Rendez la robe, Rachida!

Publié le par ledaoen ...

Insinuer que la garde des Sceaux «emprunte» des robes Dior et qu'elle a «couché pour en arriver là» est un fantasme «éroticolonial» doublement stigmatisant.




Rachida en Dior. C'est une allitération qui fait sauter la tête d'un tas de journalistes; ils s'en repaissent, ulcérés. S'ils (si elles) n'en concevaient pas tant d'indignation elles en ricaneraient, comme certaines de nos mères raillait les Janine et les Michelines qui disaient «la voiture à mon père», «je vais au docteur» mais tenaient à inscrire leur filles au Conservatoire. Et pas aux majorettes.

Le problème avec Rachida, c'est qu'elle ne dit pas «je vais au docteur», ni «je retourne au bled», et que la robe Dior, elle la porte bien mieux que la plupart de mes consoeurs ne le feraient, si elles avaient la chance de représenter notre beau pays. Personne ne se réjouit que la garde des Sceaux défende avec autant d'appétit et de chien les couleurs de la Haute couture française. Elle est belle, d'une beauté étrange, typée, revêche parfois, et on ne le souligne guère. Entre journalistes, on raconte qu'elle ne rend pas les robes que les grandes maisons lui prêtent, il y a toujours quelqu'un qui connaît quelqu'un qui lui a dit que chez Dior, ou chez Chanel, quelqu'un a affirmé, mais ce n'est jamais sourcé.

Ça colle juste avec ce sentiment qu'elle a usurpé le privilège de s'habiller en princesse et TOUT le reste.

En France, on aime — les journalistes se croyant féministes surtout — les femmes arabes courageuses qui militent contre le voile et les mariages forcés, s'habillent moderne mais pas trop mode et nous invitent à manger le couscous lorsqu'on fait un reportage sur les sales gosses de banlieues (leurs voisins, leurs frères, leurs fils). Dans un sens, Fadela Amara correspond mieux à ce qu'on attend d'une Arabe qui s'intègre en restant à sa place.

Je ne connais pas Rachida Dati. Je ne couvre plus le ministère de la Justice depuis plusieurs années et je déteste tout ce qu'elle y a fait pour complaire à l'homme de sa vie, Nicolas Sarkozy. Il ne s'agit pas ici de son bilan à la Chancellerie, ni de son tempérament difficile, mais de la robe Dior et de ses avatars.

Le fait que la rédaction d'un site ait décidé il y a deux ans, d'investiguer sur ses frais de représentation, et seulement les siens, que des auteurs d'articles et de livres sous-entendent sans jamais donner leurs sources qu'elle ait «couché» pour en arriver là, c'est misogyne — mais à quoi bon le relever — et c'est un fantasme «éroticolonial» doublement stigmatisant. Car dans la succession de supposés que cela entraîne, une Arabe qui couche hors mariage ce n'est même plus une Arabe: elle ne respecte pas sa culture, et les siens ne la respecteront pas. Je ressens cela comme étant du racisme, social, anti-maghrébin à son égard.

Lorgner dans l'assiette du voisin

Comme Rachida, je suis née à Chalon-sur-Saône. Dans la même clinique, à quelques mois d'écart et dans une famille de douze enfants, comme elle. Ça ne crée aucun lien, je reconnais juste chez elle cette angoisse d'être oubliée sur la photo et sur l'aire d'autoroute au moment des transhumances estivales. Comme Ségolène, autre gosse de famille nombreuse, elle a ce travers de lorgner dans l'assiette du voisin pour vérifier que sa soeur n'a pas eu un plus beau morceau qu'elle. Et cette rage de ne pas compter pour un numéro parmi les autres.

Une de mes soeurs était dans le collège de bonnes sœurs où le père Dati avait réussi à caser ses enfants. Le Devoir n'était pas le collège privé «chic» de Chalon, c'était même l'établissement où l'on recueillait certains cas désespérés (comme ma frangine) dans des filières conduisant aux métiers de femmes de ménages et aide cuisinière (un petit coucou à Ursule orientée de force au Devoir, mère célibataire vendeuse ambulante trop fatiguée pour défendre sa fille). Dans le collège «chic» de Saint-Dominique, on n'aurait pas accepté d'Arabes, je crois, je suis même sûre qu'aucune famille maghrébine n'a jamais imaginé faire cette requête. (L'uniforme à Saint-Do, jersey, mocassins, jupe bleu marine pour les cathos, marque des lunettes de ski au retour des vacances d'hiver).

Rachida et Jamila

Des Arabes, on connaissait tous et toutes ce fait divers tragique. Une fille du lycée s'était faite prendre à chaparder au Mammouth (devenu depuis Carrefour). Elle s'était jetée dans le canal de peur de la correction paternelle qui l'attendait. Elle ne savait pas nager, elle s'est noyée. Les journaux parisiens en avait parlé, le Courrier de Saône et Loire à peine, ou pas. C'était une copine de cour de récréation et c'était comme ça, les filles arabes se faisaient taper dessus, n'avaient pas le droit de sortir, servaient de boniches à leur frères; tout le monde le savaient y compris les profs, et personne ne disait rien.

L'autre histoire de filles du genre de Rachida, c'est celle de Jamila, devenue une de mes plus proches amies. Jamila avait débarqué un matin du mois d'octobre dans mon collège, le CES Bellevue. Ses parents avaient réussi à quitter la cité du Stade (celle de la famille Dati) pour faire construire un petit pavillon dans notre banlieue plus résidentielle. Grâce à son patronyme algérien et sa tronche, elle a été mise direct dans la classe CPPN. (jadis classe de transition, en gros, classe poubelle où on faisait patienter les cas sociaux, les débiles légers et les enfants d'immigrés avant de les coller dans un CAP coiffure ou mécanicien ou à la rue le jour de leur 16 ans). Jamila faisait allemand première langue, et latin renforcé, ce qui n'existait pas en CPPN, mais cela n'a pas attiré l'attention du principal du collège.

Je me souviens parfaitement de l'arrivée de sa mère, en début d'après midi et des éclats de voix dans le bureau du principal. Elle avait appris le français et à conduire pour défendre ses enfants. Jamila a été rapatriée dans ma classe, celle des bons (allemand première langue). En quelques semaines, elle est devenue la première de la 5e1.

Arrivisme et méritocratie

Naître dans les années 60 dans une ville de province pas spécialement raciste, de gauche, et connaître la trajectoire de Rachida Dati, c'est évidemment de la méritocratie. Ceux qui prétendent le contraire ne savent même pas de quoi ils parlent. Hormis Jamila, il n'y avait aucun ni aucune Arabe dans les classes «normales» de mon collège, et pratiquement que des Arabes (ceux de la cité des Charreaux) dans les classes «CPPN». Jamila et son frère étaient, je crois, les seuls Arabes du lycée général Pontus de Thiard, en centre ville. (Rachida Dati, elle, était à Mathias, en périphérie, un établissement moins bourgeois et comptant des sections techniques).

C'était encore pire après, à Dijon, la ville universitaire la plus fermée, bourgeoise, rance qui soit (à l'époque. Mais ça laisse des traces), où Rachida a fait ses études. Un cauchemar pour les boursiers, les culs terreux et les rares basanés et tous ceux qui n'avaient pas les moyens  de se payer une voiture. Nous étions tous logés à la même enseigne, on ne nous laissait pas rentrer dans les bars/discothèques du centre ville réservés aux fils et fille à papa.

On reproche à Rachida Dati de s'être démenée comme une enragée pour rencontrer des gens importants, d'avoir écrit à tout ce qui pouvait lui être utile. Heureusement pour elle. Si chacun de ceux qui se gaussent de son arrivisme racontait exactement le chemin qui l'a mené au journalisme ou à la politique, quelles expériences familiales, sociales, quelles rencontres déterminantes l'ont aidé, il devrait convenir que cette somme de hasards a fait défaut à une Rachida Dati.

L'usurpatrice à Strasbourg

Jusqu'aux années 80, à Chalon, les filles de famille arabes avaient juste le droit d'aller à l'école et de rentrer dare-dare à la maison, mais pas celui de s'inscrire dans un club de sport. Le conservatoire ou la maison de la culture, n'en parlons pas. Je ne sais pas ce que sont devenues Sonia, Houjda et Farida, du quartier des Charreaux, qui n'ont jamais trouvé de salon prêt à les accueillir pour s'inscrire en CAP de coiffure. Elles ont quitté le collège Bellevue à 16 ans pour s'occuper de leurs petits frères et soeurs. Elles étaient mignonnes, motivées, possédaient parfaitement le bagout de cité et du souk en classe, mais zéro connexion sociale qui aurait pu compenser la défiance, pour ne pas accuser  sans preuve, des patronnes de salon de coiffure que l'on a démarché ensemble.

Allez, l'usurpatrice ne sera bientôt plus garde des sceaux, la robe Dior et les carrosses avec chauffeurs et  gyrophares vont disparaître sur le parvis de la Gare de l'Est où Rachida devra prendre, comme vous et moi, le TGV pour retrouver sa mansarde. A Strasbourg. Il est temps de rendre à la petite Arabe ce qui lui revient: sa robe Tati. C'est un des «scoops» d'un livre qui est sorti contre elle. Ça aurait pu être touchant, ce détail. Ben oui, les Arabes, surtout autrefois, se mariaient de cape en dragées chez Tati... Passer de la robe Tati à la robe Dior, n'est-ce pas tordant, ma chère?

Allez, Rachida, rendez la robe.

Blandine Grosjean, née à Saint-Remy (71)
Pour Slate.fr
 

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