Il faut préférer l’utopie «plausible» au miracle, par Daniel Cohn-Bendit

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L’utopie est indispensable en politique. Elle l’humanise en ce sens qu’elle s’affirme dans un dépassement de l’immédiateté comme projet structurant le futur. Elle est donc productrice de sens et sert de référent pour l’action politique. Mais sa valeur dépend de la manière dont elle mobilise «le monde et ceux qui le peuplent». Quand elle fonctionne comme une illusion ou un dogme, elle dépossède les hommes et collectivités de leur propre destin. «Grand soir» et «paradis lointains» s’échafaudent pour différer indéfiniment leur intervention dans ce monde. L’utopie s’assimile ainsi à une entreprise de déréalisation sans emprise sur le cours des choses et étrangère à toute notion de responsabilité.

Bien que cela puisse paraître paradoxal, la nature désincarnée et atemporelle de nombreuses utopies explique leur extinction. La suspension de l’histoire et du «monde de la vie» rend l’utopie muette pour les hommes et la fait glisser vers des modèles totalitaires de société. Globalement les utopies figées d’autrefois n’ont plus prise sur le désir de vivre par-delà les crises de ce monde. Inversement, la structure ouverte et évolutive caractéristique de l’Union européenne en a fait une utopie durable. Cette union libre d’Etats a su donner corps à la réunification et ouvrir nos horizons du Rhin à l’Oder voire même jusqu’au Bosphore. De la réconciliation inespérée à la mise en branle d’une entreprise politique inédite, l’avenir de l’utopie européenne dépendra de sa mutation post-nationale pour réguler les évolutions planétaires.

J’ai la prétention de croire que les hommes peuvent changer le cours des choses. Mon utopie est celle d’une praxis politique rationnelle amenant à l’élaboration collective de solutions proprement réformistes. Sans oublier le «parler vrai», moment essentiel du politique qui, au-delà de la survie et du bien-être, est indissociable de la liberté et de la pensée critique.

La politique traditionnelle confond régulièrement utopie et chimère. «Plein-emploi», «croissance infinie» et autres incantations sont évoquées, histoire de «rallier les troupes» abreuvées de faux espoirs. C’est un peu l’application de la magie noire à la politique. Alors qu’il est urgent de modifier la nature de notre développement et d’entamer la transformation tant sociale qu’économique, certains pensent pouvoir continuer comme avant. Luttes d’appareils et de personnes, logique instrumentale où l’individu se perd dans un réservoir de voix et où la politique fait l’objet d’une appropriation de la part de ceux qui l’exercent. Cette réification du corps social et de l’espace public installe durablement le mépris des intelligences individuelle et collective. A force d’infantiliser les individus et de maintenir la société à l’écart des sphères décisionnelles, on finit par atteindre ce «haut lieu» du non-sens politique étranger à toute notion de véracité.

Changer les pratiques politiques revient donc à s’affranchir de cette dichotomie des mondes pour embrasser notre monde dans sa complexité. C’est aussi comprendre «où nous voulons aller ensemble et comment». Opter pour des partenariats fondés sur la reconnaissance réciproque et des utopies dynamiques. Enfin, revisiter les utopies du conseillisme et de l’autogestion dont se sont imprégnées l’économie sociale et, plus tard, l’économie solidaire. Autrement dit ces utopies opérant une synthèse féconde entre l’individu et le collectif. Critiques des idéologiques monolithiques fondées sur la suprématie du marché et de l’intérêt capitaliste, elles ont su valoriser la créativité des individus et leur capacité à générer du collectif sans pour autant en passer par l’Etat. Une idée à l’œuvre au sein des coopératives desquelles nous inspirer.

Préférer dès lors au miracle, l’«utopie plausible» qui intègre les principes de réalité et de l’autonomie d’individus invités à se déterminer en fonction d’un projet de transformation de la société.

 


Par DANIEL COHN-BENDIT Député européen Europe Ecologie

Publié dans Politique

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