Nos phobies dans une carafe, par françois Reynaert
Devinette : elle est utilitaire, moche, vient d'Allemagne, elle a d'ailleurs tout pour
figurer dans la panoplie complète du Grün de ce pays et elle fait un tabac depuis quelques années en France. Vous répondez ? La sandale Birkenstock ! Aïe ! Ce
n'est pas bête, mais nous ne pensions pas à elle. Alors ajoutons un élément à notre quiz. Elle est cousine (germaine) de la sandale mais elle se porte sur la table, et non au pied. Et voilà, vous
y êtes : c'est la Brita, cette fameuse grande carafe en plastique équipée en son milieu d'un gros filtre, et qui se répand dans les cuisines de nos contemporains. Vous ne voyez pas de quoi il
s'agit ? Rassurez-vous. Au train où vont les ventes, vous le verrez bientôt, et si ce n'est elle, ce sera une de ses soeurs. Un million d'exemplaires de cette seule marque vendus dans l'Hexagone
en 2008; diverses firmes concurrentes qui lui mordent les mollets (Terraillon et Culligan) et même les marques distributeurs (Système U et Auchan) qui courent derrière. On appelle ça un marché
porteur.
Etonnant destin des objets. Elle fut inventée dans les années 1960 par un tout petit industriel allemand sans
doute fort éloigné des préoccupations écolo-bobos du moment : il vendait des filtres pour les batteries d'automobile. Il eut l'intuition de se recycler dans le traitement maison de l'eau de
ville, parce que son entourage trouvait qu'elle sentait trop le chlore. Sa fille s'appelait Brigitte, en diminutif, et en allemand, ça fait Brita. Dix ans plus tard, notre nouvelle amie passe la
Manche, adoptée par des Anglais qui veulent une eau plus douce pour faire leur thé. Quarante ans plus tard, la voilà donc qui s'impose aussi en France, en jouant
le troisième homme, si l'on peut dire, dans un match qui ne se pratiquait qu'à deux.
Jusque-là, le clivage était simple : on avait d'un côté la famille eau du robinet et sa simplicité biblique, et
de l'autre la famille eau minérale, ses vertus supposées et son marketing en bombardement continu.
Les angoissés du robinet
Désormais, au milieu coule une carafe, qui fait son lit dans les défauts creusés par les deux autres : le
château la pompe, ça peut faire peur, et le château la bouteille (un marché en chute libre), ça peut faire cher. Notre Brita ne surfe-t-elle que sur une mode éphémère ? Connaîtra-t-elle le triste
destin de tant d'autres gadgets, ira-t-elle rejoindre bien vite la yaourtière et la crêpière-qui-fait-raclette dans le placard du haut de la cuisine, au grand cimetière des cadeaux de fête des
mères idiots ? Ou, comme le micro-ondes, par exemple, s'imposera-t-elle dans le long terme ? Contentons- nous de constater qu'elle marche aujourd'hui parce qu'elle condense les névroses du temps
et surtout les contradictions qu'elles entraînent. Risquons-en une psychanalyse express :
1) «J'ai acheté ça, vous disent les
flippés, surtout avec tout ce qu'on raconte sur l'eau du
robinet.» Et allons-y qu'on vous touille une petite tambouille dans laquelle reviennent
les pesticides et les nitrates de l'agriculture, le plomb des canalisations et même le dernier communiqué de David Servan-Schreiber et d'une paire d'autres éminents cancérologues qui conseillent
l'eau en bouteille ou l'eau filtrée aux malades du cancer. Faut-il rappeler aux angoissés du robinet la mise au point cinglante de l'Académie de Médecine qui a suivi
: «L'eau du robinet est un des composants les plus sûrs et les plus sains de notre
alimentation» ? Faut-il rappeler que le premier communiqué lui-même soulignait que la
recommandation ne valait pas pour la majeure partie du territoire, dont l'eau est parfaite ? Et insister auprès de ceux qui doutent de leur réseau, ils n'ont qu'à aller en mairie exiger les
analyses. «C'est un droit que nous conseillons à tous les citoyens d
exercer», nous précise Anne Le Strat, fervente écolo, élue municipale et patronne de l'eau à
Paris. On a compris le centre de notre première névrose : la santé
Le plus amusant de l'histoire est que les seuls qui ne se risquent pas sur ce terrain sont les fabricants des
carafes eux-mêmes. Ils doivent savoir combien ces terrains sont dangereux et mouvants.«Ce que
nous préférons mettre en avant, c'est l'intérêt gustatif», nous dit prudemment M. Mac
Gregor, le patron de Brita France. Qu'en est-il exactement ? Tels qu'ils fonctionnent, les filtres éliminent deux éléments de manière sûre : le calcium, d'abord. C'est utile pour éviter
d'entartrer sa bouilloire, mais, à part ça, notre brave calcaire n'a jamais fait le moindre mal à personne. Le chlore, ensuite, qui, en effet, peut avoir un goût et une odeur. Glissons au passage
qu'il suffit, pour les faire disparaître sans le moindre matériel, de laisser son eau reposer au frigo une paire d'heures. Notons aussi que le chlore a un autre intérêt : il tue les microbes, qui
reviennent donc si on l'élimine. En clair, bien utilisée, la carafe ne sert pas forcément à grand-chose sur ce chapitre, mais elle est sans danger, ce qui n'est pas si mal. Mais si elle n'est pas
lavée régulièrement, et si on y laisse stagner de l'eau plus d'un jour ou deux, elle peut facilement virer au désastre bactériologique. Pour un produit santé, c'est ballot.
2) «Au moins la carafe, vous disent les
«britistes», ça évite toutes ces bouteilles en
plastique.» Ah, la bouteille en plastique ! Avec le terrible sac de la même matière,
elle focalise notre nouvelle phobie, le déchet. Nous voilà au coeur de l'autre obsession (légitime) du nouveau siècle : l'environnement. La carafe ne lui nuit pas, c'est évident. Mais ces
filtres, qu'il faut changer une fois par mois, ces cartouches emplies de charbons actifs à base de noix de coco (rien qu'avec ce nom exotique on tressaille à imaginer l'empreinte carbone qu'ils
doivent coûter en transport, ceux-là) ? Elles sont parfaitement écolo-compatibles, affirment leurs défenseurs, dès lors qu'on accepte de les ramener, une fois utilisées, dans les magasins qui
s'occupent de les recycler (c'est-à-dire la plupart des magasins qui les vendent). Notons tout de même, pour être équitable, que ça devrait être le cas aussi des bouteilles, ces mal-aimées :
lâchées dans la nature, elles sont un désastre; convenablement triées, elles sont recyclables à 100%.
3) «Et puis la carafe, c'est quand même plus économique», ajoute-t-on enfin pour nous amener à un centre d'intérêt très à vif en temps de crise : les sous. L'est-elle tant que ça ? On en revient à nos
cartouches : environ 5 euros pièce, pour 150 litres en moyenne - ce qui fait moins que l'eau en bouteille -, mais à changer tous les mois, en étant obligé, bien sûr, de rester fidèle à cette même
marque. C'est le principe, tout le système repose là-dessus. Comme pour les machines à café à dosettes, les rasoirs à lames bizarres ou les téléphones portables, en achetant une carafe, on
n'achète pas un pot à eau, on achète le droit d'être enchaîné à perpétuité à l'accessoire sans lequel il n'est rien.
François Reynaert