Derrière le rire de Rachida

Publié le par ledaoen ...



Rachida Dati a fait des siennes : intervenant dans une réunion des jeunes de l'UMP, elle répondait à des questions sur l'énergie et sur le rôle de l'Europe dans les affaires nationales. Ce n'est pas tant le caractère hésitant des réponses, mais leur ponctuation par des fous rires et des commentaires tels "ça, on avait répété un peu" ou "c'est ça ?", qui ont semé la consternation, surtout chez ses propres amis. Tel haut dignitaire de son parti se demandait si elle était bourrée ou si elle avait fumé la moquette.

Je reprends à dessein ces expressions peu élégantes. C'est qu'elles sont symptomatiques de l'agacement croissant d'une grande part de la classe politique traditionnelle à l'égard de "ces femmes ingérables" que Sarkozy a promues au plus haut niveau. Il ne s'agit pas ici d'évaluer la compétence ou la qualité du travail accompli par la garde des sceaux et ses collègues. Ce qu'on voit émerger à travers les figures de ces ministres qui, pour beaucoup de politiciens classiques, sont simplement des créatures du président, c'est peut-être une représentation de rupture, qui casse les codes établis en matière de rapports entre les genres dans l'activité politique.

Depuis les débuts de la Ve République, la résistance masculine à l'accès des femmes aux mandats électifs ne s'est guère démentie. Malgré la loi sur la parité, force est de constater que la proportion des femmes élues au Parlement est l'une des plus faibles en Europe.

Si les femmes ont désormais une part non négligeable des charges ministérielles, c'est d'abord le fait du prince. On ne s'étonnera pas qu'ensuite les professionnels de la politique qui voient des portefeuilles leur échapper au profit de ces "créatures du président" soient à l'affût de leurs moindres faux pas. Pourquoi pas s'en payer une de temps à autre ?

"Ce genre de jeu de massacre a commencé avec Simone Veil"

Ce genre de jeu de massacre a commencé avec Simone Veil : que n'a-t-on entendu au moment où elle défendait courageusement un texte qui a durablement marqué notre société. A l'égard des femmes politiques, on voit régulièrement resurgir tout un arsenal de stéréotypes qui en disent long sur la maturité des appareils, et qui trahissent une sourde angoisse contre laquelle on se rassure comme on peut. Il y a les jolies, celles qui cultivent l'image et les plans médias. C'est parce qu'elles savent y faire, qu'elles réussissent et nous piquent les postes. Ou sinon, il y a les moches, celles-là sont ambitieuses, autoritaires et dangereuses : bref, des "chieuses" ! Qui séjourne un certain temps dans les temples de la République est vite immergé dans cette ontologie spontanée qui oriente les comportements de nos politiques. Et pas seulement eux, puisque les journalistes ne sont pas les derniers à répercuter ces stéréotypes.

La dernière campagne présidentielle et les commentaires qui ont accompagné, voire soutenu, la montée en puissance de Ségolène Royal, traduisent bien toutes les ambivalences des milieux politiques. Il s'agissait de mettre en relief l'incompétence, la non-fiabilité de la candidate. Cette dernière, de son côté, s'est emparée de l'argument pour le retourner à son avantage en dénonçant le préjugé machiste. Toute critique, selon elle, n'est qu'une illustration supplémentaire de la propension des politiciens et des commentateurs à la traiter de gourde parce qu'elle est une femme.

En même temps, Ségolène Royal reste tributaire des représentations dominantes. Elle met en spectacle une image axée sur l'esthétique de la féminité diffusée par les médias spécialisés (la femme épanouie et séduisante). En outre elle assume pleinement le rôle de la madone qui pratique le pardon des offenses, qui parle au coeur et à la sensibilité, qui prône une éthique du respect.

On peut cependant se demander si l'ex (et future ?) candidate ne s'enferme pas dans un rôle quelque peu limité, et surtout si elle ne contribue pas à renforcer un stéréotype où féminité rime avec intuition, sensibilité, instinct maternel. D'où le danger d'apparaître comme incapable de proposer des réponses rationnelles à la crise que traversent nos sociétés. Sur ce point, le contraste entre les personnages campés par Ségolène Royal et par sa rivale Martine Aubry est saisissant, la seconde se définissant avant tout par la fonction qu'elle occupe, sans se préoccuper des sexes et sans faire du féminin un enjeu spécifique.

Au fond, les deux dirigeantes socialistes incarnent chacune à sa manière les deux pôles d'une même représentation de la femme en politique. Représentation pour le moins figée, tant en ce qui concerne la "féminité", qu'au regard d'une idée du "contenu" ou du sérieux en politique.

Or c'est peut-être cette représentation qui est en train de bouger depuis l'entrée en scène de personnages comme Rachida Dati ou Rama Yade. Affirmer comme la première que "la politique c'est aussi rire, c'est la vie", ne pas se plier, telle la seconde, aux injonctions du président, mais imposer ses propres priorités, c'est une manière nouvelle d'apprécier son propre poids politique sans se soucier outre mesure des hiérarchies du microcosme. "J'incarne tout ce que les hommes politiques ne sont pas, déclarait Rama Yade : une femme, jeune, noire et musulmane." Bien sûr il y a le fait qu'elles représentent ce qu'on appelle officiellement la diversité. Mais dans leur pratique, il y a aussi une certaine jubilation à transgresser les codes.

Il est vrai qu'à force d'occulter la réalité de leur action politique au profit de leur apparence, de leur rôle dans le spectacle, les médias les aident à préserver une marge de popularité. Et même une certaine marge d'indétermination entre gauche et droite. Rama serait issue de la mouvance socialiste ; lors d'une précédente élection européenne, Rachida aurait même pu se trouver sur la liste de ce parti. Et même - pourquoi pas ? - on peut imaginer pour l'une comme pour l'autre un autre avenir que le sarkozysme.

Militantes ? Elles n'en ont cure. Inféodées ? Très peu pour elles. Transgressives à leur manière : ainsi s'affirment ces nouvelles protagonistes. Et pas seulement dans les rangs de la droite, même si la rivalité Royal-Aubry tend à masquer l'émergence bien réelle de représentantes d'une jeunesse qui ne tient plus trop à s'en laisser conter. Ce qui est sûr, c'est qu'elles ne se définissent plus en référence aux pesanteurs des appareils politiques, et qu'elles n'hésitent pas à bousculer les traditionnels jeux de rôles, quitte à reléguer dans l'anachronisme la génération antérieure.

Marc ABELES

Marc Abélès est directeur d'études à l'EHESS

Publié dans Actualité

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article