Préliminaires d'Iggy Pop : La critique

Publié le par ledaoen ...



Dans « Préliminaires », l'ancien chanteur des Stooges délaisse le « format Pop » au profit de ballades douces-amères et de rythmes alanguis

 


Il suffit d'écouter parler Iggy Pop pour se rappeler que l'admiration pour lui ne se limite pas aux fulgurances soniques et aux déchaînements trash gravés dans la légende du rock. Ponctuée parfois d'un rire de sale gosse, la voix de ce gentleman punk, âgé de 62 ans, caresse une profondeur altière, plus proche de Sinatra que de Johnny Rotten, le leader des Sex Pistols. Quelques-unes des plus belles chansons d'Iggy Pop ( I'm Bored, The Passenger, Nightclubbing, Cry for Love...) ont ainsi concilié l'élégance du crooner avec une fièvre électrique, marque de fabrique de ce mythe américain depuis ses débuts avec les Stooges, à la fin des années 1960.

Parfois, au hasard d'une discographie solo surtout consacrée à la célébration de son personnage d'inusable guerrier rock, des écarts l'entraînaient vers plus de suavité. In the Death Car, avec Goran Bregovic, une reprise du thème de James Bond, We Have All the Time in the World, un duo avec Françoise Hardy ( I'll be Seing You), un album atypique, Avenue B (1999), où il ouvrait son journal intime, rappelaient le potentiel d'un timbre aussi à l'aise dans la romance que dans la rixe.

Jamais pourtant James « Iggy Pop » Osterberg n'était allé aussi loin que dans Préliminaires, son nouvel album nimbé de ballades douces-amères, blues alanguis, bossa usée, chanté-parlé atmosphérique. Le titre en français s'affiche en référence à l'écrivain Michel Houellebecq, dont le roman La Possibilité d'une île aurait eu une influence déterminante sur la couleur de ce disque.

« J'ai aimé sa façon de révéler des vérités complexes avec une précision de chirurgien », souligne Iggy Pop. Il explique s'être identifié à Daniel 1 ( « Daniel One »), l'un des héros du roman. « Je me suis retrouvé dans ce personnage d'artiste de music-hall usé par sa carrière, qui pense à se retirer et espère une nouvelle vie, tout en ayant beaucoup de mal à appréhender la réalité. » Attraction du grand cirque rock, la bête de scène avoue se sentir parfois prisonnière de son fonds de commerce et n'avoir que depuis peu « une perception à peu près pertinente de ce qu'est la vraie vie ».

Autres thèmes du livre faisant écho à des expériences personnelles : les plages d'Espagne, l'amour des chiens (le créateur de I Wanna Be Your Dog se fait ami des animaux avec King of the Dogs et A Machine for Loving), l'obsession des fortes poitrines et l'influence des gourous. « Le gourou le plus proche des Stooges était John Sinclair, le manager du groupe MC5, qui dirigeait les White Panthers, un parti insurrectionnel. »

Le destin a voulu qu'après sa lecture de La Possibilité d'une île on propose à Iggy Pop d'illustrer musicalement un documentaire, Derniers mots, d'Erik Lieshout, consacré à Houellebecq. L'enregistrement en français des Feuilles mortes, classique de Prévert et Kosma, date de cette époque. « Je m'étais déjà essayé à Autumn Leaves , son adaptation en anglais, devenu un des grands standards du jazz. Mais je me suis aperçu que le texte original était bien plus fort. »

UNE ESTHÉTIQUE FRANCOPHILE

L'idée d'un album a fini par germer, le chanteur greffant à ce projet des chansons inutilisées parce que n'entrant pas dans l'habituel « format Pop » : le délicieusement caverneux I Want to Go to the Beach, une reprise d'How Insensitive, d'une de ses idoles, Antonio Carlos Jobim, de nouveaux morceaux composés à la guitare acoustique avec son producteur, Hal Cragin, « marié à une Française ».

L'esthétique francophile de l'album paraissant effaroucher les maisons de disques anglo-saxonnes, c'est le label Virgin France qui prend en main la sortie de Préliminaires (un coffret en édition limité contient un petit carnet illustré par Marjane Satrapi).

Iggy Pop a fini par rencontrer Michel Houellebecq. « Autant je peux ressembler à un rocker, autant lui ressemble à un écrivain », rigole-t-il. « Nous partageons, entre autres, un goût pour les fromages forts. »

En 2008, cet album solitaire, exposant fêlures et apaisement, s'annonçait comme une parenthèse au coeur de la reformation des bruyants Stooges en 2002. La mort du guitariste historique du groupe Ron Asheton, le 6 janvier, donne un autre éclairage à la sortie de Préliminaires. « Cette mort m'a remué, je ne suis pas sûr pour l'instant de vouloir me remettre au rock. »

Stéphane Davet

 

 

Pour Le Monde
Article paru dans l'édition du 30/05/09 

 

Publié dans Culture

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