Retour à Tiananmen

Publié le par ledaoen ...


Par YIYLIN LI écrivain


En mars 2008, je suis revenue à Pékin après dix ans d’absence. Un après-midi, coincée dans un embouteillage, je bavardais avec le chauffeur de taxi, un homme d’âge mûr originaire de Pékin à en juger par son accent.

 

«Ce n’est plus la ville que vous avez connue»,dit-il, quand il apprit que j’étais en visite. J’avais maintes fois entendu cette phrase depuis mon arrivée. «Cela devient trop moderne pour vous ?» demandai-je sans conviction. Le chauffeur de taxi m’avait dit qu’il avait grandi dans une commune populaire proche du Palais d’été, et que sa femme travaillait dans les services sanitaires du quartier.

«Pékin a perdu son cœur.» Je me penchai en avant, fascinée par cette réponse inattendue. Le chauffeur de taxi me dévisagea dans le rétroviseur. «Quel âge vous aviez en 89 ?» demanda-t-il. L’âge de m’en souvenir, dis-je. J’avais 16 ans au moment du massacre de la place Tiananmen. S’en souvenait-il aussi ?

«Si je m’en souviens ?s’exclama-t-il en haussant le ton et pendant un moment, j’eus peur de l’avoir heurté. Dans notre quartier, tous les hommes sont allés bloquer les tanks et les camions militaires. Est-ce qu’on était un homme si on n’y allait pas ? Ma femme a donné tout un mois de son salaire pour les jeunes étudiants qui faisaient la grève de la faim sur la place… encore qu’elle ne gagnait pas grand-chose, bien sûr.»

Je ne m’attendais pas à parler de la place Tiananmen durant ce trajet. Des amis et des voisins que j’avais rencontrés plus tôt avaient discuté, entre autres choses, du boom de l’immobilier et de la Bourse.

«Qu’est-ce qu’il en est sorti de bon ? poursuivit le chauffeur, et il envoya un coup de klaxon rageur à une autre voiture. Au début des années 1990, quand les provinciaux sont arrivés en ville, mes voisins ont commencé à leur louer des chambres. Je leur ai dit : "Ne louez pas à des gens qui ne sont pas de Pékin. Savent-ils ce que les gens d’ici ont vécu en 89 ?" Tout ce qui les intéressait, c’était gagner de l’argent. J’ai dit à mes voisins : "Attendez que leurs enfants aient grandi pour qu’ils enlèvent la nourriture de la bouche des nôtres." Et vous savez quoi ? Ça s’est passé exactement comme je l’avais dit. Les provinciaux ont fait des enfants, leurs enfants sont allés à l’école avec nos enfants, et maintenant, ils sont en concurrence pour les meilleurs emplois et s’imaginent qu’ils ont le droit de se dire de Pékin. Mais je vous le demande : est-ce que ça compte, pour eux, ce qui s’est passé en 89 ? Non. L’important, pour eux, c’est l’argent. Cette ville, je vous le dis : elle n’a plus le cœur qu’elle avait en 89 !»

J’étais touchée par la nostalgie rageuse du chauffeur de taxi. Je me demandais s’il avait fait partie, vingt ans plus tôt, de ces jeunes hommes qui pédalaient sur des tricycles à fond plat pour transporter des corps la nuit du massacre ; peut-être avait-il aidé à pousser un bus dans la rue pour bloquer les tanks, jeté des bouteilles et des cailloux.

Quelques jours plus tard, je rencontrai un vieil ami, Lei, qui avait grandi dans le même immeuble que moi. De cinq ans mon aîné, il était étudiant en avril 1989 quand les manifestations ont éclaté. Je me souvenais qu’il avait l’habitude de venir dans notre appartement une fois par semaine pour nous faire un compte rendu sur l’évolution de la situation : les défilés, les grèves de la faim, les mots d’ordre inventés, les nouvelles stratégies du syndicat étudiant, les bals la nuit sur la place, les idylles entre étrangers. 

Mais deux semaines avant la répression, il s’était retiré du mouvement et avait annoncé que son objectif était désormais de préparer l’examen d’entrée dans le second cycle pour pouvoir aller aux Etats-Unis. Il obtint de bons résultats mais il ne put émigrer car, dans les années qui suivirent immédiatement le massacre de la place Tiananmen, seuls ceux qui avaient de la famille à l’étranger furent autorisés à demander un passeport, et Lei ne parvint pas à trouver ce genre de contact pour quitter le pays.

Que pensait-il de 89 maintenant ? demandai-je à Lei lors de notre dîner. Au cours des dix dernières années, il était devenu un homme d’affaires qui avait réussi, avec une société de conseil et de multiples biens immobiliers à son nom. Il avait pris du poids et ressemblait aux autres hommes gras, bien habillés de la ville, avec les voitures, les montres, les vêtements et les femmes qui vont avec.

«C’était n’importe quoi, affirma-t-il. Ne sommes-nous pas ravis que cela ait été une révolution ratée ?

- Pourquoi ? demandai-je.

- En tant que révolution ratée… dit Lei avec un geste pour éloigner la serveuse qui se trouvait près de notre table. Il y a toujours un petit bout d’histoire que personne ne peut nier. Oui, l’armée a ouvert le feu. Oui, des gens ont été tués. Mais à part ça… laisse-moi te poser cette question : si les étudiants… enfin, si nous avions réussi en 89, que serait la Chine aujourd’hui ? Nous aurions eu une bande de jeunes corrompus inexpérimentés à la place des vieux corrompus expérimentés.

- C’est pour cela que tu as quitté la place ? Parce que tu ne pensais plus que c’était une bonne révolution ?

- Laisse-moi te raconter ce qui s’est passé, dit Lei déjà un peu éméché par l’alcool que nous avions bu. J’étais en train de traverser la place pour aller voir un de mes meilleurs amis qui faisait la grève de la faim mais un des membres de la sécurité étudiante m’a dit que je ne pouvais pas passer. J’ai l’autorisation écrite de la main d’un des chefs du syndicat étudiant, dis-je au type, et il m’a répondu que l’autorisation n’était plus valable, car celui qui l’avait écrite avait été viré. Il me donna trois autres noms et me dit que c’étaient les seules signatures qui comptaient. Réfléchis bien à ça. Sur la place, le syndicat étudiant disait que si un seul refusait de mettre fin au mouvement, nous serions tous solidaires et resterions pour manifester avec lui. Tu vois, ça n’avait rien à voir avec la démocratie, c’était seulement une bande de barjos dirigés par quelques meneurs. Et des gens innocents sont morts pour les ambitions de cette petite clique.»

C’était la première fois que Lei me racontait ces histoires. Peut-être qu’à 16 ans, j’étais encore trop jeune pour comprendre ce qui se passait. Je me souvenais des gens poussant des bus dans la rue pour bloquer les véhicules militaires à la fin de l’après-midi du 3 juin. Peu après la tombée de la nuit, la fusillade a commencé. Mon père nous a enfermées à clé, ma sœur et moi, pendant que ma mère allait au carrefour voisin pour avoir des nouvelles. A minuit, elle est rentrée à la maison et elle pleurait. Elle avait vu le corps d’un garçon de 17 ans dans les bras de sa mère. Un homme s’était proposé pour conduire la mère et l’adolescent mort dans différents quartiers et check points ; certains des soldats avaient pleuré, eux aussi, dit-il.

«Bien sûr, je peux remercier 89, reprit Lei, plus soûl que jamais.J’aurais émigré aux Etats-Unis si j’avais eu l’autorisation mais je ne t’envie pas, parce que je vis chez moi, dans ma propre ville, dans mon propre pays, et je mène une bonne vie, une vie réussie.»

Je hochai la tête en pensant au chauffeur de taxi qui refusait d’oublier ses souvenirs de 89. Je suspectais que la plupart des gens dans le pays devaient être comme Lei, prêts à laisser les morts derrière eux et à monter dans le train qui roulait vers un avenir nouveau, quoique incertain. L’an dernier, quand l’écrivain chinois exilé Ma Jian a fait une conférence à New York, une jeune Chinoise lui a demandé avec colère pourquoi il n’arrêtait pas de parler du massacre de Tiananmen. Des questions semblables m’ont été posées : pourquoi avez-vous besoin d’écrire sur les années 1970 alors que la Chine n’est plus le pays de ces années-là ? Pourquoi revenir sur le passé au lieu d’écrire sur les glorieux Jeux olympiques, ou le pays fort et riche que la Chine est devenue de nos jours ?

Ma réponse à ces questions ? Imaginez-vous demander à Toni Morrison pourquoi vous accrochez-vous à l’histoire et écrivez-vous sur l’esclavage quand l’Amérique a depuis longtemps tourné la page ?

Au cours des vingt dernières années, la Chine est devenue la Chine que nous connaissons aujourd’hui, en partie à cause de 89, et je trouve à la fois étrange et alarmant que le refus de revenir sur ces événements vienne non seulement des autorités, mais aussi des gens, qui semblent mal à l’aise quand on leur parle de cette histoire. 

Peut-être que seuls ceux qui ont perdu leurs proches en 89 allumeront désormais les bougies du souvenir.

Un poème du IVe siècle nous livre la sagesse de nos ancêtres :«Les affligés pleurent encore quand les autres chantent déjà dans un heureux oubli. Qu’est la mort sinon un voyage de retour à la montagne ?»

 


YIYLIN LI

Traduit de l’anglais par Edith Ochs
Article dans son édition originale 

Publié dans Histoire

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