CYCLES 20

Publié le par ledaoen ...

La vie à Albaron était comme dans un rêve. Le genre d’endroit où même lorsqu’il fait gris on s’endort l’esprit tranquille parce qu’on est sur qu’il va faire beau le lendemain. C’est un peu comme si j’avais fait le grand saut d’une vie à une autre. Je contemplais avec émotion le joint que je venais de me confectionner, depuis le fauteuil en teck sur lequel  j’étais vautré et sur lequel j’avais bu mon putain de premier café, en tee shirt alors que novembre (novembre !!!) approchait, tranquillement installé sur la terrasse d’un joli jardin au centre duquel trônait une piscine inoccupée. Les filles étaient parties sur Arles, dix kilomètres plus haut, pour aller visiter je ne sais quelle galerie d’art à la con, et m’avaient laissé la maison, du café chaud, et Léo qui jouait les cascadeurs sur la petite aire de jeu au milieu du jardin. La question de savoir comment j’étais arrivé  là, si elle me turlupinais l’esprit de temps à autre, n’étais pas la priorité, j’aurais même eu tendance à la poser sur le côté lorsqu’elle revenait me chatouiller le cerveau tant j’avais pas envie de me poser de questions sur le pourquoi du comment de cette escapade inespérée dans un coin où tout était rangé, où le soleil me chauffait la peau même en cette saison, et où les deux pires chieuses que j’avais rencontré dans mon existence me laissaient pénard, avec un café chaud au petit matin, me fumer mon joint en regardant mon gosse s’éclater sur un toboggan jaune dans la lueur blafarde d’un matin lumineux et tiède. Je devais penser que si je me posais la question avec trop d’insistance, je briserais le charme, je détruirais le sort qui m’avait déposé ici, et putain c’était pas le moment de le détruire ce sort à la con. La vie m’avait laissé trop peu d’instants pour souffler un peu pour que je joue au malin … je chassais donc cette lancinante et chronique interrogation de mon esprit une fois de plus et j’allumais mon gros joint en me callant le dos un peu plus en arrière sur le fauteuil. Les cris joviaux de Léo me berçaient, je l’observerais, petite chose humaine de dix ans qui jouait avec les oiseaux qui dansaient au dessus des figuiers tout autour, comme si c’était quelque chose de naturel, comme s’il devait en être ainsi de toute éternité, comme si c’était mon fils et que je passais – comme tout bon papa au moins une fois dans l’année – un moment de détente absolue avec lui… Incroyable … Une autre vie je vous dit, un saut quantique dans un autre possible, une autre dimension, surtout lorsque je voyais mes béquilles vautrées à mes côtés sur le bois de la terrasse et qu’elles me renvoyaient l’image de la loque absolue que j’étais encore quelques jours plus tôt… Incroyable, vraiment … le souffle du divin, du sacré, de l’innommable, de l’impénétrable.

Il y eut ce matin embrumé, réveil douloureux, où deux donzelles surexcitées me pressaient de faire un sac de quelques jours, qu’elles allaient nous emmener tous au soleil pour nous ressourcer, qu’on en avait tous besoin, Léo le premier. Il y a ces souvenirs vagues où je m’inquiétais de notre destination, de mon job, de mon groupe, ces réponses évasives mais déterminées, armées de certitude ferme toute féminine contre laquelle il n’y avait pas moyen pour un mâle dans mon état d’entreprendre quoi que ce soit. Il y avait de vagues échos de phrases contenant des termes comme « sortir de la poussière », « virée idéale pour Léo pour passer un moment avec son machin de père », « ton job de toute façon il est foutu, ils vont te lâcher pis c’est pas un truc pour toi », « ‘tain tu vas pas jouer les pleureuses pour ce groupe de merde qui fait du baloche dans les soirée branchouilles du département »... Il y a ce départ dans le 4x4 de Béa, moi à moitié endormi sur la banquette arrière, qui regardait, incrédule, Léo à mes côtés, scotché à sa game boy qui n’avait aucune idée de ce qui se tramait mais qui de toute façon n’en avait que foutre. Il y a la route, vers Lyon d’abord, puis à la poursuite du soleil, de la température qui s’adoucissait en même temps que la lumière, de la brume salée du grand lac méditerranéen. Il y a cette arrivée à la tombée du soir, devant ce mas provincial superbe, tout en sobriété blanche et ocre, entouré de pins dont le vert frais se fondait dans l’orange soleil du couchant, mes premiers pas dans un sable fin, clair et sec, Léo qui s’envolait en criant vers la piscine « Ouah c’est trop bien ici, hé maman on reste hein ? », un regard d’Alex, bleu vif,  d’une intensité à couper le souffle, qui se détachait dans cette lumière ocre, devant ces immenses étendues camarguaises de marécages et de sel que je découvrais avec stupéfaction pour la première fois de ma vie. Le 4x4 luisant et poussiéreux de Béa garé sous un pin, en contre jour. La douceur tiède du vent léger qui balayait notre peau. Mon incrédulité lorsque je me suis affalé sur l’immense divan aux teintes berbères du salon, face à la baie vitrée qui projetait le jardin illuminé par quelques halogènes bien placés, lorsqu’on m’a collé une bouteille de scotch sur la table basse sans me faire chier, avec Iggy Pop en bruit de fond. Ma nuit sur cette même banquette sous une couvrante légère, avec la baie vitrée grande ouverte, et Léo qui dormait à mes côtés, sur le futon, à portée de caresse, le visage luisant sous la lumière tamisée de la pleine lune.
Incrédulité, mon âme endolorie qui flottait au dessus des volutes musicales des Stooges et des chants mélangés des grenouilles locales et des oiseaux de nuit, la sueur légère sur ses tempes qui me renvoyaient l’image brillante de Léo en contre jour, ma première nuit en ces lieux, emplis du bon goût et du pognon des parents d’Alexandra, où je pouvais me dire, pour la première fois depuis bien longtemps, ben ouais, c’est comme ça que je le voulais, tout est à sa place, tout va bien, cool man, laisse aller, pose ton vieux baluchon et repose toi… même si tu sait pas trop pourquoi t’es là ni combien de temps ça va durer.


Quand les filles sont rentrées, vers midi, avec trois douzaine d’huîtres et deux bouteilles de rosé de Bandol, et qu’elles m‘ont collé en cuisine avec ce  putain de couteau à huître pour que je me tape dix huit paires de nerfs de mollusque à trancher pendant qu’elles allaient rigoler dans le salon en se déhanchant sur un air des Gipsy Kings, j’ai pensé l’espace d’une seconde que je m’étais fait avoir. Mais en regardant Léo s’éclater à travers la grande baie vitrée de la cuisine, vif, brillant, rieur, dansant au beau milieu d’une explosion de magnolias multicolores, alors que je me déchirais la peau des mains avec ces putains de coquillages de Bouzigues, j’ai chassé rapidement cette idée de ma cervelle et j’ai fais mon job, avec conscience professionnelle, avec toujours cette idée en tête me commandant de ne pas briser le charme.
Quand j’ai servi le plateau sur la terrasse, orné des trois douzaine et de deux citrons découpés en zig-zag, j’ai même eu droit à deux sifflements admiratifs et une tape sur les fesses à travers mon tablier de cuisine ; à ce jour je ne sais toujours pas, qui de Alex ou de Béa, m’avait collé cette mémorable main aux cul. Les évènements me dépassaient, je sortais à peine de la brume, je laissais faire, je me laissais couler. Le Bandol brillait d’une lumière interne rosée dans les grands verres à vin que j’avais trouvés dans le buffet en Tek rouge qui traînait dans la salle à manger, le soleil sec et frais de la fin de cet automne camarguais lui insufflait un esprit intérieur presque palpable. Quant au goût noisetté de ces huîtres méditerranéennes du mois de novembre, je n’ose en parler tant ma fierté de vieux breton intégriste en prendrait un coup.

- Alors on se le fait ce délire ? Sans dec c’est l’occase rêvée. Ou on retourne dans notre petite vie où bien on saisit l’opportunité que nous offre le hasard et on construit un truc sympa … De mon côté c’est tout vu si t’en as envie, la baraque est à ma dispo au moins jusqu’au mois de juin et j’avais prévu, si une occase sérieuse se présentait, de prendre une année sabbatique, et avec la bénédiction de mes parents si y avait un projet derrière. Toi t’as l’opportunité de reprendre cette galerie et tu veux te barrer de chez ton mec, Stef lui il sait pas c’qu’il veut m    ais pour un moment avec Léo, on lui fera accepter n’importe quoi … alors ?

Alex avait balancé ça d’un coup, comme si c’était sorti du néant, comme si c’était une dernière chance qui lui permettrait de s’arracher au néant néo-bourgeois qui l’attendait, réglé comme du papier à musique.
Nous étions attablés, occupés à déguster une plâtrée d’huîtres arrosée de Bandol, inondés de soleil. Béa réfléchissait, et moi, j’avais comme l’impression que ma présence n’avait aucune importance.

- Arette Alex, t’es cinglée ou quoi ? Tu veux qu’on prenne une décision pareille comme ça ? Aujourd’hui ? Sur un coup de tête ?

- Ben ouais quoi ? T’as vu cette galerie ? Comme elle est bandante ? T’as les moyens de la racheter … Alors ? T’as vu l’endroit ? Comme on s’y sent bien ? J’ai les moyens de nous le mettre à dispo pour 6 mois au moins. Y a autre chose qui te branche en ce moment ? T’étais pas partie pour trouver un truc qui te ferais revivre ?

Toujours cette curieuse impression – pas désagréable au fond mais un chouya castratrice – de n’être qu’accessoire dans les décisions fondamentales pour l’avenir qui allaient se prendre ici.

- Oui je sais Alex, l’opportunité est extra, mais t’as pensé à Léo, son école, ses habitudes ? Son père …

Regard gêné dans ma direction vu que je n’étais pas le père dont elle parlait.

-    Attends Béa, Léo, tu le colles dans une école du coin, à Arles, ça ne fera qu’un déplacement de plus pour ce gosse qui y est habitué avec ta vie, son père – même regard gêné du côté d’Alex, super - , de toute façon, tu voulais le lâcher, et puis tu imagines, combien l’endroit est superbe pour qu’il vienne passer du temps avec son fils quand il en aura envie ? Y a pas mieux Béa, crois moi ; c’est le moment, c’est l’occase, pour nous trois de choisir notre chemin et de le construire, et c’est la conjonction de nos trois histoires qui le permet en ce moment précis, soit on laisse tomber l’occase et on retourne dans nos vies, avec ce que cela suppose de tranquillité mais aussi d’ennui, soit on attrape la balle du destin au bond, avec ce que notre vécu nous offre, et on fabrique ce qu’on veut de notre vie. Alleeeez …

Béa l’écoutait, moi aussi mais ça n’avait aucune importance, elle finissait de machouiller une huître, elle l’avalait avec concentration, en quelques secondes, j’ai vu dans ses yeux passer autant d’interrogations existentielles  que moi j’avais pu en avoir en dix ans, et puis ses yeux verts se sont mis à briller, cachés derrière le verre de Bandol qu’elle tenait devant elle, elle a tendu son bras libre en direction d’Alex, paume de la main ouverte, son visage s’est éclairé d’un sourire diabolique, et elle a juste dit :

-    Chiche !

Je me sentais toujours aussi inutile lorsque la main d’Alexandra, dans un fracas assourdissant, est venue d’éclater contre la main tendue de Béa. Je prenais conscience, en une microseconde, d’un pacte terrifiant, dans lequel j’aurais un rôle à jouer sans avoir rien décidé, et le pire de tout, je vais vous l’avouer sans détour, c’est que je trouvais cela diablement rassurant.


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