La journée de la jupe, par son réalisateur

Publié le par ledaoen ...

«La journée de la jupe», un film réalisé par Jean-Paul Lilienfeld et interprété par Isabelle Adjani va faire date.

C’est peut-être le film qu’une majorité silencieuse attendait. Un indice de qualité : les seules mauvaises critiques de la grande presse émanent du Monde et des Inrockuptibles. C’est plutôt bon signe quand on s’est inscrit dans la volonté de chambardement des tabous et de la novlangue politiquement correcte.

Le film raconte l’histoire d’une professeure de Français de lycée confrontée à une classe essentiellement composée de Français issus de la troisième génération d’immigrés. La journée commence mal : invectives, grossièretés, indiscipline… Elle va basculer dans le drame avec la découverte d’un revolver dans le sac d’un élève et le «pétage de plomb» de l’enseignante qui va s’en saisir et prendre sa classe en otage, répondant autant à sa peur qu’à sa rage. Elle sera embarquée dans une tragique fuite en avant.

«La journée de la jupe» n’obtiendra ni Palme d’or ni César, du moins pas tant que l’intelligentsia qui fait la pluie et le beau temps culturels, confortablement affaissée dans ses certitudes, n’aura pas fait son salutaire travail de remise en question.


Interview de Jean-Paul Lilienfeld :

Jean-Paul Lilienfeld, bonjour. Après «Entre les murs», un film de plus sur l’école ?

Un autre film plutôt qu’un film de plus.

Je n’ai pas vu «Entre les murs» et j’ai appris l’existence du film lors de sa sélection à Cannes. Vu le temps nécessaire au montage et à la fabrication d’un film, vous imaginez bien qu’il ne s’agit pas d’une décision que j’ai prise à la suite du film de Laurent Cantet. Il s’agit comme souvent de coïncidences qui correspondent à ce que véhicule l’air du temps.

Pourquoi cette approche ? Habituellement, face au naufrage de l’Education, c’est l’explication victimaire qui est en filigrane de ce genre de film. Seriez-vous suicidaire ?

Parce que c’est la mienne. Je pense que ces ados sont victimes d’une double discrimination : sociale et raciale. Et tout ce qui peut être fait d’efficace pour supprimer le racisme et la pauvreté aura mon approbation. Mais être une victime n’empêche pas d’être un bourreau. Se considérer comme une victime et seulement une victime empêche d’avancer, puisqu’on part du principe qu’on est battu d’avance.

Considérer ces ados uniquement comme des victimes (qu’ils sont aussi, je le répète) c’est se dédouaner à bon compte d’agir pour qu’ils aient une vie meilleure. Un peu comme avoir bonne conscience parce qu’on a fait un don à Médecins sans frontières. Non pas qu’il ne faille pas le faire mais et après ? Dormir tranquille ne s’achète pas.

Pour moi, quelles que soient ses origines qu’il ne faut ni renier ni ignorer, il faut un terrain commun sur lequel la cité doit se retrouver pour cohabiter en bonne intelligence. Et les valeurs qui régissent ce terrain commun ne sont pas trangressibles.

Par ailleurs vous parlez de naufrage de l’Education. Le «E» majuscule regroupe toutes les éducations. La nationale et la familiale.

La nationale parce qu’au nom d’un dogme (80% de réussite au Bac), on ment aux jeunes des quartiers en leur faisant croire qu’un 12 de moyenne chez eux est le même qu’un 12 de moyenne dans un «bon» lycée. Parce qu’on revoit les grilles de notation pour approcher le dogme au plus près.

Seulement après, arrive la vraie vie. Et c’est un incroyable mépris pour ces jeunes que de les avoir dupés jusqu’à ce qu’ils se prennent une claque en arrivant aux études supérieures.

Encore une inégalité produite par une volonté peut-être louable au départ. Les médicaments doivent passer toutes sortes de tests avant d’être mis sur le marché. On étudie leurs effets secondaires. Les changements de pédagogie non.

La familiale parce qu’elle est souvent défaillante. Il y a des tas de raisons à cela. Les familles ne sont pas que fautives lorsqu’elles sont défaillantes. Mais le résultat n’en demeure pas moins catastrophique.

Une des grandes qualités du film consiste en la juxtaposition de la première et la troisième génération de Français issus de l’immigration. On y voit que, paradoxalement, c’est la première, celle des grands-parents, qui a réussi son intégration dans nos sociétés. Qu’est-il arrivé à la troisième ?

D’abord, il y a dans cette classe des enfants de la première et deuxième génération aussi. L’immigration ne s’est pas arrêtée aux années 60. Là encore, rien n’est simple, noir ou blanc.

La première génération savait pourquoi elle émigrait mais aussi d’où elle venait. La troisième n’est chez elle nulle part. Ni ici, ni au bled fantasmé mais où ils ne sont pas plus admis qu’ici lorsqu’ils y vont. Ils ne sont chez eux que dans leurs quartiers.

La première a subi des humiliations quotidiennes, le racisme quasi institutionnel.

La troisième subit aussi le racisme. Mais elle n’est plus prête à l’accepter.

Tout cela je l’entends, le comprends, je le désapprouve.

Mais il y a aussi et en même temps une position victimaire qui est bien pratique. On a tous plus envie de ne pas se donner de mal que de s’en donner. On est tous tentés d’abuser de notre force.

Oui, ces jeunes sont défavorisés et discriminés. Et il faut lutter contre ça. Non, ça ne justifie pas tous les échecs.

Ou alors les Arméniens puis les Juifs devraient être au plus bas de la société après les exterminations dont ils ont été victimes. Ce n’est pas le cas. On trouve toutes les couches sociales dans ces communautés.

Aujourd’hui, il y a un fort repli communautaire parce que malheureusement on a fait évoluer des gens en circuit fermé. On, c’est qui ? Les institutions qui ont groupé les immigrés par pays voire parfois par ethnies en étant persuadé de bien faire parfois. On, c’est l’évolution naturelle qui a fait que ceux qui étaient en cité ont eu des enfants qui réussissaient mieux qu’eux et pouvaient la quitter.

Il y aussi tous ces immigrés précaires, qui ne connaissent pas la culture française, et qui se retrouvent encore une fois à vivre en autarcie. En plus, ils ont du mal à trouver du travail, ils sont laminés par la vie, les problèmes économiques. Si demain je fais une dépression nerveuse, mon entourage va me plaindre, me soutenir. Eux font une dépression comme Monsieur Jourdain faisait de la prose. Sans le savoir. Comment peuvent-ils alors s’occuper de leurs enfants ?

D’autres parents n’ont pas toujours la volonté de s’occuper de leurs enfants. Je suis père et parfois, pour éviter les situations conflictuelles, on a la tentation de laisser faire. Il y a probablement aussi un sentiment de revanche, conscient ou pas, sur le temps des colonies. Un «ils nous doivent bien ça».

Mais il y a aussi l’ignorance, les idées toutes faites. Fofana qui kidnappe Ilan parce que «les Juifs ont de l’argent.»

C’est une série de problèmes, une chaîne malheureuse qui conduit à cette violence. Additionnée à une complaisance dont les tenants s’achètent une bonne conscience à bon compte. Il ne suffit pas de plaindre quelqu’un pour lui venir en aide.

Isabelle Adjani : un choix inattendu et pourtant heureux. On sait qu’elle a vécu sa jeunesse à Gennevilliers, elle-même est originaire d’une famille immigrée. A-t-elle immédiatement accepté le rôle ?

Oui.

A l’occasion de la promo du film, on découvre une Isabelle Adjani loin de l’image de diva. On se souvient d’elle en 1988 lors de son implication lors des émeutes en Algérie…

Elle a des convictions citoyennes et les défend.

Les jeunes qui jouent dans votre film sont d’une réalité saisissante. S’agit-il de comédiens ?

Non. Nous avons fait un casting sauvage. Ca consiste à aller placarder des affichettes dans toutes les maisons de quartier, les maisons des jeunes, les collèges. Cendrine Lapuyade a fait ce travail. Elle filmait une «impro» avec une petite caméra. Je visionnais et demandais à en rencontrer certains avec qui je faisais des essais. Et d’essais en essais, il est resté ceux qui sont dans le film. Ils viennent du 93, 91, 94, Paris…

Quel regard ont-ils, après le tournage, sur le milieu dans lequel ils évoluent ?

Le même qu’avant. C’est leur quotidien. C’est leur regard sur eux qui a changé. Une estime de soi est née. La découverte qu’on peut exister ailleurs que dans des rapports de force. Et ce que dit la Prof dans le film sur leurs parents, leur a fait prendre conscience de beaucoup de choses. Ils l’ont reçu pour eux. Pas pour leur personnage.

Un des «jeunes», celui qui incarne en gros «le méchant», utilise le Coran comme arme d’intimidation mais on découvre par la suite qu’il est non croyant. Ce personnage est-il, selon vous, symbolique d’une dérive de l’Islam et de son instrumentalisation ?

Non. Il est symbolique de ce que j’appelle "la fierté de substitution". Quand on est Noir ou Arabe, c’est évident que l’on est discriminé. Cette fierté de substitution consiste à se forger une identité fantasmée parce qu’on n’en a pas une qui est respectée. Les enfants se raccrochent ainsi à la religion, à une langue, à un pays dont ils ne savent souvent pas grand chose.

D’ailleurs, quand ils vont dans le pays d’origine de leurs parents, on les considère comme des Français. Ils sont complètement largués. Et des vautours rôdent pour les récupérer.

Ce sont ces vautours-là que j’évoquais en parlant d’instrumentalisation. Il y a un autre personnage intéressant dans le film : celui du professeur islamophile. Vous avez eu la bonne idée de ne pas le caricaturer et ses arguments sont presque recevables bien que battus en brèche par une collègue. Que pensez-vous de lui ?

Il n’est pas islamophile. Il croit qu’en donnant des gages d’intérêt pour ce qu’il croit être la culture de ses élèves, il va créer une complicité bénéfique à son enseignement. Mais ce n’est pas à mon avis une méthode recevable dans l’école de la République.

Aux arguments religieux ou prétendus tels de certains élèves, il faut répondre par le principe de laïcité qui n’a pas à s’encombrer de contraintes liées à quelque religion que ce soit.

Par ailleurs, c’est à nouveau les enfermer dans un ghetto que de cibler les origines de ses élèves pour leur faire passer un enseignement.

Parlez-nous des difficultés rencontrées pour produire ce film.

Impossible de le monter au cinéma. J’ai essayé pendant 18 mois. Plein de compliments sur le scénario mais sujet jugé trop sensible. Seule la chaîne Arte a osé.

Avez-vous pesé le pour et le contre avant de vous lancer dans cette aventure ? Avez-vous pensé aux inévitables accusations «d’islamophobie» ?

Le plus beau compliment qu’on m’ait fait sur ce film, c’était à Saint-Denis, où nous avons tourné. La salle était composée à 99, 9% de personnes noires et arabes. A la fin de la projection, un vieux monsieur marocain de 80 ans m’a dit, les larmes aux yeux : «Merci de parler de nous normalement». Je suis toujours très agacé par les intellectuels de salon qui pensent à la place des gens.

C’est du post-colonialisme de penser que ces derniers ne sont pas assez intelligents pour savoir ce qui est bien ou pas pour eux. Parce que ce que ces salonnards oublient trop souvent, c’est que les premiers à souffrir de ce qui se passe dans les quartiers sont les gens qui y habitent.

Moi, j’ai le respect de tout être humain. Et c’est au nom de ce respect que je lui parle normalement. Être noir ou arabe n’est ni une tare ni un vaccin contre la connerie.

Entre ce que j’ai fait dans le passé : «L’œil au beur noir», donner à Dieudonné avant qu’il ne devienne fou le premier rôle d’un film qui aurait pu être tenu par un blanc dans «HS» (Si vous trouvez un autre réalisateur français qui a fait ça, dites-le moi), et la présence d’Isabelle Adjani dans mon film qui, au regard de la religion musulmane, est musulmane, je ne suis pas accusable de racisme.

Donc non, je ne suis pas islamophobe. Je suis crétinophobe.

J’admire la pensée de Malek Chebel ou le courage de Mohamed Sifaoui.

On imagine que vous ne recevez pas que des louanges depuis la sortie du film…

Beaucoup plus que je ne le pensais. Les critiques négatives ou méprisantes viennent de ceux dont la pensée est tellement formatée que j’aurais pu écrire leur article à leur place.

Je reçois sur facebook énormément de témoignages d’approbation de musulmans qui partagent mon propos. Même une qui me demande d’écrire un scénario sur la place de la femme dans l’islam. Je ne suis pas légitime pour écrire cela. Mais je suis touché qu’elle m’en imagine digne.

Ne craignez-vous pas, après «La journée de la jupe», de faire partie des moutons noirs du cinéma français ?

Le cinéma est une industrie. Tant que vous rapportez de l’argent, vous n’êtes pas un mouton noir.

À propos de Dieudonné, il y a quelques années, en 2001, vous le faisiez tourner dans un de vos films. Quel regard portez-vous sur l’évolution du personnage ?

Dire du mal de quelqu’un, c’est déjà lui faire de la pub...

D’autres projets cinématographiques ?

Pas eu le temps d’y penser. Je me bats chaque jour depuis plusieurs mois pour que ce film existe et maintenant pour qu’il ne soit plus boycotté par les gros circuits dans les salles.


Interview réalisée par Jean-Pierre Chemla © Primo, 29 mars 2009


Publié dans Culture

Commenter cet article