Les candidats doublures : "les douze salopards"

Publié le par Willy Gardett

Douze hommes en colère ! Il ne s'agit pas des douze proches collaborateurs de Sarkozy qui, le 1er avril dernier, assistaient avec inquiétude à l'engagement de leur leader à respecter la parité ministérielle (décision annoncée au « Grand Jury » et limitant de facto le nombre de ministres hommes à 7 ou 8 maximum), mais bien des huit hommes et quatre femmes candidats à l'élection présidentielle. Douze programmes, douze campagnes, douze personnalités ? Grâce à la sacro-sainte égalité du temps de parole, nous pouvons enfin comparer, analyser, choisir en toute connaissance de cause : 2 minutes de Schivardi, 1min 58 de Bové, 2min 03 de Nihous et nous voilà parés pour rivaliser avec les plus grands politologues et autres analystes politiques... Après le consommateur éclairé, lecteur assidu de 60 millions de consommateurs, voici venu le temps de l'électeur éclairé, téléphage illuminé parTF1 etFrance Télévision.

Le « temps de cerveau disponible » doit être rigoureusement comptabilisé, et tous les candidats semblent satisfaits de cette règle hautement démocratique chapotée par le CSA. Alors, l'électeur prend son cabas et part là où la campagne avait l'habitude de se mener : sur les marchés. A droite comme à gauche, les crieurs s'époumonent : « elle est fraîche, mon identité nationale ! le SMIC à 1500 euros, pas cher... Promo sur les régimes spéciaux ! Qui la veut ma protection de l'environnement... » Alors, un peu comme pour une marque de soda ou de patates surgelées, on hésite. Selon un sondage CSA publié dimanche dans Le Parisien/Aujourd'hui en France, 42% des électeurs seraient encore indécis, deux semaines avant le premier tour, soit un peu plus de 18 millions d'électeurs. Les plus sûrs de leur choix sont ceux qui votent pour Jean-Marie Le Pen (68%) puis ceux qui choisissent Nicolas Sarkozy (65%) et Ségolène Royal (65%). Les « grandes marques » conservent leur clientèle, et les jeunes incarnent l'électorat le plus volatile (56% d'indécis). Tout se passe dans la République Française comme dans le grand empire de la consommation : on s'y perd !

Et certains candidats, s'ils étaient soumis aux règles de la concurrence, se verraient sans doute accusés de plagiat. A l'extrême gauche, les divergences économiques vont de l'abrogation des lois de privatisation (Bové), à la proposition d'une renationalisation des entreprises privatisées (Besancenot). Quand l'un propose l'abrogation des lois Sarkozy sur l'immigration (Bové), l'autre propose l'abrogation des lois sécuritaires Vaillant, Perben, Sarkozy (Besancenot), et la troisième, l'abrogation des lois sur la sécurité votées depuis 2001 (Voynet). Même constat à l'extrême droite : quand Le Pen propose de détruire les Mosquées salaphistes, De Villiers appelle à l'arrêt de construction de Mosquées nouvelles. Mais si les propositions des candidats FN et MPF se chevauchent parfois, c'est paradoxalement Le Pen qu'il faudrait accuser de plagiat. Leader populiste, l'homme du deuxième tour de 2002 est avant tout un opportuniste, come le rappel son slogan de la même année : « économiquement de droite, socialement de gauche et nationalement de France ». Tout est bon à prendre pour attirer les déçus du système. Du coup, Le Pen voit rouge lorsque De Villiers fustige à son tour le « système UMPS ». A la droite de la droite, ce dernier a gardé de l'UDF un certain atlantisme (d'avantage au niveau géopolitique qu'au niveau économique), alors que son « hétérologue » d'extrême droite pactise avec l'Islam radical en considérant le régime de Saddam Hussein comme un exemple de laïcité. Si les mécontents, les frustrés du système sont aussi issus de l'immigration, le candidat du FN mettra derechef une « beurette » sur ses affiches pour les séduire ; et ça marche, comme l'illustre le papier du Canard Enchainé de la semaine dernière sur les intentions de vote des électeurs issus de l'immigration : ils seraient 8% issus de l'immigration arabo-musulmane à se prononcer en faveur de Le Pen ! Bush et Saddam dans la même famille politique, l'extrême droite française, c'est dure à croire, et pourtant les media semblent s'amuser à faire perdurer cette antithèse...

Le consommateur politique croit retrouver les mêmes ingrédients dans les packagings rouges foncés, mais avec des pourcentages différents ; il en va de même pour les produits bleus marine. Ainsi, les extrêmes qui accusent si souvent les politiques gouvernementales de droite et de gauche d'être « blanc bonnet et bonnet blanc » font eux-mêmes l'expérience contrariée de la difficulté à se démarquer. Les justifications vont bon train pour expliquer aux Français la nécessité d'une large représentation des différentes tendances à l'élection présidentielle : Laguiller explique qu'à défaut de la proportionnelle en France, une double candidature trotskiste double également l'accès aux media, sans préciser les conséquences désastreuses de l'alliance LO-LCR aux élections régionales de 2004 (4,58) ; Voynet clame haut et fort que le 21 avril ne se reproduira pas, d'où la possibilité de choisir librement au premier tour avant d'éliminer au second ; et Besancenot, comme Buffet, rappelle l'importance de donner du poids aux petits candidats pour assurer une gouvernance à gauche moins socialisto-centrée. Quand les journalistes interrogent Marine Le Pen sur la campagne de De Villiers, elle reconnaît humblement ne pas pouvoir répondre à leurs questions, ne s'étant absolument pas penchée sur le sujet, histoire de bien faire comprendre que la candidature du Vendéen n'est ni un plus ni un handicap, puisqu'à ses yeux, elle existe à peine.

Sans parler de la possibilité d'un second « 21 avril », ce n'est pas le nombre des candidats qui pose problème, mais la différence entre ce chiffre et le nombre de familles politiques. Selon une dépêche AFP du 22 mars dernier, si Dominique Voynet garde "une énorme sympathie pour le syndicaliste, une grande complicité avec l'opposant aux OGM" (Bové), elle estime qu'il a choisi d'être "le candidat d'une autre famille politique", se réclamant "d'abord des collectifs antilibéraux", et qu'il est présenté comme un candidat issu du "vote 'non' au traité constitutionnel européen" en mai 2005. Dérive clientéliste, les candidats ne se définissent plus selon des idées, des convictions, mais en ce qu'ils seraient ou non prêts à pactiser avec un gouvernement PS ou UMP ! Et l'émergence d'une candidature « d'extrême centre » illustre ce symptôme : nous avions auparavant une gauche et une droite, nous avons aujourd'hui les pro-systèmes et les anti-systèmes. On n'est plus candidat pour être élu, mais pour se montrer, galvaniser son ego, ou répondre à des luttes micro-politiciennes intestines. Du coup, plus la peine de repenser un programme pour tous les Français ; il s'agit bien plutôt de cibler un public dans l'espoir de conserver sa part - même minime - du gâteau. Fruit de la libre concurrence, l'idée même de conquérir un monopole semble utopique dans une France divisée. Alors, on est pragmatique, on chouchoute son électorat tout en essayant désespérément de séduire l'Autre en empiétant sur les platebandes de son chef de file. Depuis Chirac, un candidat de droite gagne en faisant campagne à gauche, Jospin a essayé en faisant campagne à droite, et comme c'est aujourd'hui Le Pen qui arrive au second tour, on tente, à droite comme à gauche, de gagner de ce côté-là. Même Besancenot s'y met en assumant pleinement son soutien aux nationalistes corses !

L'offre se cale sur la demande. L'impératif démocratique semble dès lors respecté. Le Pen effraie ? On votera De Villiers ; ni Sarko ni Ségo, Bayrou est tout trouvé ! Laguiller est démodée ? Le facteur copine avec Joey Starr... Rural traditionaliste mais pas facho, mon vote ira à la CPNT... rural moderne mais pas trotskyste, je n'ai qu'à choisir Bové...

Il y en a pour tous les goûts. Mais le goût politique, c'est comme la bonne bouffe pour Jean-Pierre Coffe, ça s'éduque. En assurant le même temps de parole aux douze candidats, fini les analyses politiques et autres débats pré-premier tour. Si un des candidats a une actualité particulièrement dense, dérapage ou autre facétie, il aura le même traitement : 2 minutes pour tout le monde. A l'heure où certains films ressemblent à une succession de clips, l'urgence semble être de gaver le public d'un maximum d'informations, ou plutôt de désinformation. En 2 minutes, l'important n'est même plus de convaincre, mais d'être crédible aux yeux des téléspectateurs ou des auditeurs. Car si le temps de parole est contrôlé à la télévision et à la radio, il ne l'est absolument pas dans la presse écrite, media qui touche d'avantage une élite supposée préalablement éclairée. Du fond pour les intellos, de la forme pour les bestiaux, voilà le programme politique du CSA. La cerise sur le gâteau ? La dernière grande réforme du président du CSA Michel Boyon, tournée en ridicule dans le Canard Enchaîné de la semaine dernière : il « demande aux huit sages de son conseil d'éviter de serrer la main des responsables de radios et télés lorsque ceux-ci sont convoqués dans les locaux pour y être auditionnés. » Objectif : affirmer l'indépendance de son institution. Et le Canard de conclure : « De la part de l'ex-dircab' de Raffarin, cette forte mesure lève toute ambiguïté. »

Willy Gardett

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