Les jésuites de la Républiques - Réflexions sur la tuerie de Blacksburg, par Guy Millière

Publié le par Guy Millière

L'effroyable tuerie qui vient de survenir dans une université de Virginie a suscité en France les réactions que l'on pouvait prévoir. Sur toutes les chaînes de télévision, des interrogations sur la « violence » que génère la société américaine, sur la facilité avec laquelle on peut se procurer des armes aux Etats-Unis, sur le « tout puissant lobby des armes à feu ». Dans la presse écrite, c'est la même chose. Avec la délicate hypocrisie qui le caractérise souvent, le journal Le monde, dans un éditorial non signé, souligne qu'il serait « injuste et faux » d'en rester à l'image de l'Amérique donnée par les « accès de folie meurtrière auxquels cèdent des individus isolés », mais ajoute aussitôt que les « faits de cet ordre sont exceptionnels ailleurs, alors qu'ils viennent fréquemment défigurer le rêve américain ». Un peu plus haut dans le texte, la jeunesse made in Usa se trouve décrite comme « soumise à la double tyrannie de l'abondance et de la compétition » : tout le monde n'a pas la chance de vivre dans la pauvreté et le planisme, bien sûr.... Qui dans un pays où on pense majoritairement que la pauvreté est une vertu et la richesse un vice et où continue à être certain que l'Etat doit s'occuper de tout pourrait dire le contraire ? Seulement des gens comme moi, je sais, des horribles adeptes de la liberté individuelle qui devraient déjà avoir quitté le territoire français.

N'étant pas encore parti, je dirai, pour tous ceux qui ne supportent plus le conformisme ambiant et ses odeurs de chloroforme, je dirai ce qui me semble devoir l'être au vu des circonstances.

1. Depuis de nombreuses années, la société américaine tend à être moins violente que les sociétés européennes. Il y a plus de morts par arme à feu aux Etats-Unis qu'en Europe, mais nombre de ces morts tombent sous les balles de la police après s'être conduit de manière répréhensible. Le nombre des cambriolages, des vols avec violence et des viols, lui, est inférieur à ce qu'il est statistiquement dans nombre de pays d'Europe. Plusieurs raisons expliquent cela : d'abord, une politique de « tolérance zéro » inaugurée à New York au temps où Rudy Giuliani était maire de la ville. Cette politique a porté ses fruits et a fait tache d'huile. Ensuite, l'application de peines dissuasives qui font que les criminels sont en prison, et disposent de peu de chances de récidive. Les Etats-Unis sont aujourd'hui une société où la liberté est plus grande que dans nombre de pays d'Europe pour ceux qui ne commettent ni crimes ni délits, mais bien moins grande que dans nombre de pays d'Europe pour ceux qui commettent des crimes et des délits. Me situant dans la première catégorie, et non dans la seconde, c'est une équation qui me convient. Je ne doute pas qu'elle ne convient pas du tout à ceux qui considèrent que c'est un pur hasard et une absolue malchance si un violeur en série récidive souvent une fois que, selon les règles de la générosité à l'européenne, on lui en donne l'opportunité.

2. Le droit de porter des armes à feu dans l'essentiel des Etats-Unis ne crée pas davantage de crimes, mais permet, au contraire, aux victimes potentielles de se défendre, et joue un rôle de dissuasion. Le raisonnement prédominant aux Etats-Unis est que ce n'est pas l'arme qui tue, mais l'assassin. La base de tout est la responsabilité individuelle. Des actes tels celui qui vient de survenir en Virginie ont failli survenir plusieurs fois, quasiment à chaque fois, l'engrenage meurtrier n'est pas allé jusqu'au bout, car quelqu'un a stoppé le meurtrier. Les cas où il n'y a personne pour stopper le meurtrier sont ceux où une politique d'interdiction des armes a fait que le meurtrier s'est retrouvé dans la position où il est le seul à être armé. Telle a été la situation à Columbine voici huit ans. Telle est à nouveau la situation aujourd'hui à Blacksburg. Le président de l'université où a eu lieu la tuerie se félicitait en septembre dernier qu'il soit strictement interdit, sur le campus, de posséder une arme à feu. Je ne pense pas qu'il se félicite aujourd'hui que celui qui a tué trente trois personnes avant de se suicider ait eu le monopole des armes à feu pendant de longues minutes, en ce triste jour d'avril. Le journal Le monde, dans l'éditorial cité plus haut, note avec consternation que « des voix se sont élevées pour déplorer que les professeurs et les étudiants ne soient pas autorisés à s'armer, car l'un d'entre eux aurait pu neutraliser le tueur ». Je le déplore moi aussi. Le discours « politiquement correct » et ses conséquences se sont rendus, une fois de plus, complices de meurtre. Le droit de porter des armes à feu ne fait pas partie de la Constitution américaine, comme je l'entends dire ici ou là. Il fait partie du Bill of Rights américain, la Déclaration des droits. Toucher au Bill of Rights aux Etats-Unis équivaudrait symboliquement à toucher aux Tables de la Loi. Cela ne se fera pas, car les Etats-Unis sont encore un pays de liberté où on pense que le monopole des armes ne doit pas être laissé à l'Etat et aux criminels. Les lobbies de gauche opposés au port d'arme ne rencontreront pas davantage de succès cette fois qu'il n'en ont rencontré au moment de Columbine. On raisonnera primordialement, aux Etats-Unis, en termes de responsabilité individuelle et de sécurité. Et ce sera très bien ainsi. La sécurité sur le campus de l'université de Virginie où a eu lieu la tuerie devra être profondément repensée. On devra comprendre aussi, plus largement, que le « politiquement correct » peut tuer et tuera encore si des discours opposés à la responsabilité individuelle et oublieux de ce que la sécurité est la garantie fondamentale de la liberté continuent à se disséminer.

3. Les « faits de cet ordre » se produisent aussi ailleurs qu'aux Etats-Unis. Dans plusieurs reportages télévisés où on récapitulait les tueries survenues ces dernières années, j'ai pu voir évoquer deux précédents, et deux seulement, Columbine et une tuerie survenue au Texas en 1966. Pour étoffer la documentation, s'étaient trouvés greffés à ces faits américains une tuerie survenue au Canada voici quelques années (le Canada, vous savez, le pays où presque personne n'a une arme et où les moeurs sont absolument paisibles, comme disait Michael Moore dans Bowling for Columbine), une autre survenue voici peu en Allemagne, et enfin la tuerie de Nanterre. Nanterre n'est pas, à ma connaissance, une ville des Etats-Unis et l'Allemagne n'est pas l'un des états des Etats-Unis. Un crime abominable doit être vu comme un crime abominable. Une faille dans la sécurité d'un établissement scolaire doit être vue comme une faille dans la sécurité d'un établissement scolaire. Les ravages du « politiquement correct » doivent être vus pour ce qu'ils sont. Mes pensées et ma tristesse vont vers les victimes innocentes, sans retenues ni arrières pensées. Ma colère va vers tous ceux qui vont tenter d'exploiter cette horrible tragédie pour tenter de faire avancer leur haine de la liberté et de la responsabilité.

Guy Millière

Ecrit par GUY MILLIERE
Le : 19/04/2007

Publié dans Actualité

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