Lettre ouverte aux défenseurs de La Poste de papa

Publié le par ledaoen ...

 


Allons enfants du service public,
Le jour de gloire est arrivé !
Contre nous de la tyrannie libérale
L'étendard sanglant est levé.
Entendez-vous dans nos campagnes
Mugir ces féroces concurrents?
Ils viennent jusque dans vos bras
Fermer vos bureaux de poste.
Aux armes citoyens!
Formez vos votations
Votons, votons,
Qu'un sang impur
Abreuve nos boites à lettres!


Près de deux millions de Français, dit-on, se seront levés pour dire qu'il fallait «défendre le statut de La Poste», le dernier joyau, le plus pur, le plus beau, des services publics. Le rempart! Valmy! La Marne! Quand la crise a montré toute l'horreur économique, il est temps de dire «non». Non à l'argent, non au profit, non à la concurrence! «Résistons!». Défendons nos bureaux de poste comme des forts, nos facteurs comme nos femmes et nos enfants.

On voudrait, ici, juste vous dire, valeureux soldats, que c'est un peu tard et que c'est sûrement pas le bon «fort» que vous investissez de tant d'importance.

Un peu-beaucoup tard, en vrai. Pour parler «poste», on peut dire que vous n'êtes pas en J + 1, héros de la Garde, mais en J + 4.350, la «directive» européenne qui introduit la concurrence dans le service postal date du 15 décembre 1997, Lionel Jospin était alors Premier ministre comme l'a rappelé, dimanche 4 octobre, ce taquin de Xavier Darcos. Depuis il y a eu des ouvertures progressives à la concurrence en 2003 puis 2006 et tout doit être libéralisé l'an prochain. Mieux vaut se réveiller tard que jamais, direz-vous, mais quand même...

Soyons clair, le service public est une valeur très estimable (quand il fonctionne bien). Il assure (quand il fonctionne) l'égalité de tous devant la santé, l'éducation, les transports, la communication, la culture, autant de «biens communs» qu'il faut chérir. La France a de relativement bons services publics, trop chers mais bons. Il ne peut être question de les supprimer.

Mais La Poste? Ah La Poste! Vous n'avez peut être pas fait attention à l'évolution récente de cette vénérable institution remontant à Louis XI, alors on vous résume.

Le premier léger problème avec la Poste est que le courrier lettre-papier est une activité qui disparaît. Depuis plus de dix ans on observe un «découplage» : auparavant le volume du courrier progressait en parallèle avec le PIB, maintenant c'est fini. Le volume des lettres que vous envoyez à votre jeune grand-mère, chers défenseurs du service public, diminue. Avouez: vous n'écrivez plus et vos enfants encore moins.

Et Internet vous connaissez? L'an passé 7 millions de contribuables, dont vous sûrement chers soldats, ont préféré télé-déclarer leurs revenus au fisc. Un sur huit. Dans cinq ans, ce sera un sur deux, ou deux sur trois. L'assurance-maladie, autre service public, envoie ses relevés de plus en plus souvent par e-mail, faisant perdre à la Poste l'an passé 200 millions d'euros de chiffres d'affaires. Le courrier est tendanciellement en déclin et on ne peut pas vouloir équiper la France entière en liaisons en fibre optique, sans que cela porte, en soit, une formidable accélération de ce déclin.

Autre petit problème, chers camarades, le courrier des entreprises représente 85% du total. La Poste travaille pour les entreprises, en totale concurrence. Les lettres pour les particuliers, ce que vous nommez «service public», ne pèsent plus que 15% à peine du chiffre d'affaires de La Poste, partie en peau de chagrin. C'est d'ailleurs ça qui pose problème dans les campagnes. Car le courrier des entreprises est ramassé par les voitures jaunes ou livré directement aux centre de tris de La Poste, ou de ses concurrents étrangers (par camions jusqu'en Hollande par exemple, vous l'ignoriez?). Les 11.000 bureaux de Poste dont la répartition date de 1914 ne ramassent donc que 15% du courrier à peine ; d'où leur surnombre. Le débat sur la réduction de certains de ces bureaux est ancien et La Poste a, depuis cinq ans, développé 5.600 «points de contacts» en donnant au boulanger ou au buraliste du village le droit de rendre l'essentiel des services postaux: affranchissements, mandats... pour la plus grande satisfaction des clients, pardon des «usagers», selon les sondages qu'elle réalise.

Tout ça pour dire, fiers chevaliers du non-profit, que La Poste n'est plus du tout La Poste telle que vous la rêvez. C'est déjà une entreprise plongée dans un domaine hyper-concurrentiel de la communication. Et, si, en 2003, la Cour des Comptes s'alarmait du retard pris face à la poste allemande ou néerlandaise, des progrès ont été faits.

La Poste française est devenu le 2e opérateur européen, elle a investit en Grande-Bretagne, au Portugal, en Afrique, en Slovénie, en Croatie, en Russie. Partout, elle accompagne les entreprises en les aidant à régler leurs problèmes de courrier. Puisque son cœur de métier fond comme neige au soleil et que la concurrence pince les marges, elle investit en aval: pour devenir l'entreprise qui livre les colis commandés par internet. Et en amont, pour préparer le courrier des entreprises, pour leur proposer des actions marketing et, demain, pour gérer les adresses des clients, réservoir considérable de valeurs.

Rêver de revenir à La Poste de papa est un peu tard. La Poste doit bouger encore, regarder devant et pas derrière, des irréalités et des nostalgies. Il y a honnêtement d'autres institutions plus «service public» à défendre, à commencer par la très dégradée éducation.

Eric Le Boucher
Pour Slate.fr 

 

Publié dans Economie

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