Desproges est vivant et nous sommes morts

Publié le par ledaoen ...


Si tu savais le mauvais coup qu'ils t'ont fait, Pierre : ces abrutis ont donné ton nom à des impasses, à des salles polyvalentes et même à des écoles. Comme Pascal Sevran ou Pierre Perret. Cela ne donne pas envie de mourir. Autre sale coup : ils ont fait de toi une figure sainte qu'ils ont punaisée sur le mur de leur cauchemardesque panthéon, entre Coluche et je ne sais quel autre « sage » humaniste des années 80, du genre du Commandant Cousteau ou de Dalida. On te convoque dans toutes les discussions. On invoque ton nom avec des trémolos dans la voix. On ressasse jusqu'à l'indigestion ta fameuse maxime morale : « 
On peut rire de tout mais pas avec n'importe qui », que tu avais glissée dans ton « réquisitoire » contre Jean-Marie Le Pen lors d'un Tribunal des flagrants délires de France Inter, sans se replonger dans l'intégralité de l'émission où l'on avait beaucoup ri, et où le leader nationaliste n'avait pas été si malmené que cela (1). Ces vaches d'anti-racistes ! On regarde parfois le ciel en disant des énormités du genre : « Ah, mais qu'est-ce que Desproges aurait dit de ceci ou de cela ? » Comme si tu en aurais eu quelque chose à faire, Pierre, des frêles débats de notre temps, des burqas, des Bayrou, des bébés congelés, des moustaches de Yann Arthus-Bertrand, ou de la reconnaissance de la traite négrière... On aime à se rappeler tes irrésistibles traits d'humour noir à propos du cancer, maladie qui t'emportera sans crier gare. Sans savoir qu'en écrivant bien de ces délicieux textes sur la maladie, tu ne te savais pas encore atteint. Ces balourds de modernes estiment aussi que tu es « trop tôt disparu ». Comme Claude François, Marilyne Monroe, Mike Brant, James Dean ou Georges Pompidou. Ces crapules voudraient certainement te voir à leur côté, aujourd'hui... Pourtant le 18 avril 1988 était une belle date pour mourir. D'autres auraient dû s'en inspirer, mais c'est déjà trop tard.

Ils t'ont neutralisé, Pierre.... Certainement parce que ton ardente misanthropie les insupportait, et parce que ton « propos » faisait naturellement de toi une sorte d'anar de droite aux tropismes infréquentables : tes incessantes moqueries contre les grandes figures « éthiques » de la gauche mitterrandiste, ton individualisme envers et contre tous, ton cynisme râpeux, ta façon de manier avec dextérité des thèmes hautement inflammables (les femmes, Hitler, les juifs, les coiffeurs, etc.), ton verbe où l'impardonnable calembour émergeait d'une mer agitée de style et d'érudition, et bien sûr ta mauvaise humeur contagieuse ! Ah ! Ce n'était pas possible ! Evidemment, les modernes peuvent se raccrocher à ton antimilitarisme, ta liberté de ton et tes joyeuses envolées lyriques. A ta « tendresse », aussi. Qui se lisait sur ton visage. Et puis quoi, encore ? Pierre, crois-moi, ils t'ont neutralisé... Ils ont bricolé une statue, complètement creuse, à ton effigie. Ils t'ont rendu intouchable. Ils ont vidé ton humour de tout son sens et de toute son agressivité misanthropique d'origine. Ces vaches ont réussi à faire en sorte que plus personne ne lise ni n'écoute ton oeuvre. Ils ont tout entrepris pour te faire entrer dans l'histoire de l'humour français contemporain... ce qui était la dernière chose à faire.

Parce que, de nos jours, depuis que tu es mort en fait, les humoristes ont bien changé. D'ailleurs on ne parle plus vraiment d'humour. Les humoristes appartenaient à l'ère glacière, comme Georges Marchais ou les Beatles. Non. Maintenant les maîtres du jeu font de la Stand up comedy. Le cancer du one-man-show classique. Ils pensent qu'interpeller le public suffit à produire l'étincelle intellectuelle du rire. Plus personne ne croit vraiment aux vertus spirituelles de l'écriture comique. Trop discriminant ! Pierre Dac aux orties, avec Alphonse Allais et Alfred Jarry ! C'est la dictature des vanneurs low-cost et des comiques « à messages » communautaires. Ceux qui font rire avec « leurs racines ». Le marché s'est drôlement segmenté, si tu savais. Il faudrait que je trouve les mots pour te parler du « Jamel Comedy Club », qui est un peu comme « La Classe » de Fabrice, mais en pire. Ou des effrayants Eric et Ramzy. C'est la massification. Le trash. L'esprit « Canal » livré aux cochons. La maltélévision. Et le tout baignant dans une vague ambiance libertaire gauchisante, innervée de thématiques sociétales pompées dans Libé. Un bon comique, formaté pour la modernité, devra faire rire pêle-mêle sur l'intégration, le « danger » sarkozyste, les gays, la banlieue (où sont les « talents » de demain), etc. On est dans le prêt-à-penser. Dans le prêt-à-rire. Au fond c'est ton ami Guy Bedos qui a remporté la bataille. C'est son esprit (paix à son âme) qui plane toujours sur l'humour français.  Lui qui déclarait récemment dans Politis : « Il faut attaquer les gens dangereux. (...) les patrons, les méchants. Ce qui est beaucoup plus excitant. (...) Il faut être méchant avec les méchants ! » Tu vois, Pierre, l'humour est devenu une branche de la morale. Les humoristes sont devenus des donneurs de leçons. Et ces nouveaux prêcheurs préfèrent rire des « méchants » que des cons. C'est la fin de tout. Sans parler de Saint-Coluche, qui a imposé durablement la sinistre image du comique « au grand coeur », concerné par les malheurs de ce monde, et prêt à cesser de rire pour entrer en croisade contre les injustices. Figure humanitaire sacralisée. Sans parler, non plus, de Dieudonné, qui s'est lancé à corps perdu dans un triste combat « anti-sioniste » ayant anéanti tout potentiel comique. Tu vois le genre, Pierre, c'est le manque de recul, c'est le monopole du coeur et de l' « engagement »... les clowns sont tristes. Le 18 avril 1988 était décidément une belle date pour mo

Evidemment j'aimerais rosser ces salisseurs de mémoire qui veulent faire de toi une idole compatible pour la modernité. Compatible avec la France de Julien Coupat, de Philippe Val, de Siné et de Jamel Debbouze. La France pacifiée et entièrement moralisée. La France qui rit sérieusement. La France qui rit utile. Gravement. La France d'après. Ces manipulateurs oublient que tu as été tout sauf politiquement correct dans ta vie et ton oeuvre...  Je prends un exemple. Parmi d'autres. Tu as commencé ta flamboyante carrière comme journaliste au quotidien L'Aurore. Un journal de droite un tantinet poujadiste, prisé des petits commerçants anxieux et des atrabilaires professionnels. Tu t'y attaquais à des tas de gens considérés comme parfaitement honorables, à l'époque, dont l'assassin pseudo rebelle Jacques Mesrine, chouchou de la gauche française et ennemi public numéro « un ». Sur le massacre journalistique du christique Mesrine par toi, Pierre, on (re)-lira gaiement ce croustillant dossier (2). Se moquer des « postures » de Mesrine et de sa mythologie du bandit au grand coeur ! Voilà qui n'est pas très compatible...

Mais ce ne serait certainement pas assez pour persuader les modernes de ton mauvais esprit. Comme il y a des salles polyvalentes, des impasses et des écoles maternelles à ton nom, tu es neutralisé. Complètement neutralisé. Il n'y a vraiment rien à faire. On pourrait toujours agiter le tapageur sketch de l'un de tes premiers spectacles, où tu demandais au public encore innocent : « Je crois que des juifs se sont introduits dans cette salle... » Mauvais esprit. Autant que pour ton hilarant recueil Les Etrangers sont nuls ou encore pour ton 45T méconnu de 1983 Ca, ça fait mal à l'ouvrier...  dans cette immortelle chanson, tu te moques joyeusement (et de façon outrageusement politiquement incorrecte...) de la bienveillance médiatique qui entourait alors la classe « ouvrière » depuis l'arrivée au pouvoir de Mitterrand en 1981. Après Jésus-Christ. La chanson faisait : « L'existence morne et fadasse / De Brouchard le pâle OS2 /  Se déroule à Garges-les-Gonnasses /  Loin du luxe des gens heureux... » Zone interdite ! Se moquer des « petits », ces nouveaux ultra-puissants de la mythologie de l'époque. Incroyable ! De nos jours on taxerait certainement cet hymne anti-prolétarien inécoutable et décalé de « méprisant », voire de « déplacé ». Et on te demanderait des « excuses » publiques. Ou bien Ségolène Royal s'excuserait à ta place. Mais on frôlerait l'excommunication médiatique.

Alors, Desproges, vraiment anar de droite ? Il suffit de se replonger dans ton oeuvre pour s'en persuader. Il suffit de relire tes Chroniques de la haine ordinaire, par exemple, pour s'en convaincre. La seule chose que l'on omet de dire lorsque l'on parle de toi - aujourd'hui - c'est que ton  humour n'allait pas dans le sens de l'Histoire. Tu étais à contretemps. Singulièrement dans le contexte des « années Mitterrand », et de leurs tapageuses effusions lyriques et moralisantes. Inactuel donc impérissable, tu étais à contretemps, car le sujet de ton courroux quotidien ne portait pas sur l'époque, mais profondément sur l'Homme. C'est peut-être là, sur ce détail, que se jouait ton originalité d'humoriste et ton talent d'écrivain. Tu savais voir, par-delà le « cirque » habituel de la société, par-delà la « comédie humaine », ce qu'était profondément l'humain. Détestable, et pas vraiment récupérable. Sans espoir. Dés lors, il ne te restait plus qu'à rire de cette bêtise et de cette tartufferie humaine, de ce cruel rire irremplaçable de misanthrope aigre-doux, et de contempteur de l'absurde, qui ne s'est jamais vautré dans l'idéologie facile ou l'utopisme préfabriqué. Peut-être, Pierre, parce que tu aimais davantage les mots aux gens... 
Il faudra certainement de nombreuses années encore pour que la réalité de ton oeuvre - à la noirceur comique étincelante et désespérée - émerge et s'impose, au-delà de la caricature dont on accable ta mémoire. Mais tu nous avais prévenu, camarade, ton « cadavre sera piégé »...

Par François-Xavier AJAVON, pour LE RING 

Article dans son édition originale



(1) A une époque, d'ailleurs, où l'on invitait le leader frontiste dans les émissions de « variété » (avant que l'on découvre que son régime alimentaire était fait d'enfants innocents et de vierges effarouchées). Pour se faire une idée de l'ambiance de cette émission, on écoutera notamment le sketch de Luis Régo, ayant suivi les réquisitions de Pierre, « 
La journée d'un fasciste » qui peut être perçu comme une critique amusée des ligues de vertu anti-fascistes du moment :http://www.youtube.com/watch?v=kL6286lGjmM

(2) http://www.desproges.fr/obsession/desproges-et-mesrine

 

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