Apéros géants : un mort et des milliers de zombies

Publié le par ledaoen ...

Les crises d'ados s'étalent sur la place publique. Doit-on hurler et se badigeonner le visage pour être festif ? Doit-on se fondre dans ces foules toujours plus anonymes et décérébrées ? Doit-on boire et faire du bruit pour y exister ? Selon nos journalistes, c'est une évidence. Comme toutes les évidences, celle-ci mérite que l'on s'y attarde. 

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Abandonner l'intelligence au profit de mouvements de masse n'est pas nouveau. Pour s'en convaincre, on peut assister à un premier jour de soldes, à une ballade à rollers pour libérer Florence Cassez, ou à une désormais traditionnelle rave-party. Les apéros géants initiés par quelques internautes n'ont en somme rien de bien spectaculaire à proposer, sinon les limites d'une jeunesse qui n'a décidément pas beaucoup d'imagination. 

 

D'un point de vue comptable et concret, voilà ce que coûte le bonheur (?) extrêmement précaire de centaines de "jeunes". Bilan d'une soirée :

 

Un mort de 21 ans. Un coût estimé pour la collectivité à plusieurs dizaines de milliers d'euros. 57 participants évacués. 41 personnes placées en garde à vue pour trafic de stupéfiants, dégradations, vols, ivresses manifestes ou violences. 570 personnes ont été mobilisées, dont 370 policiers et gendarmes, 101 sapeurs-pompiers, 50 secouristes et autant d'agents municipaux.

 

Les problèmes sont multiples : nuisances sonores, dégradations, trafic, bagarres etc. Mais aussi des cas de conscience plus pernicieux : les agents de l'ordre sont tenus par la loi d'intercepter et de placer en dégrisement toutes les personnes repérées en état d'ivresse publique manifeste. Cela concernerait, en fin de soirée, la majorité des participants. Peut-on placer plus de 3000 personnes en cellule de dégrisement ? 

 

Cela parait absurde. Cependant, on se souvient de ces trois policiers nantais inquiétés par la justice pour ne pas avoir interpellé un homme en état d'ébriété, retrouvé le lendemain noyé dans la Loire…

 

Une fois de plus, la question de la responsabilité est au cœur du problème. Tout a été mis en œuvre depuis des décennies dans notre pays pour déresponsabiliser l'individu et culpabiliser le collectif. On ne s'étonnera donc guère de voir l'État accusé de manquements… On ne s'étonnera pas non plus, dans un futur proche, de voir les parents porter plainte contre l'État pour ne pas avoir été foutu d'empêcher tel jeune de se jeter dans une rivière ou de ne pas être là pour surveiller que tel autre ne bascule pas du mauvais côté d'une rampe d'escalier…

 

Ces rassemblements instantanés et gigantesques deviendront inquiétants s'ils échappent aux simples amateurs de libations géantes, à la jeunesse rebelle qui se rebelle où on lui demande de se rebeller. Le constat est là : le festif et son mépris totalitaire tiennent la rue. Toujours les mêmes jeunes, ceux qui se rebellent dans le sens du poil.  

 

Quelques autres rassemblements initiés par Facebook, nettement moins gentils et tolérants, ont eu lieu récemment. 

 

Ainsi, des "skinheads" à Charleville-Mézières, rassemblés pour lutter contre le racisme anti-blanc, ont été pourchassés par des banlieusards dans les rues de la ville. Un appel à la bagarre géante pour une banale histoire de cul a particulièrement bien été suivi à Rochefort. Bis repetita quelques jours plus tard à Niort…  Terrorisé à l'idée d'être accusé de manquement à la protection de cette jeunesse si rassurante (et peut-être aussi à l'idée que les banlieues s'emparent de ce qui peut devenir une redoutable méthode de guérilla urbaine), le gouvernement s'est empressé de réagir. 

 

Nathalie Kosciusko-Morizet s’est prononcée contre "l'interdiction systématique" des apéros géants organisés spontanément sur Facebook. La secrétaire d'Etat à la prospective et au développement de l'économie numérique a également prôné la mise en place "d’espaces de dialogue entre les organisateurs et les préfets". "Je veux que les organisateurs se rendent compte que ce n’est pas pour les embêter, qu’il y a pas les gentils organisateurs contre les méchants préfets, qu’il y a aussi des problèmes de sécurité. Ce qu’on appelle l’ordre public, c’est pas une saloperie pour embêter les gens, c’est pour protéger"

 

En résumé, on interdit pas, on dialogue et on explique que ce n'est pas pour embêter mais pour protéger. L'État, résolument pédagogue et sympa, devrait peut-être lancer une nouvelle grande consult' à un million d'euros sur Facebook : 

 

Est-ce que pour toi, la teuf, c'est juste picoler ? 


-Grave.

-Un moyen de contester. 

-Me prend pas la tête, c'est le truc du moment, man. 

 

C'est très amusant de voir deux têtes de l'hydre étatique se bouffer le nez. La mère permissive qu'est devenu l'État ne peut que louanger le comportement festif de ses chérubins… tout en combattant l'horrible notion de risque.



Bel exemple de schizophrénie moderne, qui reflète un peu plus la dérive matriarcale de l'État providence : amusez-vous, faites ce que voulez, lance la maman, tout en se rongeant les ongles de peur qu'il n'arrive quelque chose à ses chérubins qui la méprisent, sur qui elle n'a plus aucune prise. On ne doit donc pas interdire… mais responsabiliser. 



Responsabiliser alors que le monde matriarcal, c'est-à-dire inassumé, est uniquement préoccupé par l'accession (pour ses bambins) à une sorte de bonheur infini, irréel et abstrait, dans un cocon protégé qui ne tient absolument pas compte de la réalité. Le cocon matriarcal, ce sont les secours, qui apparemment n'ont rien de mieux à faire que de passer leur nuit à attendre que les comas éthyliques fassent leur œuvre… Ce sont aussi les boucliers (protecteurs) des CRS… Sans les matraques. Beau symbole. 



Pour se convaincre de cette répression d'une violence inouïe, signalons qu'un individu qui a jeté un canette sur un CRS a été condamné à 35 heures de travail d'intérêt général. Tap-tap-tap, petit polisson va !



En soi, le phénomène festif de masse n'est pas nouveau. Le seul changement est la méthode de communication, et l'ampleur de cette mode, qui incite les politiques à faire semblant de se sentir concernés, pour ne pas qu'ils se retrouvent sur le banc des responsables potentiels. Hortefeux, tout à fait dans la tendance maternante, explique qu'il faut "limiter les risques encourus par les participants à ces rassemblements festifs". Martine Aubry, toujours aussi forte dans le décalage, explique ne pas être pour ces fêtes (ce n'est pas elle qui organise), et de façon comique "fait valoir l'"appétence" des Lillois "pour être ensemble dans (leur) diversité" (Le lecteur qui comprend le rapport gagne une carte au PS).



On parle donc de responsabiliser et voilà même qu'on s'inquiète pour la vie privée… La vie privée, franchement… Le fondateur de Facebook l'a très bien expliqué. Maintenant, tout doit être public, de la plus délirante des névroses à la plus ridicule des attitudes. Même chose pour ces fêtes géantes. On doit  s'en targuer quand on y va et on doit savoir qui n'y va pas. Où sont donc ces suspects de non-festivisation ? Derrière quels profils privés ces ringards se cachent-ils ? Chaque participant doit dénoncer la tiédeur, chaque absent doit se justifier de ce manquement au festivisme collectif. Les membres de Facebook ont dû écrire sur leur mur ce qu'ils faisaient d'autre, pourquoi ils ne pouvaient pas en être, avec forces excuses devant cette dérobade scandaleuse à la fête de masse, qui suffit à faire de vous un suspect de conservatisme aigu. 



Sur la place publique, face aux caméras, on hurle ce qu'il faut faire. La démocratie, c'est hurler avec les loups, non ? Où bêler avec les moutons ? La seule certitude, c'est qu'il faut crier le plus fort possible avec la masse la plus dense possible. Une fois encore, certains médias extrêmement objectifs (voir Rue89 ou Médiapart) se convainquent que l'État a peur de ces "mobilisations subversives de grande ampleur". Les jeunes "pourraient se mettre à parler entre eux", ose Médiapart, en sous-entendant vaguement un début de réflexion sans doute propre à remettre le gouvernement en question… Il fallait oser. 



Pour les mutins de Panurge chers à Philippe Muray, les interdictions sonnent comme des bénédictions. L'État répressif et sécuritaire attente à la liberté des malheureux jeunes opprimés. Comme toujours, les meilleurs des moutons se persuadent eux-mêmes qu'ils constituent une menace sérieuse pour un État qui ne souhaite que cela : le monopole de la communication et de la nouveauté aux jeunes progressistes. Le seul but des manifestations festives est de convertir des masses d'abrutis à s'égosiller en même temps dans la chaleur grégaire (et à entrainer dans leurs rangs le plus grand nombre de gens), soit l'inverse de la réflexion froide et solitaire… Celle qui pourrait par exemple conduire à se demander à quoi rime cette délirante multiplication festive.  



Que le festivisme tienne la rue, on le savait déjà. Alors, rien de nouveau dans ces mouvements ? On parle de rassemblements "revendicatifs". Comme d'habitude, on masque sa vacuité par des mots. Les childfree, les kiss-in, les flashmobs… Servent-ils réellement à revendiquer autre chose que leur triste existence ? 



Non, bien sûr. Les groupes, sans identité et effrayés par l'idée d'avoir à réfléchir en silence, ont besoin de la caution d'une foule pour se rassurer, s'offrir une originalité (aussi banale soit-elle) et exister. Vieux comme le monde…



Les apéros géants se basent sur le même modèle. La caution de la revendication existe : on réclame le droit à la fête, la liberté de se réunir et de boire… "La modernité a conquis pour l'homme le droit de vomir en public", disait Davila. Des sociologues se réjouissent très sérieusement que le virtuel débouche ainsi sur du réel. Une conclusion sans doute partagée par de nombreuses victimes de pédophiles, rencontrées via Internet. 



Une fois encore, ces gens ont de grands problèmes d'identité. Ils ne peuvent pas se contenter de réellement s'amuser entre amis, dans l'intimité de la sphère privée. Non, leur "amusement", ils veulent le hurler à la face cachée du monde, qui dort et qui s'en moque. Ils font la fête, bruyants, menaçants, et personne n'a le droit de leur contester cette irruption médiatique outrancière. C'est l'éternel paradoxe des adolescents en plein malaise. À leur mère permissive, ils prétendent agir pour eux, ils répètent à l'envi que leur apparence outrancière ne regarde qu'eux. En réalité, ceux que notre société matriarcale condamne à demeurer adolescents veulent s'imposer aux foules. 



Faire réagir permet à ces zombies d'exister, le temps d'un apéritif. 



Que leur volonté soit fête.

 

 

Laurent Obertone, pour Le Ring

Article dans son édition originale

Publié dans Chasse aux gogos

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