plus importante de pauvres.

Troisième transformation liée à une transformation de la cellule familiale : les pauvres sont d’abord issus de familles mono parentales. Le taux de pauvreté dans les familles nombreuses a toujours été plus élevé. La pauvreté ne dépend pas uniquement des revenus mais aussi de la structure des ménages.

La définition de la pauvreté est-elle la même ? Perçoit-on cette situation de la même manière aujourd’hui que par le passé ?

Auparavant, on considérait que les pauvres étaient ceux qui disposaient de moins de 50% de la moyenne des revenus. Aujourd’hui, la barre est fixée à 60% de la médiane des revenus. Mais ce sont des raisonnements de statisticiens qui continuent de faire débat.

S’il y a une dimension monétaire à la pauvreté, il y a aussi une dimension des représentations. On peut se sentir pauvre alors que, sans être nanti, on reste au-dessus de ce seuil de pauvreté. A l’inverse, on peut ne pas se sentir pauvre tout en étant en dessous. C’est le cas par exemple des membres du clergé en France.

Il ne reste en France qu’une toute petite proportion de gens qui ont froid et qui ont faim, comme le dit la chanson des Restos du Cœur. La pauvreté extrême a été en grande partie éradiquée. Pour la Banque mondiale ou le FMI, il n’y a aucun pauvre en France au regard des critères internationaux de l’extrême pauvreté. Nous avons une mesure de la pauvreté en France qui est plutôt une approche des inégalités.

Chaque année, la plupart des associations affirment que la situation a empiré. Le Secours catholique fait exception en insistant sur les transformations des profils des gens qu’ils voient. C’est compréhensible : les associations ont intérêt à souligner les difficultés pour encourager aux dons et aux soutiens des politiques d’aide. Leur outil d’analyse est l’évolution de leur offre : comme leur offre augmente, elles enregistrent une augmentation du nombre de demandeurs et donc du nombre de personnes en difficulté.

En France, il y a trois grands types d’associations. Des associations privées comme Droit au logement ou les Enfants de Don Quichotte. Elles ne proposent pas directement des services mais sensibilisent l’opinion. Il y a des associations qui dépendent totalement de l’Etat, qui sont en réalité des démembrements d’institutions. Vous avez enfin un entre-deux, des associations comme le Secours catholique ou l’Armée du salut qui dépendent à la fois des fonds publics et privés. Petite exception, les Restos du cœur qui sont à la base une formidable initiative privée de bénévoles.

Sur le plan des constats, nous avons un discours catastrophiste depuis des années qui est amplifié depuis des années. Tout ceci ne veut pas dire qu’il n’y a pas de dénuement extrême et de difficultés mais qu’il faut raison garder au regard de la situation en France.

 

Qu’est ce qui a permis une amélioration de la situation ? Cette amélioration est-elle amenée à continuer ?

Depuis 20 à 30 ans, la lutte contre la pauvreté en France est une politique d’Etat. La France est l’un des rares pays qui a mis le plus l’accent sur cette politique. C’est aussi ce qui fait de notre pays une référence mondiale en termes de politique sociale.

Nous voyons pourtant les limites de cette politique. La dette sociale prend une part substantielle dans la dette publique. On s’interroge sur la myriade de dispositifs qui existent. Nous avons un système complètement disparate au sein duquel nous ne savons pas vraiment qui fait quoi dans l’aide aux chômeurs et aux démunis. Avec neuf prestations de type minima sociaux (RSA, minimum vieillesse, …) différentes, il est difficile de comprendre la légitimité d’une telle dispersion. De la même manière, dans les départements, vous avez une avalanche de disposition qui font que les travailleurs sociaux passent la plupart de leur temps en réunion plutôt qu’à gérer directement les dossiers des gens dont ils devraient pleinement avoir la responsabilité.

La crise joue-t-elle un rôle dans cette perception de la pauvreté ?

La situation préoccupante est celle de l’entrée dans le monde du travail de ceux qui en sont éloignés. Le niveau de chômage considérable est encore amplifié en période de crise. Celle-ci entraîne une augmentation des préoccupations et de la crainte de la pauvreté. Pour soi mais aussi pour ses proches. Il reste pourtant difficile d’évaluer l’impact réel de la crise, notre outil de statistiques étant décalé de deux exercices et ne nous offrant comme chiffres les plus récents que ceux de 2009.

 

En terme de pauvreté, comment nous situons nous vis-à-vis de nos voisins européens ?

La France fait partie des pays qui diminue le plus le niveau de pauvreté grâce au système global de transferts sociaux-fiscaux. Grande singularité française : notre population est celle qui a le plus peur de la pauvreté alors que, par exemple, ses voisins roumains et bulgares sont dans une situation beaucoup plus préoccupante.

Nos voisins britanniques sont dans une situation catastrophique. Leurs enfants sont à des niveaux de pauvreté considérables malgré les efforts consentis par les services publics. Les pays de l’ex-bloc soviétique atteignent des niveaux de dénuement en termes de conditions de vie qui n’ont absolument rien à voir avec ce que vit la France.

Propos recueillis par Romain Mielcarek pour Atlantico.fr

Publié dans Economie

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