Omar Bongo : L'Afrique veut tourner la page

Publié le par ledaoen ...



Alors que lundi 8 juin, les ministres gabonais affirmaient ne pas avoir été informés de la mort «éventuelle» de leur Président, la presse africaine avait déjà enterré Omar Bongo. Comme si elle était pressée d'en finir avec l'héritage de ce chef d'Etat de 73 ans. Tandis que les officiels français rendaient hommage dès le 7 juin à l'homme de paix, au médiateur qui s'est impliqué dans la résolution de conflits sur le continent noir, les Africains étaient beaucoup plus réservés sur son bilan.

Ainsi, le quotidien burkinabé L'observateur Paalga n'est pas tendre: «Avec sa disparition, c'est un grand symbole de la Françafrique qui s'efface. Homme de main de l'ancienne puissance colonisatrice, il est certainement mort avec la conviction d'avoir été lâché et trahi par la douce France dont la justice ne cesse de le harceler pour abus de biens sociaux».

Mais, ajoute le journal, décidément sévère: «S'il y a une satisfaction qu'il pourra emporter avec lui au-delà, c'est bien la réalisation de son rêve, celui de mourir au pouvoir. Un rêve que caressent aussi, sous nos tristes tropiques, nombre de rois-nègres qui nous gouvernent et qui n'entendent pas du tout passer la main».

Tout aussi peu indulgents, les Béninois affirment que Bongo a soutenu le mercenaire français Bob Denard lorsqu'il a tenté de renverser le régime marxiste-léniniste béninois en 1977. Le Bénin Aujourd'hui considère qu'il a aussi joué les pompiers pyromanes dans la guerre civile du Congo Brazzaville. Selon l'hebdomadaire béninois, il aurait soutenu militairement et financièrement Sassou Nguesso dans sa tentative de renversement de Pascal Lissouba. Il est vrai que Sassou Nguesso n'est autre que le beau-père d'Omar Bongo.

Bongo, «dinosaure» de la politique

Certes tout n'est pas négatif dans le bilan du dirigeant gabonais qui a régné sans partage sur son pays pendant 41 ans. Mais pour la plupart des Africains, il reste avant tout comme le grand symbole de la Françafrique. Il n'a d'ailleurs jamais rien fait pour apparaître autrement. Puisqu'il a laissé entendre qu'il était à l'origine du limogeage de Jean Marie Bockel, le secrétaire d'Etat à la coopération qui prétendait en finir avec la Françafrique. Il avait également déclaré: «L'Afrique sans la France, c'est la voiture sans le chauffeur. La France sans l'Afrique, c'est une voiture sans carburant». Une vision des relations internationales qui ne correspondait plus aux attentes de la jeunesse africaine.

Arrivé au pouvoir en 1967, Omar Bongo était considéré par bon nombre d'Africains comme un «dinosaure» de la politique. Sa trajectoire politique n'était un mystère pour personne: ancien employé des postes, devenu agent des services français, il avait été repéré par Jacques Foccart, le monsieur Afrique du général de Gaulle. Le parrain de la Françafrique avait décidé d'en faire un Président.

Même les plus francophiles des Africains n'acceptent plus que Paris jouent les faiseurs de roi, que les dirigeants africains soient choisis en France et imposé brutalement aux populations locales. Cinquante ans après les indépendances, ils ne comprennent pas bien pourquoi un pays de 60 millions d'habitants «à l'économie déclinante» devrait leur imposer des dirigeants.

Ils le comprennent d'autant moins que les chefs d'Etat en question peuvent difficilement être considérés comme des dirigeants éclairés. Après 41 ans de règne de Bongo, son pays, richement pourvu en pétrole, n'est toujours pas doté de routes. Seul le patrimoine immobilier de Bongo en France semble avoir connu un développement spectaculaire.

Aujourd'hui encore, les Gabonais ont peur de parler politique, d'exprimer à haute voix leurs doutes sur le modèle de développement mis en place par Bongo. Ce sont les autres Africains qui se chargent de faire le bilan à leur place. Des 41 ans de règne, ils ne retiennent souvent qu'un aspect positif, certes non négligeable, le maintien de la paix. Alors que les pays voisins, les deux Congo —le Brazzaville et le Kinshasa— sombraient dans le chaos et la guerre civile, le Gabon restait paisible. Le seul autre point positif serait la création de ...Africa n°1, une radio panafricaine. Maigre bilan.

Doyen des chefs d'Etat il voulait jouer de son «droit d'aînesse», très important en Afrique pour intervenir dans les crises du continent. Mais ses dernières interventions ont été des échecs brutaux. Car il était suspecté d'être l'homme lige de la France. Ainsi, le Président ivoirien Laurent Gbagbo a refusé séchement de le laisser s'ingérer dans la crise ivoirienne.

En n'hésitant pas à s'opposer à Bongo et surtout à la France, Gbagbo a conquis une popularité nouvelle auprès de la jeunesse africaine. Même si les manifestations antifrançaises à Abidjan ont choqué plus d'un Africain, la fermeté de Gbagbo à l'égard de Chirac lui a valu l'admiration de beaucoup. Gbagbo est perçu comme l'un des premiers dirigeants de l'ex-pré carré à ne pas avoir été désigné par Paris. Ses discours sur la nécessité d'une seconde indépendance de l'Afrique font mouche. Ils faisaient passer Bongo pour un vestige d'un passé que la jeunesse africaine voudrait oublier le plus vite possible.

Place à la démocratie?

Mais rien ne prouve que le décès des parrains de la Françafrique débouchera sur une démocratisation plus rapide du continent. En 2005, le décès d'un autre «doyen», le président togolais Eyadéma, arrivé au pouvoir en 1967 et considéré par Jacques Chirac comme un ami, malgré son bilan désastreux en matière de Droits de l'homme, avait fait espérer les Togolais. D'autant que la démocratie est solidement ancrée au Bénin voisin. Ils pensaient que bientôt, comme chez leurs voisins béninois, ils pourraient enfin parler librement de politique, sans courir le risque de disparaître définitivement du jour au lendemain. Mais quatre ans plus tard c'est l'un des fils du dictateur, Faure Gnassingbé, qui occupe le fauteuil présidentiel. La famille et le clan Eyadéma se partagent le pouvoir comme au bon vieux temps du patriarche.


Au Gabon, les mieux placés pour succéder à Omar Bongo ne sont autres que ses enfants. Son fils Ali, ministre de la défense, sa fille Pascaline, qui dirige son cabinet présidentiel et d'autres membres du clan familial se livrent déjà une guerre sans merci pour le pouvoir.

Au Sénégal aussi, autre pays clé du pré carré français, une succession dynastique est envisagée. Celle du président Abdoulaye Wade qui serait remplacé par son fils Karim Wade. Mais les Africains —notamment les plus jeunes— accepteront-ils ces petits arrangements entre amis ? Rien n'est moins sûr.

Pierre Malet
Pour Slate.fr
Article dans son édition originale 

Publié dans Politique

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