"Battlefield" d'Ez3kiel : La critique

Publié le par ledaoen ...



Huit mois seulement après la sortie de Naphtaline, voyage mélancolique au cœur d’une boîte à musique secrètement plongée dans l’obscurité d’un temps révolu, on pourrait s’attendre, à la vue d’un nouvel opus, qu’il affirmerait la continuité d’un voyage dans le passé doux et tendre, calme et réservé, nostalgique et serein. On pourrait imaginer que les influences et la narration ascensionnelle se mêleraient dans une coordination paisible, un acheminement limpide vers le salut, la révélation d’un monde d’amertume où le temps s’arrête parfois pour délivrer une sensation de paix et de bien être spirituel. On pourrait s’imaginer une redondance des mélodies, un simulacre de nouveaux sons, une pale copie sans surprise qui recracherait inlassablement tout son flot de déjà vu… Mais ce n’est pas le cas de cet album…

Fidèle à sa réputation, Ez3kiel présente, une nouvelle fois, bien plus qu’un enchaînement de morceaux de qualité, mais un habile mélange de genres, de styles et d’influences. Battlefield révèle davantage qu’une symphonie magistralement orchestrée ou qu’une œuvre originale à la fois attrayante et déstabilisante, atypique et inclassable. C’est un univers musical parfois étrange, parfois nostalgique, parfois gargantuesque, parfois doux, parfois violent, mais toujours aussi profondément travaillé et singulier.

A l’invers de Naphtaline, résolument mélancolique et satiné, ce nouvel opus converge dans une sonorité plus brute. Comme une attente douloureuse, les pistes dressent une sensation instable où le rythme soutenu et les basses ascendantes amplifient la tension et dresse un univers vaste et contrasté. Représentation sonore d’une substance imaginaire, "Adamantium" établit l’humeur générale de l’album par une ascension progressive qui se distingue au gré des mélodies traduisant parfois une descente aux enfers, parfois le silence, puis l’inconnu, une peur pourtant agréable qui se répand imperceptiblement au fil des accords et des samples harmonieux qui s’inscrivent avec douceur pour produire cette dimension propre au groupe.

Présent sur l’album précèdent, "Volfoni" réapparaît sous une version retravaillée. Si ce n’est le thème principal qui demeure récurent, la composition, plus symphonique, plus orchestrée, présente un morceau totalement différent. La dimension d’espace prend toute son ampleur, une notion d’apaisement qui semble se profiler sous forme d’un leure mystérieux. Le rythme et l’apport de cuivre engendre une impression de ralenti, une stagnation intemporelle, comme si tout ce qui entoure la composition semblait s’arrêter. On retrouve cette impression sur des morceaux tels que "The Wedding" où un suspens s’établit autour des passages orchestrés, tel un spectateur impuissant d’un duel fantastique sous un soleil de plomb. L’association d’une apogée d’Ennio Morricone décrite par Camus et l’obnubilation maladive du soleil dans l’Etranger. Retraçant également une notion de lenteur, "Lull" perturbe les notions temporelles. Celle-ci renoue avec l’album précèdent à travers sa nostalgie et des paysages plus doux, semblable à une étendue blanche qui recouvrirait partiellement une folie omniprésente, et se rapprochant des compositions les plus apaisantes de groupes comme Godspeed You ! Black Emperor, Mogwaï, ou encore Sigur Ros.

Les titres s’échelonnent au gré de transitions minutieuses pour former un ensemble indissociable, une narration sinusoïdale, un conte sombre où monotonie et langueur ne sont pas des arguments vains. D’un ascenseur qui mène aux entrailles de la terre, dont le rythme s’articule autour d’accélérations cardiaques défaillantes, à une descente aux enfers interminable et lancinante, des images prennent forme, la musique reflète plus qu’un enchevêtrement de sons associés les uns aux autres avec maestria, mais la narration subjective d’une évasion intemporelle et indéfinissable. "Break or die" rassemble les éléments de ce type de narration contrasté. Un passage. Turbulence / Choc / Respiration haletante / Peur écarlate / Labyrinthe / Une obscurité aveuglante… qui ne cesse jamais… jamais totalement… Haut le cœur / Violence / Souffle coupé / Calme / Tempête / Rage / Dernier soubresaut ? Course effréné / Poursuite… ou poursuivis ?... Gouffre sans fond ? Et maintenant…

Parfois agressif et purement électronique traduisant un son désarticulé crachant avec amertume haine et torture, Battlefield s’articule principalement autour de compositions musicales où se greffent ingénieusement des interventions vocales, dont une collaboration avec Narrow Terance, groupe alternatif prometteur, complète l’univers musical. Le titre "Spit On The Ashes" illustre d’une voix fantomatique et torturé cette association parfaitement maîtrisée, dont les refrains rappellent étrangement les chœurs de Pink Floyd sur des titres comme "Echoes". Mais Ez3kiel mêle également les styles et les genres où des influences Hip Hop contrastent le style général de l’album pour en élargir sa dimension atypique. La saturation admirablement gérée provoque une sensation de résonance, un hurlement tourmenté, descriptif amer d’une folie ordinaire.

Naphtaline traduisait une adaptation du "Lac Des Signes" de Tchaikovsky, Battlefield s’attaque habillement à "Roméo et Juliette" de Prokokiev ("The Mantagues And The Capulet"), reprise originale où funambules et saltimbanques évoluent sous un chapiteau fantasque entre hommes bicéphales et pantins désarticulés. A mesure que le rythme s’accentue, les samples s’ajoutent aux cuivres, les violons vibrent, les sonorités éléctro saturent, les basses raisonnent. Alors que le rideau s’abaisse avec lenteur, un Mr loyal impotent disparaît furtivement annonçant le dernier acte d’un spectacle qui ne peut s’arrêter pour autant.

Alors, pour finir comme il se doit, ces géants sous psychotropes s’éveillent. Les pas lourds de ces machineries exubérantes se mettent en marche… "Wagma"… Mêlant connotations mélodiques résolument classiques et sonorités rock, ce titre incontournable conclut l’album dans une lenteur et une attente invraisemblable. Flots acides d’une écume disparate qui n’efface plus les empreintes du passé, la composition et les arrangements ravivent les résonances d’un rock psychédélique où l’ascension est toujours aussi merveilleuse et la chute toujours aussi fracassante. L’apothéose symphonique du morceau ravive ces dissonances comparables à "One Of These Days" ou "Empty Spaces" des Pink Floyd, une ambiance de live assourdissante, un éclat obnubilant, une sensation de consécration. Alors qu’un ouragan enivrant emporte les souvenirs, l’oubli s’immisce comme l’impression ambiguë et déstabilisante d’avoir rêvé. Mais était ce seulement réel ?

Une nouvelle fois, Ez3kiel livre un album difficilement descriptible, mêlé d’une narration subliminale, bordé de mélodies envoûtantes, contrasté par des passages parfois classiques et parfois hip hop, parfois rock, souvent progressif et particulièrement électro. Varié dans le mélange des genres et particulièrement à l’aise pour les associer à la perfection, le trio tourangeau surprend une nouvelle fois par son style atypique, ses influences et ses inspirations. Les passages instrumentaux dessinent une symphonie fantastique, les sonorités classiques ravivent la nostalgie, les influences électroniques donnent la réplique aux instruments anciens. Original dans sa fabrication, mais surtout unique dans sa conception, cet album dont les sonorités sont visuelles procure cette sensation inhabituelle où chaque spectateur imprimera ses propres dessins de ce conte obscure que décrit Battlefield…

FJ
Pour  albumrock.net
Article dans son édition originale 

Publié dans Culture

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Commenter cet article

johnaas 23/06/2009 20:44

Voici un lien intéressant sur les activités actuelles du groupe EZ3kiel : http://ez3kiel.atelier-arts-sciences.eu/