Stéphane Hessel : le sage et le pouvoir

Publié le par ledaoen ...

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On dirait une fable de la Fontaine. On pourrait l'intituler Le sage et le président. Depuis des semaines, l'ouvrage de Stéphane Hessel, Indignez-vous, est incontournable. Il est le cadeau tendance du moment, à côté des derniers gadgets électroniques. Tout le monde en parle. Tout le monde s'en réjouit. Le titre ringardise les romans et les essais de la cuvée de l'automne 2010, avec plus d'un demi-million d'exemplaires à ce jour.

 

Ah, le beau conte de Noël. D'un côté, les pavés de papier de la bonne pensée bourgeoise ; de l'autre, le pamphlet tout emprunt d'espérance contre une société de consommation et d'intolérance. D'un côté, un jeune lièvre excité (Nicolas Sarkozy) parti pour tout réussir mais qui enchaîne les échecs. De l'autre, une tortue ridée par le temps, mais qui l'éclipse dans la course médiatique. Une bien belle histoire.

 

Car Stéphane Hessel, 93 ans, mémoire du XXe siècle, porte beau avec son regard altier et sa chevelure d'argent. Il est le sublime, l'ange moralisateur nimbé de la légitimité d'un glorieux passé. Il est ce sage héritier des philosophes grecs (son pseudonyme de résistant n'était-il pas Gréco), auquel tout le monde baise, par pur respect, la main leste et majestueuse. Ecoutez le nouveau Platon. Il a un message : proscrivez l'indifférence et le fatalisme au profit d'un engagement existentialiste. En deux mots : Indignez-vous !

 

Merci du conseil. Avec la crise et la guerre contre le terrorisme qui n'en finissent plus, les scandales politiques et médicaux et la restriction des libertés privées, c'est certain, on n'y avait pas songé. Heureusement qu'Hessel, sous son chêne vieille à notre salut. S'indigner ? C'est une évidence. Mais quelle est la véritable utilité de cette pensée ?

 

Un indigné rouage du système ?

 

Il n'est pas question ici de remettre en cause le fond de l'opuscule d'Hessel et encore moins de porter atteinte à son émérite auteur. Incontestablement, pour avoir été la victime de l'enfer concentrationnaire nazi et des attaques d'extrémistes de tous bords, pour être l'incarnation du courage politique, pour représenter le militant actif dans toute sa dimension comme pour son érudition, cet honnête homme mérite le respect. Mais Hessel semble avoir toujours oscillé entre deux rôles. Etre l'acteur (peut-être malgré lui) d'un système et le dénonciateur des dérives dudit système.

 

Son parcours en fait foi : Il rédigea la charte du Conseil national de la Résistance et contribua à élaborer la Déclaration universelle des droits de l'homme, critiqué le totalitarisme communiste, la guerre d'Algérie, la Françafrique et l'Europe technocratique libérale. Il mit sa notoriété au service des sans-papiers. Il s'insurgea contre la situation des Palestiniens en s'attirant l'ire de réactionnaires communautaristes et politiques. Cependant, à ce sujet, on peut regretter cette phrase ambiguë, insérée dans son ouvrage, à la suite d'une description quelque peu naïve de la situation à Gaza (mais lui au moins à fait le déplacement) : "On nous a confirmé qu'il y avait eu mille quatre cents morts – femmes, enfants, vieillards inclus dans le camp palestinien, […] contre seulement cinquante blessés côté israélien". C'est le "seulement" maladroit qui crée un certain malaise, de même que l'amalgame entre Palestinien et Hamas, même si Hessel affirme il est vrai comprendre le terrorisme, tout en le condamnant.

 

Mais dans le même temps, Hessel fut diplomate pendant quarante ans. S'il s'éloigne rapidement du gaullisme qu'il n'a cessé d'égratigner pour rejoindre les rocardiens qu'il quitte afin de se rapprocher récemment d'Europe-Ecologie, il siégea aussi à la Haute autorité de la communication audiovisuelle (instance considérée par certains comme le symbole d'une certaine forme de censure), participa à plusieurs autres commissions et rapports (certes souvent incisifs à l'encontre du gouvernement). Il fut, pour ses actions, décoré à plusieurs reprises de médailles et distinctions (comme par exemple commandeur de la Légion d'honneur). Quitte à s'indigner, que l'intellectuel commence à renvoyer à l'Elysée toutes ses décorations. Qu'il dénonce les scènes dont il fut le témoin en tant qu'agent des renseignements pendant la guerre et diplomate. Son discours n'en gagnera qu'en crédibilité.

 

Hessel est un rebelle nous dit-on, osant s'insurger contre un président dans un pays où 30 % des Français (même pas, des sondés, c'est encore pire), accorde encore leur confiance au chef de l'Etat. La logique serait de s'indigner contre le complot ourdit par l'opposition, s'il cette dernière et si le complot existe, orchestré par les média contre Sarkozy, et dont Hessel ferait partie… Des rebelles comme cela, les médias en regorgent à gauche (Stéphane Guillon et Didier Porte) comme à droite (Eric Zemmour et Elizabeth Levy). Mais ce pouvoir si tyrannique que ces trublions fustigent, est décidemment bien complaisant avec eux. Rama Yade et Fadela Amara, les pseudo "franc-tireuses" du gouvernement, viennent d'intégrer des sinécures. Porte, Dahan et Guillon enchaînent les plateaux et les interventions. Ils jasent dans des émissions et des chroniques taillées à leurs mesures, selon leurs besoins, bien au chaud, parfois entre une ex-star du porno reconvertie, et un futur prétendant à la présidentielle.

 

Il suffit de consulter les biographies respectives de ces "électrons libres" pour constater qu'avant de jouer les bretteurs de supermarché, tous ont souvent participé à la défense de l'Entertainment proche du pouvoir, peut-être malgré eux. Pendant qu'à l'intérieur, ces bouffons font leurs shows dans les atmosphères surchauffés et cosy, à l'extérieur, les services d'ordre et les caméras de surveillance sont là pour les protéger de l'intrusion des vrais rebelles, ceux qui sans sortir un livre ou un film, passent directement par la case "garde-àvue" s'ils se font prendre à dériver. D'ordinaire les éditeurs ne se laissent pas convaincre de publier des ouvrages subversifs si ceux-ci le sont vraiment. Hessel n'a pas eu les difficultés (aujourd'hui s'entend) que tant de révoltés connaissent tous les jours pour se faire entendre. Ce système si contestable à première vue est donc génial. Il a organisé lui même son opposition, bien au garde-à-vous, comme pour faire croire qu'elle existe encore. C'est ce qu'Orwell décrivait si bien dans 1984. Jamais le pouvoir ne fut si intensément critiqué. Et pourtant, malgré les crises, il apparaît plus invincible que jamais, monolithique et froid.

 

Un message sans aucune portée : "Indignez-vous", mais pourquoi faire ?

 

Analysons maintenant l'ouvrage proprement dit. Dix-neuf pages de texte brut en forme de testament de dupe aux générations, généreusement mis sous presse par un éditeur (Indigène) trop heureux d'être le bénéficiaire du dernier coup marketing de l'année. Rappelons par honnêteté que l'œuvre est aussi diffusée gratuitement sur Internet. Néanmoins, l'opuscule est toujours achetable dans le commerce, sur les présentoirs près des caisses. Sur le fond comme dans la forme, Indignez-vousn'est-il pas du prêt-à-penser, du cousu main, relevant de "l'immédiatement" et du "vite consommable" ?

 

Le message du diplomate n'est en rien original. De surcroît, ce qui est mis en exergue ne surprend guère. Nihil sub sole novum. Son opuscule dénonce, à travers une analyse comparatiste (années 1930 et années 2010), les inégalités sociales, le triomphe du particulier au détriment de l'intérêt général, une éducation élitiste, une liberté d'opinion inquiétée, des politiques anti-migratoires, des comportements anti-écologiques, la dictature de la compétition, la suprématie des spéculateurs et des technocrates ou encore la remise en cause des acquis sociaux. En foi de quoi, le salut, écrit Hessel, résiderait en partie dans la défense de la responsabilité citoyenne au travers des ONG par exemple. Pourquoi pas ? Cette série d'enfoncement de portes ouvertes possède au moins le mérite de souligner ce qui se grippe dans nos sociétés.

 

De surcroît, il existe autant de similitudes que de divergences entre 1930 et 2010. Le monde d'hier n'est pas celui d'aujourd'hui. L'antienne d'un passé répétitif (à distinguer de l'Histoire) n'est pas recevable. Hessel est certes le symbole de la résistance aux tyrannies protéiformes. Mais finalement, n'est-ce pas ces organisations internationales qu'il déifiait à l'époque (ONU, FMI, etc.) faites vecteurs de paix et de prospérité (en théorie), qui sont, en partie les génitrices (en théorie également) d'une autre forme de tyrannie, celle de la globalisation et son cortège de maux (et parfois de progrès). Subséquemment, Hessel conseille de se révolter pacifiquement. Là encore, pourquoi pas. Mais si Gandhi l'a emporté en Inde par ce procédé, n'est-ce pas surtout parce que les Etats-Unis et l'URSS ne voulaient plus du colonialisme des anciennes puissances européennes ? C'est pourquoi la "non violence" elle-même peut donc être récupérée par des pouvoirs contre lesquels elle est censée être dirigée.

 

Ensuite, venons-en aux canaux nécessaires pour exprimer cette indignation. Le moins que l'on puisse dire, c'est qu'ils sont pléthoriques. Médias, rue, université, etc. Les hommes sont de plus en plus éduqués. Or, l'on sait que la connaissance, en théorie, permet de mieux comprendre le monde pour mieux invectiver ses défaillances. Mais c'est l'Etat qui garanti l'éducation dans ses contenus et ses moyens. C'est grâce au(x) pouvoir(s) que les moyens d'expressions existent, y compris l'information, par des circuits directs et indirects. A partir du moment où ils ne sont pas interdits, c'est que leur dangerosité potentielle est à peu près nulle. Certes, dans la presse, on peut déplorer des licenciements, des écoutes téléphoniques, de l'espionnage, des cambriolages, des intimidations. Mais ce fut seulement parce que la ligne rouge fut imprudemment franchie. En foi de quoi, les élites sont très souvent, consciemment ou non, les serviteurs du pouvoir (cet article également…).

 

Dès lors, à quoi cela sert-il de s'indigner lorsque l'on ne maîtrise pas les outils indispensables pour faire triompher ces indignations : justice, armées, polices, etc., si ce n'est accumuler les échecs sanglants. C'est pourquoi, conseiller de s'indigner lorsqu'on n'a pas la moindre opportunité de faire aboutir cette indignation relève de la plus grande perversion. Le pouvoir le sait bien. D'ailleurs il n'a jamais, pour cette raison, interdit les indignations. Bien au contraire. Ce réflexe est aussi utile d'une soupape de sécurité. Grèves et manifestations sont les bienvenues, à condition qu'elles empruntent un parcours balisé "de la Bastille à la Nations". A partir du moment où l'ordre (encore faut-il le définir) est réellement menacé, avec les moyens dérisoires mis à la disposition des révoltés, alors seulement l'indignation commence à être crédible.

 

Nicolas Ténèze, docteur en sciences politiques et chargé de cours à l’Université Toulouse-Capitole

Publié dans Idées

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Commenter cet article

dr m 24/01/2011 19:56


OUI ... à vous lire, on peux tout aussi attendre qu'un citoyen français s'immole ... ( mais en fait , ça c'est déjà fait ... et les gens n'en ont rien à faire , dans nos pays developpé ( si ... un
petit encard journalistique ) ...
Je ne suis pas trop d'accord avec tout ce que je viens de lire ... mais ... pas envie de relire l'article pour demonter les arguments de Mr Ténèze ... (au moins , point positif , ça fait un peu
contradictoire ! )