Réponse de Kouchner à Gilles Hertzog : "Oui, on peut être militant et ministre"

Publié le par ledaoen ...

Dans une tribune publiée hier, Gilles Hertzog mettait en doute l'utilité de Bernard Kouchner comme ministre des affaires étrangères. Le ministre lui répond.


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Ne confondons pas l’indignation nécessaire avec l’action indispensable. Je me suis battu pour que le droit d’ingérence, inventé par les French Doctors, voie le jour. Nous en avons créé jusqu’au nom. Depuis sa naissance, je travaille pour que ce droit vive. J’ai soutenu sa consécration par l’ONU sous le nom de «responsabilité de protéger». Pour cela, il fallait imposer une négociation, créer des normes et un engagement international. Ce fut fait en 1988 avec la résolution 43/131 des Nations unies. Je ne suis plus seulement le militant qui dénonce les bourreaux sur le terrain, ni celui qui se bat uniquement pour demander la paix et la justice. Je suis un ministre qui entend l’appel de ceux qui souffrent et agit au nom du gouvernement de mon pays pour l’obtenir.

J’ai eu l’honneur de signer, au nom de la France, le statut de Rome, acte fondateur de la Cour pénale internationale. La justice pénale internationale est devenue une réalité. La France continue d’apporter un soutien actif à cette forme judiciaire du droit d’ingérence. La création du Tribunal pour l’ex-Yougoslavie et de celui pour le Rwanda a été une première victoire. Le premier a mis en accusation 161 personnes et en a condamné 121. Le second a fait arrêter 81 individus et en a déjà jugé 48.


Mais le droit d’ingérence commence bien avant, avec la protection des populations civiles, c’est-à-dire la prévention et les opérations de paix. Notre action au Darfour illustre ces principes: détermination européenne, unité de la communauté internationale, volonté de ne pas laisser le champ libre au crime. Le jour de mon entrée au gouvernement, j’ai consacré ma première réunion de travail au Darfour. Deux mois plus tard, au lendemain de la conférence internationale sur le Darfour présidée par le chef de l’Etat et moi-même, je me suis rendu au Tchad et au Soudan pour négocier avec les présidents Idriss Déby et Omar el-Béchir la mise en place d’une opération de maintien de la paix au Tchad. Ils l’ont acceptée. Le vote, à l’initiative de la France et du Royaume-Uni, de la résolution 1769 du Conseil de sécurité décidant l’envoi au Darfour de cette force (Minuad) a été la concrétisation de ce combat pour une sécurité accrue. Ce ne sont pas seulement trois colonnes dans un quotidien.

J’ai aussi mobilisé nos partenaires européens. Grâce à la France, l’Union européenne a pris ses responsabilités et assuré, sous mandat de l’ONU, la paix dans l’Est du Tchad à travers l’opération Eufor. Je me suis battu pour qu’elle voie le jour : 3 500 soldats de 17 pays européens déployés sur le terrain, pas une seule attaque des janjawids durant sa présence, des dizaines de milliers de réfugiés et déplacés ont retrouvé leur village. Fin 2009, près de 20 000 soldats et policiers étaient arrivés. Ils ont joué un rôle décisif de sécurisation des camps de déplacés et de limitation des combats, qui ont permis de sauver des camps. Nous avons aussi apporté notre soutien au processus de Doha qui a permis l’ouverture des négociations entre le Mouvement Justice et Egalité et le gouvernement soudanais. Grâce au Qatar et sous l’égide de la médiation conjointe ONU-Union africaine, ces efforts viennent de déboucher sur un accord. Depuis trois ans, le chef rebelle Abdulwahid Nour, à qui nous avons offert l’hospitalité, refuse de participer à ce processus. Personne ne comprend son entêtement et son isolement croissant constitue un obstacle. J’ai exposé récemment à ses principaux soutiens en France, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, les raisons pour lesquelles cette situation ne pouvait plus durer. Ceux qui le soutiennent se trompent de combat et peut-être d’homme.

En Somalie, la France est l’initiatrice mondiale de la lutte contre la piraterie. Conformément à nos engagements, je me suis assuré que notre pays formerait des soldats somaliens pour lutter contre les Shebabs. C’est chose faite. N’oublions pas ce qui vient de se passer en Guinée, face à quoi vos propos, cher Gilles Hertzog, paraissent déplacés. Le gouvernement et moi-même avons agi pour que l’horreur des massacres perpétrés par la junte ne soit pas acceptée. A ma demande et à celle d’Hillary Clinton, le secrétaire général des Nations unies a créé une commission d’enquête pour faire la lumière sur les atrocités commises à Conakry le 28 septembre 2009. Là encore, notre détermination a entraîné la communauté internationale. L’Union africaine et l’Union européenne ont soutenu notre position et décidé des sanctions contre la junte. La Cour pénale internationale s’est saisie de ce crime contre l’humanité. Un gouvernement de transition est en place, et des élections démocratiques sont, pour la première fois depuis l’indépendance, prévues d’ici trois mois. Voilà l’ingérence d’Etat !

Les droits de l’homme, je les défends tous les jours. Plutôt que de vous appesantir sur des polémiques dépassées, ouvrez les yeux sur ce que fait la France dans le monde. Quand la diplomatie française soutient des journalistes russes persécutés, quand elle accueille des réfugiés iraniens, quand je me rends au Sri Lanka avec David Miliband pour plaider la cause des populations civiles, que fais-je d’autre que nous mobiliser pour les droits de l’homme? Je peux multiplier les exemples. Je continuerai de lutter pour que la France, au côté des Nations unies, soit moteur de ce combat, partout dans le monde. Croyez bien, cher Gilles Hertzog, que face à l’injustice, contre les crimes, et pour la paix, je ne me tairai jamais et j’agirai toujours.

Bernard Kouchner est ministre de l'intérieur

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