Transparences, Par Jacques ATTALI

Publié le par Jacques ATTALI

Jacques Attali, dans un éditorial de L'EXPRESS, revient sur la crise financière qui a bousculé les bourses mondiales au mois d'Août. Il le fait sous un angle inhabituel. Passionnant.

Transparences

Il faudrait faire savoir qui a vraiment gagné et qui a vraiment perdu dans cette crise

a manière dont a été commentée, à travers le monde, par les analystes financiers et des hommes politiques, la crise des marchés est très révélatrice de l'évolution des rapports de force entre les divers groupes sociaux et de la nature réelle des priorités de notre monde.

Partout, il ne fut question que d' «effondrement», d' «écroulement», de «crise financière majeure», de «G 8 à convoquer», de «mesures à prendre d'urgence pour rétablir la confiance des marchés», de «plan pour lutter contre l'inflation et pour rassurer les épargnants». Presque aucun, parmi ces nobles acteurs de la finance et de la politique, n'a précisé que ces baisses des indices boursiers ne faisaient que ramener la valeur des actions au niveau où elle se trouvait il y a deux mois, qui n'était pas vraiment un niveau catastrophique. Presque aucun d'entre eux non plus ne s'est préoccupé, ces jours derniers, du seul effondrement véritable: celui du niveau de vie des emprunteurs sur le marché des subprimes, c'est-à-dire, pour l'essentiel, des plus pauvres des Américains, qui avaient cru pouvoir devenir propriétaires de leur maison et qui ont désormais tout perdu, jusqu'à leur toit. Personne ne s'est interrogé, symétriquement, sur la légitimité de la fortune accumulée pendant la même période par les banquiers qui leur avaient prêté de quoi acheter ces maisons, à des taux plus qu'usuraires.

Aujourd'hui, chacun reconnaît qu'une plus grande transparence s'impose sur les marchés et qu'il faut savoir qui doit quoi à qui: la traçabilité des porteurs de créances est une des conditions nécessaires à la stabilité des marchés. Mais il faudrait aussi imposer une autre transparence, bien plus exigeante, qui consisterait à faire savoir qui a vraiment gagné et qui a vraiment perdu dans cette crise. C'est-à-dire révéler les primes touchées par les banquiers et les pertes subies par les emprunteurs finaux. Il faudrait même, pour être juste, créer des mécanismes pour que les excès des uns servent à financer les tragédies des autres.

Naturellement, on ne le fera pas. On parlera de transparence pour ne pas parler de justice. Jusqu'à ce qu'on réalise que la vraie leçon de cette crise est de révéler que la finance mondiale dépend de plus en plus de la solvabilité des plus pauvres, et que même le plus égoïste des spéculateurs a intérêt à leur prospérité.

Jacques Attali

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