CYCLE 17

Publié le par ledaoen ...

Le temps de l’attendre je suis allé m’en jeter un au bar du restaurant. J’ai claudiqué piteusement avec mes béquilles, le barman me regardait venir vers lui, incrédule.
Ca n’a pas traîné. Le temps d’avaler ma première gorgée de bière que j’entendais déjà des échos de voix dans les escaliers. C’était Béa. En quelques secondes elle fut plantée devant moi, son regard figé dans le mien, flanquée d’un jean et d’un pull noir.

- T’es vraiment taré toi ? T’as vu l’heure qu’il est ? Et tu veux emmener Léo dans un de tes bouges ?

Le gamin avait lâché le morceau. Je me tortillais contre le bar.

- Heu … Ecoute Béa je …

- Tu l’as pas vu depuis des années et tout ce que tu trouves à faire alors qu’on vient juste d’arriver, c’est de le faire sortir dans la nuit dans un lieu plein de bruit et de fumée ? A minuit passé ?

J’ai touché son bras, serré contre son ventre à côté de l’autre, sans rien dire, l’air désolé, ce que j’étais pour de vrai. Son regard était adouci par rapport au début de la soirée, je sentais bien que sa colère n’était pas vraiment sincère. Ses yeux étaient plissés, comme lorsqu’on veut mimer un méchant devant un gamin, mais sa posture n’était pas agressive, pire, ses yeux avaient l’air gentils, tendres… Curieuse sensation. J’arrivais encore à la deviner après toutes ces années, je la connaissais encore pas trop mal ma Béa, elle n’avait pas changé tant que ça finalement. J’ai tenté un sourire.

- Maman c’est moi qui en avait envie, l’engueule pas, on voulait passer un moment ensemble et le restaurant allait fermer.

Léo venait à mon secours comme il le pouvait, sacré petit bonhomme.
Les yeux de Béa, toujours plantés au fond des miens, se sont adoucis encore un peu puis son regard s’est détourné de moi pour se poser sur Léo. Atterrissage en douceur. Il lui a sourit. Elle lui a sourit. Et moi j’étais planté là comme un con, dansant d’un pied sur l’autre, avec l’abruti de serveur qui se marrait derrière son zinc et ma béquille qui venait de se péter la gueule avec fracas sur le carrelage de l’Hôtel.
Journée de fou.
Elle a relevé ses yeux, plantés à nouveau dans les miens, rieurs cette fois, avant de se saisir de ma choppe de bière et de la vider d’un trait.

- Bon ok mais je viens avec vous. Ca va me détendre, de toute façon je n’arrive pas à dormir. Et puis faut que je protège mon fils des barbares de ton entourage. Dis voir tu comptais monter comment au Tube ? A pied ? Trois kilomètres à pied avec Léo ? A minuit ?

Elle a reposé le verre dans un geste un peu théâtral et dans un rire moqueur mais complice :

- Pauv’nain va ! 

J’adorais cette Béa là. Sensation improbable de ne l’avoir quitté que le temps d’un week-end.
Nous sommes sortis de l’hôtel, comme une bande de potes, sous le regard ahuri du barman.
En attachant Léo sur le siège arrière de la voiture de Béa, j’ai commencé à me demander où cela allait bien pouvoir me mener. En fait pour être parfaitement honnête, je n’étais rien moins d’autre que terrorisé. J’ai pris place à ses côtés sans un mot. Elle m’a sourit. Son regard était vif, joueur, décidé.
Après avoir lancé un vieux Stooges sur son poste, elle a tourné la clé et son 4x4 japonais s’est mis à vrombir au moment où Iggy Pop entamait « Gimme Danger ». J’étais liquéfié. Liquéfié mais empli d’une torpeur tiède dont j’avais oublié le goût depuis bien longtemps.

Je n’avais pas prévu grand-chose de ce qui se passa ce soir là, les embranchements possibles issus de ce chaos émotionnel étaient multiples et j’en avais visionnés et prévus, du moins l’avais-je cru, les plus probables. Mais finir la nuit au Tube avec Béa et mon fils … J’avais oublié combien Béa était imprévisible, et que c’est cette imprévisibilité qui me rendait dingue d’elle, j’avais pensé aussi sans doute que le choix qu’elle avait fait en me jetant puis en allant vivre avec un ingénieur sous-entendait un changement, une obligatoire mise en sommeil du chaos lumineux qui était en elle lorsque je l’ai connue.
Il y autre chose que j’avais oublié. Béa connaissait tous mes potes musiciens, toutes mes connaissances du milieu musical local ou presque. C’est un monde que nous avions découvert ensemble, où je me suis plongé avec elle, emplis de la folie de nos vingt ans et de notre passion. La moitié des musiciens avec qui je joue m’avaient même été présentés par elle, tant elle en rencontrait, tant il y en avait qui voulaient la séduire. C’est même elle qui m’a trouvé mon premier groupe.
Autant vous dire que son entrée au Tube fit sensation, et ça, je ne m’y étais vraiment pas préparé.
C’est Bob, le grand fauve Sénégalais rigolard qui faisait la sécu à l’entrée qui a lancé l’affaire : « Hé la compagnie !!! Vous devinerez jamais qui est là, une star qu’on n’a pas revu depuis très longtemps et qui nous avait abandonné pour disparaître dans je ne sais quel pays barbare … J’annonce l’entrée de … Béa la grande ! »
Je suis resté planté comme une bite d’amarrage, j’ai tenté de regarder en moi s’il y avait la moindre chance d’y trouver un peu de force, mais je n’ai vu que du vide. C’est ce qui devait y avoir dans mes yeux aussi, du vide.
Alors que les exclamations s’échappaient de toute part suite à notre arrivée, que Béa distribuait des bisous à la tonne, que tout le monde se pressait pour la saluer et lui dire qu’elle leur avait manqué et qu’ils étaient très heureux de la revoir, lui demander ce qu’elle faisait là, si elle allait rester, qu’est ce qu’elle avait foutu pendant tout ce temps, et que untel avait eu un gamin, et que unetelle avait eu une OD, Léo m’a attrapé le bras.

- Dis donc tout le monde la connaît Maman ici, ils ne t’ont même pas vu.

J’ai caressé sa tête de ma main valide en pensant qu’en serrant un peu fort, je pouvais la faire éclater comme un œuf. Faut pas croire ce qu’on dit ici ou là sur l‘amour paternel.

Une seule personne de ma connaissance était restée au bar, adossée contre celui-ci, un shot à la main. Alexandra me souriait de loin, mi triste mi-soutien.

Tout cela semblait tellement irréel. Béa, mon ex-femme disparue depuis près de cinq ans, était déjà en train de tirer sur le joint que Jahmah, le chanteur rasta du groupe de reggae qui venait de jouer au Tube, lui avait tendu et discutait avec Balo qui me lançait des clins d’oeils entendus. Léo, mon fils disparu, se serrait contre moi, accroché à mon bras, et me lançant de temps en temps des regards interrogateurs auxquels je tentait de répondre difficilement avec une moue confiante et enjouée, était à la fois ravi d’être dans une telle ambiance et un tantinet inquiet de la tournure imprévisible que prenaient les événements. Et là bas au bar, dans la lumière douce des néons colorés, celle qui avait dorloté mon âme fatiguée la nuit dernière, celle sur le ventre de laquelle j’avais déposé mes démons le temps d’une nuit, d’un repos, celle dont l’odeur de la peau légèrement poivrée me hantait encore me souriait, levant son verre dans ma direction. Elle était loin, si loin. Le brouhaha tout autour, le fond musical post-techno qui sortait des enceintes, tout cela se teintait d’écho, d’une réverbe infinie, tout s’éloignait. J’étais comme dans un rêve, dans une impossibilité manifeste, un paradoxe improbable. Les images de Béa, Léo et Alexandra se sont mélangées, ont dansé ensemble quelques secondes, tout cela s’est brouillé, mixé avec le son des voix fêtardes et des basses grondantes qui sortaient de la sono, un voile est passé devant mes yeux, j’ai juste eu le temps de voir qu’Alex, soudain, avait l’air inquiète en me regardant, et puis je suis tombé, tout droit, m’écrasant sur le béton du Tube et mes béquilles valsant sur le coté.

Je n’ai pas eu le temps de voir si j’avais entraîné Léo dans ma chute.

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