Julien Coupat dans le texte

Publié le par ledaoen ...



Comparons les écrits du «terroriste présumé» et un livre que la police l'accuse d'avoir écrit.

Dans une longue interview au Monde, Julien Coupat témoigne par écrit de ses conditions de détention et de sa vision de la société. Depuis novembre 2008, il est en prison, pour des actes «terroristes» présumés sur des trains de la SNCF, malgré des revendications provenant d'un autre groupe.

Julien Coupat est aussi soupçonné par les enquêteurs d'avoir écrit «L'Insurrection qui vient», un pamphlet anarchiste accusé de tous les maux, paru en 2007 dans l'anonymat le plus complet. Ce livre n'a pas d'auteur, il est juste revendiqué par un collectif, «Le Comité invisible». Fait rarissime pour la démocratie française, le livre — devenu depuis un succès de librairie — a été versé intégralement au dossier et son éditeur a été écouté par les enquêteurs, ce qui témoigne d'un certain acharnement de la police pour cet écrit.

Le Monde pose cette question à Julien Coupat: «Etes-vous l'auteur du livre "L'insurrection qui vient"?». « Malheureusement, je ne suis pas l'auteur de "L'insurrection qui vient », répond-il. J'en suis, en revanche, un lecteur». Il avoue d'ailleurs l'avoir relu récemment et adhérer totalement.

Ayant moi-même lu récemment «L'insurrection qui vient» (disponible gratuitement et intégralement sur le web en format PDF, 122 pages), j'ai été immédiatement frappé par les ressemblances sur le fond et la forme entre le livre et l'interview de Julien Coupat.

Sur la forme

 

Même alternance entre phrases courtes et phrases longues amoureuses des virgules. Le style est direct et emphatique. Dans l'interview de Julien Coupat et dans «L'Insurrection qui vient», il n'y a pas de place pour le doute et le conditionnel. Le propos, fort, est asséné comme une évidence partagée par tous, d'où la faible présence de points d'interrogations et d'exclamations. Pourquoi s'emporter et s'étonner quand tout le monde le sait. En mélangeant des parties des deux textes, si l'on exclut l'actualité brûlante, il m'a été impossible de faire la différence entre les deux écrits.

Sur le fond, quelques points similaires

-> La définition de «l'ultra-gauche»:

Les deux lient l'action dans la rue et la définition de l'«ultragauche»/mouvance autonome

A la question «Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de "mouvance anarcho-autonome" et "d'ultragauche"?», Julien Coupat répond: «La seule force qui soit à même de faire pièce au gang sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c'est la rue, la rue et ses vieux penchants révolutionnaires. (...) Elle seule, aux Antilles ou dans les récentes occupations d'entreprises ou de facs, a su faire entendre une autre parole ».

Dans «L'Insurrection qui vient», p26, on peut lire: «Devenir autonome», cela pourrait vouloir dire, aussi bien: apprendre à se battre dans la rue, à s'accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s'aimer follement et à voler dans les magasins. Et page 105: «La police n'est pas invincible dans la rue, elle a simplement des moyens pour s'organiser (...) Toute l'innovation déployée dans les centres de préparation à la guérilla urbaine de la gendarmerie française (...) ne suffira sans doute jamais à répondre assez promptement à une multiplicité mouvante pouvant frapper à plusieurs endroits à la fois et qui surtout s'efforce de toujours garder l'initiative».

-> L'effondrement de la civilisation:

Le but de l'interviewé et de «L'insurrection qui vient» est de montrer que la société actuelle est sur le point de s'effondrer. Julien Coupat explique: «On nous suspecte comme tant d'autres, comme tant de "jeunes", comme tant de "bandes", de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul point, on ne ment pas. (...) Chaque pas qu'ils font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. (...) Chaque manœuvre par quoi ils se figurent conforter leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d'autres termes: la situation est excellente. Ce n'est pas le moment de perdre courage». Et «L'insurrection qui vient» p83, d'expliquer, «nous nous situons d'ores et déjà dans le mouvement d'effondrement d'une civilisation. (...) L'incendie de novembre 2005 n'en finit plus de projeter son ombre sur toutes les consciences. Ces premiers feux de joie sont le baptême d'une décennie pleine de promesse

 

->Le terrorisme:

Dans l'interview, Julien Coupat explique: «L'antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n'est pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c'est la méthode par quoi l'on produit, positivement, l'ennemi politique en tant que terroriste». «L'insurrection qui vient» (p109) va dans le même sens: «Menaces terroristes», et «violences urbaines» sont pour les gestionnaires de la société autant de moments d'instabilité où ils assoient leur pouvoir par la sélection de ce qui leur complaît et l'anéantissement de ce qui les embarrasse.

-> La critique de la police

Normal aussi pour un vocabulaire anarchiste, la police est source de tous les problèmes. «L'insurrection qui vient» explique page 97: «Le territoire actuel est le produit de plusieurs siècles d'opérations de police. On a refoulé le peuple hors de ses campagnes, puis hors de ses rues, (...) dans l'espoir dément de contenir toute vie entre les quatre murs suintants du privé». Dans l'interview, Julien Coupat s'amuse de cette police qui le poursuit, qui décide de qui est innocent ou pas et dont «certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d'autres le lancement de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central du renseignement intérieur]».

-> La souveraineté

Les deux textes associent souveraineté, travail de la police, et démocratie. Dans l'interview, Julien Coupat explique : «Rien ne permet d'expliquer que le département du renseignement et de la sécurité algérien suspecté d'avoir orchestré, au su de la DST, la vague d'attentats de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes internationales. (...) Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le terroriste.» «L'insurrection qui vient», page 71, assimile également pouvoir de la police et souveraineté: «On a convenu depuis lors - disons: depuis 1945 - que la manipulation des masses, l'activité des services secrets, la restriction des libertés publiques et l'entière souveraineté des différentes polices appartenaient aux moyens propres à assurer la démocratie, la liberté et la civilisation ».

-> L'Oligarchie qui nous domine:

Dans les deux textes, le vocabulaire employé cherche toujours à ridiculiser le gouvernement. Normal pour une argumentation anarchiste. Dans l'interview, Julien Coupat qualifie le gouvernement actuel «d'oligarchie ». Dans «L'insurrection qui vient» (p52, p53), l'auteur compare l'oligarchie de la fin de l'URSS aux «patrons et gouvernements» actuels.

-> La notion de Spectacle

Julien Coupat utilise le terme de Spectacle pour qualifier les qualifications de l'ultragauche actuelle, spectacle utilisé pour divertir les masses. Dans l'Insurrection qui vient, même rhétorique du spectacle (sans la majuscule). Les manufactures lilloises anciens lieux de «sédition» «sont transformées en salle de spectacle». La même idée est développer, les anciens lieux de révoltes et de contre-pensées, des usines au cœur des cités en passant par l'ultragauche, servent à penser.

A noter aussi que Julien Coupat, quand il était étudiant à l'EHESS, a écrit une thèse sur le «Capitalisme, avant-garde et critique révolutionnaire» ». L'influence de Guy Debord y est forte et dans la revue qu'il dirigeait, Tiqqun, à la fin des années 90, il annonçait déjà la disparition de la société marchande actuelle. La revue «Le Tigre» s'était d'ailleurs amusée à comparer les anciens écrits de Julien Coupat avec «L'Insurrection qui vient», mettant en avant certaines similitudes.

Après, savoir qui influence qui... La poule et l'œuf, l'œuf et la poule.... Pour dépasser l'horizon anarchiste et mettre tout le monde d'accord, le style emphatique, presque poétique parfois, de ces écrits s'inspire d'un poète et diplomate français. En 1997, Julien Coupat écrivait déjà, «pour l'heure, la critique n'a que faire des docteurs en sociologie [car] c'est de poètes et de théologiens qu'elle a désormais besoin et non de fonctionnaires consciencieux de l'intelligence sociale». N'est-ce pas un doux écho au discours de réception du prix Nobel de Saint-John Perse en 1960: «Et c'est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l'événement historique. Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu'à tous il dise clairement le goût de vivre ce temps fort ! Car l'heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. (...) Et c'est assez, pour le poète, d'être la mauvaise conscience de son temps ».

Quentin Girard pour Slate.fr

 

 


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toto 28/05/2009 14:41

L'esprit policier et d'inquisition de cet article est revigorant.

walkmindz 26/05/2009 22:30

Nous sommes dans l’ère des dix commandements où la glorification fanatique précède la condamnation sacrificielle avant de tout oublier et de recommencer.

Toute problématique trouve une raison et une finalité dès qu’un visage ou un logo correspond au portrait robot que se forge l’opinion publique, peu importe les faits ou les hypothétiques récidives.

Nul besoin d’imaginer des complots téléguidés par des puissances invisibles pour procéder aux jugements éternels et aux pardons administratifs.

La machination la plus cannibale, sous couvert de motifs vengeurs et de méthodes victimaires, est gérée par nos propres soins en garantissant notre hygiène morale ainsi que la valeur héroïque de notre égo.
la suite ici :
http://souklaye.wordpress.com/2009/03/23/bloc-note-bouc-emissaire-et-alibi-plausible/