11 Septembre 2001 - Le Syndrome

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Il existe désormais une séparation entre l'homme moderne et la réalité du monde. Un voile ténu et permanent, une sorte de sous-réalité de substitution, trompeuse, dangereuse, et qui s'instille dans les profondeurs  de l'enfance de manière à ne jamais être vraiment perceptible. Elle a germé et grandi dans ce que chacun de nous avons de vacuité intérieure, en épousant toujours parfaitement les dimensions. Fluide. Subtile. Redoutablement efficace. Elle occupe notre esprit de sorte que nous soyons psychiquement et mentalement repus, que nous n'ayons plus jamais cette capacité à l'interrogation, cette disponibilité au réel qui nous verrait en phase avec ce à quoi nous sommes destinés : vivre libres.

Appelons ce phénomène le syndrome.


De cette maladie collective, simulacre culturel de masse, dotée d'un  processus mimétique synchrone et mutant, cause d'aliénations comme les modes ou le communautarisme, vous ne pourrez guérir tant que vous ne la percevrez pas comme telle. Le syndrome ne touche que l'homme moderne, industrialisé, pur produit de la bourgeoisie productiviste, esclave de la machine emballée et absurde du "sens de l'histoire". Cette maladie n'atteint que le démocrate libéral, c'est à dire vous tous, en somme, qui habitez quelque part sur l'axe Etats-Unis-Europe-Japon. Autrement dit, le syndrome épargne les pauvres du sud.


Particularité du mal : il atteint toujours le plus grand nombre. Son état de maturité, et son mode de propagation opèrent d'individu à individu, du groupe vers l'individu, et de l'individu au groupe. Il est à la base du fonctionnement des démocraties occidentales. Il agit à la racine de votre perception du langage, modèle la structure de vos pensées et de ce fait modifie sans douleur votre appréhension du réel. Les conséquences en sont complexes et difficilement calculables, mais permettent de pronostiquer sans trop d'erreurs des lendemains plombés.


Les attentats du World Trade Center ont été l'occasion pour le Syndrome de jouer avec vous comme il en a rarement eu l'occasion dans l'histoire. Il vous a rendu capable non seulement d'admettre, mais aussi d'accepter l'occurrence d'un tel renversement. Chez bon nombre d'entre vous, il a même réussi à susciter la réjouissance. Il serait plus difficile de trouver plus merveilleux exemple pour décrire à quel degré d'infestation la Syndrome vous a contaminé. Vous tous qui avez vécu l'avant et l'après 11 septembre, de part et d'autre de l'Atlantique et du Pacifique, passez le plus clair de votre temps à flotter dans des bulles de protection, proprement isolés et maintenus hors des trajectoires bourdonnantes du réel, coupés de la pesanteur du monde et de la vie comme un paquet de nerfs coupés net sous le scalpel.


Que fut donc le 11 septembre pour les quelques dizaines de milliers d'insectes anthropoïdes formant l'élite mondiale ?

Vous êtes au 105e étage de la tour nord du WTC, jeune trader plein d'avenir  chez Cantor Fitzgerald et il est précisément 8 heures et 40 minutes. Le ciel est d'un bleu parfait. Vous aimez commencer vos journées dans le silence aérien des derniers étages de la tour, loin du cri des sirènes et du brouhaha des avenues. Votre premier geste est toujours d'ouvrir votre boite mail, de répondre à certains courriers et d'en effacer d'autres. Vous pensez maintenant à votre journée, à ce rendez-vous que vous avez à 12h00 dans un bon resto près de la 5e avenue, et vous vous dites aussi que la semaine passera vite, car les affaires sont bonnes en ce moment. Vous vous levez, enfin, pour aller vous servir un café à l'automate de l'étage lorsqu'un hurlement aigu semblable au bruit d'une fusée déchire le silence, immédiatement suivi d'une explosion, quelque part sous vos pieds, dans les étages inférieurs. Le bruit s'achève dans un grondement sourd et l'effroyable chuintement de l'acier déchiré. La plateforme est secouée de toutes ses tôles et de tous ses boulons dans un bruit de manufacture des enfers. Vos pieds ressentent un choc si violent que vous en êtes littéralement fauché, et comme si l'on vous avait violemment poussé en avant, vous partez embrasser la moquette à pleine mâchoire quelque mètres plus loin. Vous entendez des cris autour de vous, des "What the hell izzat" hurlés par vos collègues qui n'ont même pas eu le temps de se relever. L'immeuble oscille d'une manière abominable pendant de longues secondes. Vos dossiers ont été projetés au sol avec votre écran d'ordinateur qui implose à l'impact dans un crépitement d'étincelles.


Vous pensez à un tremblement de terre tout en évacuant tout de suite cette idée parce que vous n'avez jamais entendu parler de risque sismique à New-York. Ici, on est loin de la faille de San Andréas.
Ce qui vient de se passer vous coupe immédiatement, d'un coup de rasoir, des pensées d'il y a quelques secondes et de l'optimisme léger que vos affichiez en toute circonstance. Ou presque. Dans la plus parfaite confusion mentale, vous ressentez la contrariété absurde d'avoir été dérangé au moment d'aller déguster votre café au robot Lavazza, sans doute la meilleure machine à café de Manhattan. Contrariété de quadra aux dents longues pour qui le monde peut bien s'écrouler pour une pause café. Il vous faut quelques instants d'inertie mentale pour accueillir le chaos. Vous venez à peine de vous lever pour constater l'étendue des dégâts autour de vous lorsque vous apprenez que les ascenseurs de votre étage sont bloqués, et qu'il s'échappe des escaliers de service des volutes de fumée noire de plus en plus épaisse. Vos vêtements sont trempés. Vous ne vous étiez pas rendu compte que les douches à incendie se sont brièvement allumées au moment de l'explosion pour s'éteindre quelques secondes plus tard, sans raison.


Il fait maintenant presque nuit dans tout l'étage. La fumée monte non seulement des étages inférieurs mais couvre maintenant tout le ciel à  l'extérieur de la tour. Les images et les sons défilent alors de manière  mécanique dans votre cerveau déjà connecté en mode survie. Vous percevez mille choses à la suite, le bruit léger d'un briquet qui allume une cigarette, l'éclat de voix d'une femme qui cède à la panique de l'autre côté de la plateforme, d'autres voix discordantes, la sonnerie d'un téléphone cellulaire, sans réponse, entêtante, accompagnée d'un sanglot de femme étouffé. Vous croisez des regards muets qui laissent couler l'inquiétude par le liquide de leurs yeux aux pupilles dilatées comme celles des héroïnomanes. Le calme horizontal de cette mâtinée a été remplacé en quelques instants par un scénario de terreur, et on dirait qu'un étau invisible a entrepris de vous serrer lentement la poitrine, gênant votre respiration.
La fumée a imperceptiblement envahit le plafond, et ses langues horizontales commencent à descendre vers ce qui vous d'espace vital. Vous courez aux ascenseurs mais vous n'allez pas loin. La responsable du personnel pleure  dans les bras d'un type que vous ne connaissez pas, et qui essaie sans succès de contenir la peur panique qui la secoue de spasmes. Elle éternue et crache en pleurant, gênée par la fumée qui devient plus épaisse de seconde en seconde. Il fait chaud. On ne peut pratiquement plus entrer dans le hall des ascenseurs, où l'un de vos amis essaye de colmater tant qu'il peut une des portes coulissantes avec son propre costume en le déchirant nerveusement en lanières. Mais la fumée passe, irrésistiblement. Votre coeur bat à tout rompre. Une série de flash impriment votre conscience pendant un temps indéterminé jusqu'à ce que vous fassiez ce constat simple: vous êtes prisonnier de votre étage, vous ne pouvez ni monter ni descendre. Tout ce qui vous reste désormais de liens avec le monde extérieur sont les téléphones cellulaires et les rares fenêtres qui s'ouvrent sur la paroi verticale de la tour.
A
l'extérieur, d'énormes colonnes de fumée dégueulent vers le ciel, à travers lesquelles la lumière ne passe presque plus.


Vous ne l'admettrez sans doute pas jusqu'au dernier instant : il va falloir tirer votre révérence à ce monde. La pression de l'étau invisible sur votre poitrine est terrible. Vous êtes maintenant écrasé sous des tonnes d'évidences. Vous et tous vos collègues serez morts dans quelques minutes. Vous ne comprenez pas vraiment ce qui vous arrive, mais vous sentez confusément que votre destin est là, face à vous. C'est votre jour. Autour de vous, la bulle protectrice vient d'éclater telle une fleur éphémère, vous larguant au pays du réel comme un GI sautant d'hélico dans le merdier de Khe Sanh en 1968. Vous y êtes enfin. La réalité de substitution qui troublait votre jugement en grandissant au gré de votre vacuité intérieure, votre part du syndrome collectif, viennent de s'échapper de vous d'un seul coup parce que vous aller mourir.

Rencontrer le réel avec une telle violence vous laisse parfaitement désemparé. Les choix qui s'offrent à vous n'en sont pas. Vous pouvez finir carbonisé dans l'immense brasier qui gagne le 105e étage, périr intoxiqué par les gaz toxiques qui s'échappent du hall des ascenseurs, vous pouvez aussi sauter par une fenêtre, disparaître dans la colonne de fumée pour un dernier base-jump, un aller simple sur le béton de Manhattan à deux cent kilomètres heure et des poussières. Vos choix s'arrêtent là.


Maintenant, transposez-vous, dans le même costume, avec la même cravate, les mêmes collègues, les mêmes problèmes de travail somme toute assez vains, à l'autre bout de l'Atlantique, dans une tour translucide de la Défense. Dans votre openspace, vous vous apprêtez à relire un rapport dont vous venez d'achever la rédaction et que vous devez rendre à un important client cet après midi. Lorsqu'une tête émerge à deux bureaux du votre et qu'un de vos semblables interpelle ses collègues de bureau en les invitant à se connecter sur Internet pour voir "Ca".
Et l'événement emblématique sera pour vous tout au plus l'occasion d'une pause inattendue, d'un café et d'une cigarette, de bavardages mi-amusés mi-atterrés devant la fiction tabloïde devenant image choc. C'est à peine si en vous le Syndrome sera dérangé, touché par le léger pic d'excitation que vous aurez ressenti, en intégrant les images que votre écran d'ordinateur aura transmis à votre cortex cérébral. Il réagira vite en vous aidant à re-situer ces images choc à leur "vrai" niveau d'importance, c'est à dire tout au plus celui d'un scoop de portée mensuelle ou trimestrielle et dont on reparlera dans le bilan de l'année 2001. Ce ne sera là qu'une fausse alerte. "Il faudra que j'achète le journal tout à l'heure" penserez-vous, et alors cet événement sera pour vous comme pour des millions d'autres hommes sur la planète, l'occasion d'un divertissement. Votre plus aboutie perception de la réalité, votre voyage le plus concert dans le réel, sera celui d'un insecte consommateur d'images, friand de scènes morbides. Un animal étrange qui se délecte de sa propre gangrène. Vous ne comprendrez pas que vous êtes, pourtant, déjà en guerre.

Magnifique sophistication de la maladie, au coeur même d'un basculement historique de cette envergure, vous ne penserez toujours qu'à vos soucis de communication. Vous continuerez de cultiver vos simulacres, bourrés que vous êtes jusqu'à l'os des liqueurs stupéfiantes que le Syndrome libère en vous à doses homéopathique chaque jour de votre existence.
Pendant ce temps là, au pays du réel, vos ennemis s'organiseront toujours plus, apprendront à vous connaître de mieux en mieux chaque jour. L'issue de la guerre se construira progressivement autour de l'enjeu de la connaissance. Votre ennemi sera bien vite assuré de la victoire, car il vous connaîtra déjà mieux que vous ne vous connaissez vous-même. A cet égard, l'emploi du futur relève de l'euphémisme: vos ennemis vous connaissent déjà dans les moindres détails tandis que vous n'avez pas idée de qui vous êtes, ni de qui ils sont et encore moins de ce que sont leurs mobiles.
Non seulement le Syndrome ne les affecte pas mais il incarne ce qui les dégoûte en vous. Leur folie, et ce que vous appelez avec un rictus convenu leur fanatisme n'est en réalité que réaction auto-immune de votre propre vacuité.

 

Subtilité du Syndrome, il vous fait montrer du doigt l'Amérique en même temps que le font vos ennemis, dans un même élan et dans une parfaite crise d'aveuglement. Il est vrai que l'Amérique est pour eux le grand Satan, et leur guerre sainte un rituel sacrificiel et purificateur. Et à cause de cela vous pensez que seul un drapeau étoilé ou une administration pas sexy sont propres à galvaniser, à raviver leur haine. Et surtout à la canaliser. Grave erreur. Vous avez tous, à leurs yeux, des têtes d'américains, vos femmes sont toutes des putes américaines, et dans chacun de vos comportement de malades, c'est l'Amérique qui se contorsionne, obscène, absurde, dans ce qu'ils voient être une danse de mort. Vous êtes seulement inscrits après l'Amérique dans leur plan de destruction.
Le Syndrome agit de manière collective sur le monde occidental en élevant au maximum les seuils de tolérance aux influences extérieures. Vos ennemis le savent et ferment d'autant plus leur univers à vos influences que vous ouvrez le vôtre aux leurs.

 

L'issue de la guerre n'est strictement qu'une simple question de temps. C'est donc, à l'origine, à cause d'une perception décalée de la réalité que l'ensemble des civilisations du globe s'apprêtent à n'en faire plus qu'une en s'effondrant sur le néant occidental. Derrière la platitude grandissante de vos écrans cathodiques, et endormis que vous êtes au fond de vos vies rêvées, vous ne pouvez pas comprendre ce que signifie le fait que les trois quarts de la population mondiale crève la faim, au pays du réel, et n'a plus rien à perdre. Pas même votre vie.

 

Un réalisateur, Alex Proyas, a dressé un tableau très allégorique de cette situation d'un occident irréel et fantasmé dans un film noir, fresque fantastique et inquiétante, allégorie de ce monde, de votre monde qu'on appelait encore "l'ouest" il y a quinze ans. Ce film c'est "Dark City". Ce film illustre à merveille notre situation et l'emprise collective du Syndrome. Dans ce film, le seul personnage qui a compris ce qui se passe avant tous les autres est un homme presque sans importance, un flic nommé Walenski. Il ne fait que quelques apparitions à l'écran et de fait, passe quasiment inaperçu. Tout comme le réel passe inaperçu aux habitants de Dark City et à la plupart d'entre nous. Il est le seul à entrevoir la vérité, une vérité tellement écalée, tellement terrifiante que ses paroles semblent incohérentes à tout ceux qui les entendent. Il finit par devenir visiblement cinglé, errant comme un damné dans un univers à la Burroughs, sa propre chambre, dont il a recouvert les murs de centaines de graffitis. Des spirales, des spirales dessinées partout, vertigo mental dans lequel son regard halluciné semble déjà noyé. Il finit par se suicider e se jetant sous une rame de métro, sous les yeux du héros de l'histoire, John Murdock. C'est à peine si on se souvient de lui lorsque le film se termine. Et pourtant, il a été le seul à comprendre qu'il n'y avait pas d'issue à l'illusion collective de Dark City.

 

Retour sur la tour nord du WTC.
il est 9h27, l'incendie obscurcit tout le ciel de Manhattan d'un long voile  de brouillard noir. Vous n'avez pas choisi de sauter dans le vide et ne vous êtes pas résigné à mourir dans les flammes ou dans la fumée. Pour autant vous n'avez pas survécu à l'effondrement de l'édifice qui est survenu à 9h29 exactement, et dans lequel vous avez sombré corps et âme sans que l'on retrouve la moindre trace de vous. Mais entre temps, il s'est passé quelque chose d'extraordinaire. Quelque chose que personne n'a jamais su. Environ 10 minutes après le début de la catastrophe finale, vous avez réussi avec une de vos collègues à gagner le restaurant du 107e étage par un escalier de service situé près du hall des ascenseurs. Le restaurant était vide, et les couverts disposés sur les tables, dans la pénombre, vous ont fait prendre à nouveau conscience de la fin des choses.
Du restaurant, vous avez pu atteindre le toit de la tour avec votre compagne d'infortune, dans l'espoir d'attirer un hélicoptère. Vous en aviez vu si souvent dans le ciel de New-York. L'Amérique n'était-elle pas le pays des hélicoptères?

Au sommet de la tour le spectacle était saisissant. Vous vous êtes trouvés entourés de colonnes de fumée colossales que le vent emportait vers la mer. Vos avez aperçu à plusieurs reprises un hélico, en vol stationnaire vers Greenwich Village. Vous lui avez fait signe en utilisant votre veste dans de grands tourniquets de naufragés, tandis que la fille qui vous suivait essayait de crier quelque chose au pilote. En vain. Le pilote, à l'abri de sa bulle de verre et d'acier, à plus de mille mètres de la tour, ne pouvait évidemment pas entendre grand chose. Peu à peu la fatigue vous a gagné.
Entre temps, d'autres bruits d'explosion se sont fait entendre plus bas. A présent cela n'avait plus trop d'importance. Vous avez définitivement cessé d'espérer un secours héliporté en réalisant une chose. Vous faisiez déjà partie de l'autre monde, vous et cette fille.
Vous entriez enfin dans le monde du réel. Et ce faisant, vous étiez devenus invisibles. Invisibles aux yeux des autres, les vivants, invisibles aux yeux des millions d'entre ceux qui regardaient votre adieu pathétique comme un simple spectacle.

Invisibles aux yeux de millions de vivants qui dormaient, bercés par le Syndrome.

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ticpoli 13/09/2006 11:30

http://www.youtube.com/watch?v=FMjpPKslZz0

ledaoen ... 13/09/2006 11:45

Merci pour ce lien ticpoli ...Même s'il est un tantinet hors sujet, il nous montre, et il montre à tous ces anti-yankee primaires qu'il existe des personnalités remarquables aux Etats Unis, qui n'ont pas peur d'aller contre le vent dominant et la pensée unique.Bien à vous