De l’inutilité du soldat Kouchner, par Gilles Hertzog

Publié le par ledaoen ...

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Postulat. Bernard Kouchner, avant d’être ministre des Affaires étrangères, aura promu trois idées fortes : les droits de l’homme, l’action humanitaire et le devoir d’ingérence.

Constat. Devenu ministre de Nicolas Sarkozy, il n’a, que l’on sache, quasiment rien avancé dans ces trois domaines (ni guère davantage ailleurs; mais il n’était pas attendu qu’il se distingue sur la diplomatie «diplomatique», apanage présidentiel s’il en est).

Question. Où est passé le Kouchner interventionniste d’hier ? Même ministre étroitement sous tutelle, qu’est-il, à ce point de non-faire, arrivé au docteur Kouchner ?

Hypothèses. 1) Reniement masochiste, dans la lignée, fin 2008, de son aggiornamento anathémisant Rama Yade : 
«J’ai eu tort de demander un secrétariat d’Etat aux droits de l’homme. C’est une erreur. Car il y a une contradiction permanente entre les droits de l’homme et la politique étrangère d’un Etat.» 2) Soumission obligée. A peine rallié, d’emblée cadenassé, depuis l’Elysée, par Levitte, alias «Diplomator», et Guéant. 3) Action souterraine silencieuse (modalité peu kouchnérienne).

Reprenons. Election présidentielle 2007. Kouchner, supposé homme de gauche et «conscience morale» en actes, se fait arraisonner (cédant à un goût certain du pouvoir et des honneurs, que la gauche et Jospin lui auraient chichement mesurés) par Sarkozy. Plus belle prise de guerre à la gauche, qui, derrière ses cris d’orfraie, pensa : bon débarras. Il existe, historiquement, trois types de passage de la gauche vers la droite. 1) Le revirement idéologique radical (Doriot, passant du PCF au PPF; Déat, de la SFIO à la milice de Vichy) ou «soft» (Eric Besson, transfuge du PS à l’UMP). 2) Le ralliement «instrumental» sans reniement idéologique : la gauche ne me donne pas les moyens, le poste où mettre en œuvre mes idées; la droite me l’offre (Martin Hirsch, Fadela Amara). 3) La soif de reconnaissance et de place. C’est le cas, semble-t-il, de Kouchner.

On aurait pu supposer qu’en échange de son ralliement, et en bonne réciprocité, le transfuge négociât une part d’autonomie dans les domaines dont il se voulait le symbole agissant (droits de l’homme, donc; action humanitaire; devoir d’ingérence), et où, pensait-on naïvement, il aurait à cœur, idéalement, politiquement, médiatiquement, de continuer à s’illustrer, ne serait-ce que pour nourrir son image et sa popularité, carburants kouchnériens majeurs. Bref, on imagine difficilement que Kouchner, déjà plusieurs fois ministre et sauf à être demeuré novice en politique, se soit donné à Sarkozy pour un maroquin, si prestigieux soit-il, sans négocier la faculté de porter en personne ici ou là quelques belles causes extérieures, avantageuses médiatiquement, et assez «exotiques» pour être tolérables par l’Elysée.


A quand, donc, espérait-on, une ingérence kouchnérienne au Darfour ou en Somalie, ailleurs encore en Afrique ? A quand la défense des droits de l’homme du côté de la Tchétchénie, du Tibet, de la Birmanie, de Ceylan, de Cuba, de la Libye, ailleurs encore ? Il y avait l’embarras du choix. Et, Kouchner étant Kouchner, l’on s’attendait à ce qu’il ajoute à la geste kouchnérienne un nouvel avatar étatico-diplomatique, serait-il symbolique. Or, rien de cela ne s’est produit. Kouchner se mit d’emblée aux abonnés absents, sur son terrain d’élection de toujours.

De deux choses l’une. Ou, ivre du bonheur dont il n’osait pas même rêver, l’impétrant ne négocia rien. Ou son nouveau maître, après l’avoir bercé de bonnes paroles, s’empressa de les oublier, sitôt le poisson ferré, les promesses n’obligeant que celui qui les croit. Et Kouchner, accroché à son maroquin, de s’incliner mélancoliquement. Dans tout cela, et par-delà sa personne, sur les malheurs et les états d’âme duquel on ne s’attendrira pas outre mesure, un seul et grand perdant : le droit d’ingérence, que son parangon d’hier remisa dans les limbes, quand il avait enfin, ô amer paradoxe, les moyens, peu ou prou, de le mettre en pratique.

Que Kouchner se soit fait marginaliser par l’Elysée, y compris sur la Géorgie, l’Algérie, la Côte-d’Ivoire, et encore, dernièrement, sur la diplomatie culturelle de la France et l’idée d’un Etat palestinien unilatéral, telle est la loi de la République sarkozyste et son univers impitoyable. Que nos ambassadeurs envoient aujourd’hui leurs dépêches en toute priorité à la cellule diplomatique de l’Elysée, telle est la réalité des choses. Que Kouchner ait joué les «idiots inutiles» et qu’il ait, dupe d’abord de lui-même, perdu tout prix et toute latitude à la minute même où il se ralliait, tant pis pour lui. Que dans sa chute et sa descente muette aux enfers dorés du Quai d’Orsay, il ait, 
nolens volens, relégué aux oubliettes et, de ce fait, dégradé l’idée même du devoir d’ingérence, voilà qui restera porté à son débit, politiquement, intellectuellement et, presque, moralement.

Alors, peut-on encore sauver le soldat Kouchner? Peut-il, s’il en a encore le ressort, avant que son maître Sarkozy ne le congédie du revers de la main au profit de Jean-David Levitte ou de Christine Lagarde, peut-il nous révéler quelque action d’envergure, fidèle à ce qu’il fut hier avant d’être ministre? Ou, à défaut, et avec le panache qu’on lui connut jadis, partir sur une première et dernière ingérence dont il se ferait enfin devoir vis-à-vis de lui-même?

Invité à un meeting d’Urgence Darfour en mars 2007 à la Mutualité, Bernard Kouchner, deux mois, jour pour jour, avant de devenir l’ombre ministérielle de lui-même, déclarait : 
«Ce soir, Darfouris, vous allez voir, c’est le début de la victoire. Il faut absolument que cessent les atermoiements, les fausses raisons.» Alors, pourquoi pas, docteur Kouchner, de nouveau le Darfour? Le Darfour, où rien n’a changé.

Gilles Hertzog est éditeur 

Publié dans Politique

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