Michael Jackson : le théâtre des opérations

Publié le par ledaoen ...



Ni vraiment vivant, ni tout à fait mort, Michael Jackson a terminé son show, ce mauvais thriller dont il fut à la fois la victime et le machinateur, dans un tiers et bien piètre état : bambin barbu, zombie de Bambi, pathétique chorégraphe et danseur d'une spectrale 
limbada, mâtinée de valse Disney. Avant de succomber, il avait longtemps parodié la mort, en poussant à l'extrême la mise en scène de la haine de soi, en incarnant sa propre négation jusqu'à affecter la phylogenèse par-delà l'ontogenèse. Niant ses racines familiales, raciales, sexuelles avec une effrayante radicalité, il s'est arraché non seulement à son arbre généalogique, mais au tronc de l'espèce humaine. Voilà un homme qui s'est détruit en se recréant, qui s'est proprement décréé. Il convient dans son cas de parler moins d'une vie que d'une vaste opération ou, mieux, d'un théâtre des opérations : médiatiques, financières et, bien sûr, chirurgicales.

Il est à la fois exception monstrueuse et produit le plus abouti d'une culture. « Nous avons tous un Michael Jackson en nous » a déclaré le ministre français de la Culture, voulant dire seulement que tout le monde a en tête une de ses chansons. Il faut aller plus loin et avancer que l'homme moderne est un Michael Jackson en puissance, que ce dernier a divergé de l'humanité pour mieux lui tendre un miroir à peine déformant. Il a passé sa vie dans l'écran, tandis que ses contemporains la passaient de plus en plus devant. Il fut bien le reflet de leurs fantasmes et de leurs aspirations, une vision de l'après-dernier homme. Dès lors tout, dans sa vie, est emblématique, depuis l'origine.

Rappelez-vous, au commencement était la vibe : Michael Jackson n'a pas à proprement parler vu le jour au sein d'une famille, il a été incubé dans l'un des premiers et des plus juvéniles boy's band de l'histoire de la musique, sorte de fratricide Star académie dont il est sorti grand vainqueur. Il n'a par la suite cessé d'essayer de se distinguer non seulement de ses frères, mais de ses frères humains. Car il n'a jamais fait que mimer l'humanité : qui, par exemple, a pu croire un instant à son personnage d'adolescent banal qui emmène une jeune fille au cinéma au début du vidéoclip de Thriller (alors qu'il est criant de vérité en zombie) ? Qui a pu prendre au sérieux sa contrefaçon de la virilité à l'époque de Bad ? Qui a pu réellement voir en lui un mari et un père de famille ? Même son sommeil était artificiel, les boîtes à rythme ayant supplanté le rythme circadien : trop habitué sans doute aux salles d'opération, Michael Jackson ne trouvait paraît-il le repos que sous perfusion d'un puissant anesthésiant. Tant il est vrai que les images ne dorment pas, mais s'éteignent.

Son enfance volée, transposée en dessin animé alors qu'il n'avait que onze ans, est un non-lieu de naissance qu'il passera sa vie à essayer de retrouver, qu'il finira par recréer dans son ranch de Neverland, sous forme d'un parc d'attraction domiciliaire. Il en fera même une danse : le fameux Moonwalk, dont il n'est pas l'inventeur mais auquel son nom restera à jamais attaché, est un pas de danse essentiellementrégressif et profondément moderne : il consiste en effet à reculer en donnant l'impression d'avancer. Il est tentant de dire, en paraphrasant Giraudoux, queMichael Jackson n'a jamais eu lieu. Il a voulu réaliser dans son être (et peut-êtrepar son être, comme un Christ pantomime) la grande utopie de la modernité, cette absurdité d'une enfance éternelle dans un parodis de guimauve, sans péché originel, où la couleur ni le sexe, ni aucune différence n'auraient la moindre importance.

Sa musique fut universelle avant tout par son savant métissage de disco, de rock, de funk, de hip-hop, un gémissement à la James Brown par-ci et un riff d'Eddie Van Halen par-là. Musique postmoderne pour un artiste déjà post-mortem, triomphe synthétique des musiques noires et blanches enfin accordées. Il joue l'humanité, mais fait l'unanimité. La planète entière cryogénie. MTVisionnaire, il fut le premier artiste noir diffusé sur la célèbre chaîne musicale, à laquelle en retour Thriller donna une crédibilité en faisant du clip une forme d'art autonome et un passage obligé pour tout musicien. Durant les années 90, alors que le monde retombe en enfance et vit sur l'héritage artistique des années 60, lui vit littéralement des rentes que lui procurent les chansons des Beatles, de Bob Dylan et de Joni Mitchell dont il a acquis les droits.

Tout lui réussit. Un succès aussi éclatant ne pouvait que faire pâlir et c'est exactement ce qui se passa. De même qu'il n'a jamais parlé que de lui dans ses chansons, il a fait corps avec sa musique, il s'est instrumentalisé, son corps devenant corde, au point de se métisser lui-même. Commença alors une folle odyssée de l'espèce : petit garçon noir, il finira femme blanche voilée, après son rachat par le fils du roi de Bahreïn, qui épongea ses frais de justice et finança son grand come-back, sa résurrection scénique avortée. Tout à la fois homme et femme, enfant et adulte, riche et pauvre (impossible de savoir s'il est mort ruiné ou plein aux as), blanc et noir, être de chair et chimère, il est devenu unique en abolissant en lui toute singularité, paroxysme du diktat de notre temps : sois différent comme tout le monde. En une démoniaque parodie de saint Paul, il a voulu être tout pour tous, mais simultanément, au prix de son âme : il est donc devenu rien, un Golem sans créateur, un Lego®lem fabriqué de toutes pièces par lui-même, un afrométhée.

Idole absolue de notre monde parodisiaque, il a combattu la mélanine comme le mal pour effacer en lui toute part d'ombre et devenir blanc comme Blanche Neige. Ses catastrophiques interventions chirurgicales l'ont dépouillé de tout caractère et en ont fait cette pure monstruosité : un visage impersonnel, blanc comme un écran. Car le grand crime de Michael Jackson est d'avoir tué en lui la personne. En un sens, il a réussi cet ultime paradoxe de devenir clone, caractéristique qu'il a transmise à ses enfants, dont l'un n'a officiellement pas de mère et se distingue de son frère par un chiffre (il s'appelle Prince Michael II !). Un clone triste, bien sûr, mais surtout un clone sans pareil, une copie sans original, un ectoplasme. Si l'humanité était un médicament, il en serait le générique, peut-être même le générique de fin.

Christian Monnin

 

Ce texte est extrait d'un article à paraître en septembre 2009 dans le No 25 de la revue Égards (www.egards.qc.ca)
Merci au Ring : www.surlering.fr 

Publié dans Culture

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