Ich bin ein Dubliner

Publié le par Maurice G Dantec

Quelques mois après le lancement de Babylon babies aux Etats-Unis, consacrant sa première traduction américaine à moins d'un an de son adaptation à Hollywood (début du tournage début 2007), Maurice G. Dantec, traduit en 15 langues, était l'auteur le plus attendu du festival littéraire franco-irlandais de Dublin. Il livre pour Ring l'exclusivité mondiale de cette conférence bilingue sur le thème de l'évènement, 'Living together'.



I ) Modern technology, its impact on the way we Live Together


Bonjour à vous tous et toutes, merci de votre accueil et de votre hospitalité, merci de votre présence.

Lorsque j'ai reçu l'invitation à votre Festival, il y a quelques mois, vous ne pouvez imaginer la joie qui s'est emparée de moi. Je connais un peu votre pays et je suis déjà passé par Dublin. Mais au-delà de cette anecdotique et touristique rencontre, je vais être dans l'obligation, lors de cette introduction, d'évoquer les notions d'identités multiples, d'exil, de civilisation franco-britannique, romano-celtique, atlantique, bref, d'une manière impromptue, il se trouve que la thématique de l'année 2006 « Convivialité, Living Together » recoupe, « surcoupe » aurait dit Gilles Deleuze, celle des années précédentes, comme ligne de fuite de ma propre existence, et comme point d'impact central de l'existence de nous tous : writing Europe : autant dire écrire sa fin, sa transformation planifiée par la bureaucratie bruxelloise comme par les bourgeoisies compradores en Non-Europe, en Zeropa-Land, en Non-Civilisation. La Mémoire aujourd'hui : que reste-t-il de la mémoire quand elle n'est plus qu'un effet spécial des protocoles commémoratifs dont le but est précisément de propager une paradoxale amnésie basée sur un « devoir de mémoire » qui, au lieu de toujours remettre en mouvement la pensée et la critique vivante, s'est converti dans la fixité de l'image d'Épinal et l'humanisme de salon de coiffure ? Tensions futures : il est clair qu'un tel thème va « sous-tendre » tous ceux qui suivront, car la tension c'est aujourd'hui qu'elle s'actualise comme un étirement infini entre tous les possibles, et si possible les pires.


I know that we are at the Franco-Irish Litterary Festival. Thanks for that.


But I have to say that I'm not French anymore. Far beyond the problematic of "civil identities", I am, proudly, a Canadian citizen now. I've said since many years that I consider myself as a French-Speaking North American Writer. And this denomination clears the way to my own understanding of myself as a transatlantic exile human vector. You may have noticed that I first spoke French, then English, a reversable transition I intend to repeat. Why ? Because if I'm a French-speaking writer, my destin-nation is an officially BILINGUAL country, where the local habits, in politics, economics, social or hard sciences, and moreover inside the civil society, are precisely shaped by this constant "va-et-vient" between the two peoples who founded this big country, both of them separated in Europe by 60 miles of water, and 8 centuries of mutual misunderstandings.


Je ne suis donc pas Français, mais je parle cette langue, que Charles Péguy considérait à juste titre comme sacrée, parce qu'elle est la langue de la première nation catholique de l'Histoire et parce qu'elle était destinée, cette langue à la fois gréco-romaine, celtique et germanique, à devoir fonder une authentique civilisation européenne, de l'Atlantique à l'Oural, destinée qui fut précisément gâchée par les nationalismes, les socialismes et les libéralismes de tous poils, qui firent des langues nationales des camps de concentration symboliques plutôt que de véritables mondes, pour ne pas employer le concept de MONADE inventé par Leibniz.


.Je ne suis pas Français, non seulement parce que j'ai quitté définitivement ce pays dont le déclin cataclysmique est désormais annoncé, mais surtout parce que je ne l'ai jamais été, tout en appartenant à son coeur le plus secret.


Un « Breton », vous l'avez sûrement noté, n'est pas autre chose qu'un « Britton ». Nous autres, habitants de la « Petite Bretagne » française, sommes les descendants des royaumes romano-celtiques du sud-ouest de l'actuelle Angleterre qui s'y réfugièrent au VIe siècle, lorsque l'invasion saxonne détruisit ce qui restait du Royaume Arthurien.


Et pour clore ce retour historique, je rappelle dans le même temps que le Royaume Arthurien était de fait un royaume « franco-britton » puisqu'il englobait le sud de l'Angleterre et le nord de la France en une seule entité. Le nombre de villages, villes, régions, rivières, lacs, collines, qui portent le nom d'AVALON, d'un bord à l'autre du channel défie l'imagination.


I hope that this introduction doesn't leave the audience completely lost, I am very aware of the title of this conference and its direct implication with my own works as a "science-fiction" writer.


Like I said before, I am not what I am, I am what I am not, I write "science-fiction" novels, but I'm not a "sci-fi" writer.


Sometimes I also write "detective stories" but I'm not a writer of "romans policiers".


Why ? Once again, because I am following the line of a permanent exile, especially from the Literature itself, which is no more this "ship of the Logos" that the Greeks, and the great Christian scholars, had seen in it, but a sinister survival shelter, where the only acts of difference, and the only differences in actu, are sometimes called "cultural exceptions", to hide the fact that there's no longer a culture at all, nor a single exception : a culture, like said Nietzsche, is determined by a will of unity of style and the glorification of the personal singularity.


Nous voici donc devant le mur du Futur. Ce Mégamur est formé de tous les murs précédents, et de tous ceux qui vont s'ériger au cours du siècle, il est le Mur Cosmopolitique que doit franchir l'humanité sous peine de périr emmurée dans ses propres déjections, et le principe commun à cet enfermement infini, c'est tout bonnement le Ge-Stell d'Heidegger, ce dispositif techno-planétaire qui rabat toute singularité sur la masse, et fait de chaque individu « signé » - disait Duns Scot - un simple organisme matriculé et indifférencié en « matériau humain ».


Le futur est là. Il s'appelle Maoschwitz. Les camps d'extermination chinois où les dissidents de la secte Falun-Gong sont éxécutés en masse afin que leurs organes soient ensuite revendus sur le marché des pièces détachées humaines nous donne, à plein régime, une vision très nette du monde qui EST DÉJÀ LÀ.

Tous les camps de concentration des régimes totalitaires fonctionnent selon le régime de la biopolitique absolue, constat établi par Foucault depuis un certain temps déjà. La double logique du camp de concentration inclus l'idée d'un travail forcé, analogue à celui des bagnes traditionnels, auquel s'adjoint la volonté de faire en sorte que ce travail forcé soit aussi une arme de destruction massive. L'Économie du camp doit dès lors « équilibrer » ces deux faces et faire en sorte, par conséquent, que le camp soit un « camp de la mort lente ».


Dans le régime exterminationniste nazi, le camp de type Auschwitz remplit une autre fonction, que le philosophe Giorgio Agamben a su parfaitement décrypter. Il ne s'agit plus de juxtaposer au mieux deux économies éventuellement contradictoires, mais d'une intégration totale, organique, de l'économie biopolitique DANS l'homme. Aussi, le camp d'extermination est-il un camp de la mort rapide, par chambre à gaz interposée, et c'est le « matriculé », l'homme-numéro, qui sert de matière première directe pour l'économie de guerre planifiée : cheveux, graisse, dents en or, lunettes, effets personnels de toutes sortes sont immédiatement recyclés et mis en circulation sous forme de savon, de laine, de fibres, de substances chimiques, de matériaux plastiques, de métaux précieux...


Le camp d'extermination maoiste post-moderne rassemble ainsi TOUS les camps, il synthétise toutes les économies thanatiques expérimentées au XXe siècle, il nous donne une idée du capital-monde lorsqu'il sera dominé par les idéologies des néo-totalitarismes universels.


Le matriculé d'Auschwitz servait accessoirement de matériau de production, il était avant toute chose la matière première de cette fabrication industrielle de cadavres que décrivait Heidegger après-guerre, il était l'indestructible infiniment détruit - je me permets de citer Maurice Blanchot ‑ qui ne servait finalement qu'à l'Anus Mundi nazi, qui se voulait avant tout un processus d'anéantissement génocidaire modernisé.


Dans le Maoschwitz post-moderne, l'élimination physique des opposants au régime est certes une donnée fondamentale, mais elle a désormais complètement intégré la logique capitalistique de la rentabilisation financière et de l'expansion économique.


À côté de ce qui se produit aujourd'hui en Chine Pop, les goulags russes et les Dachau nazis paraissent dater de plusieurs siècles. Pour moitié centres d'internement et d'exécution et pour l'autre cliniques chirurgicales de pointe, les nouveaux laogaïs chinois dépassent de très loin le dispositif « techno-scientifique » mis en place par les médecins de la mort des camps d'extermination allemands.


Extractions systématiques de cornée, de reins, de rates, de tissus organiques divers, d'hémoglobine, de systèmes gastriques, de cellules nerveuses, etc, nous ne sommes pas dans le monde d'un écrivain de science-fiction, ou plutôt nous y sommes, justement, et cela devrait vous inquiéter un peu plus que ça.

So this is the world where we are living together. And, indeed, if we are together in this world, the real question is : are we still alive ?


The last utopias of the cyber-conviviality, this horrendous pseudo concept typically made-in-France, shows us something like the Everest of the grotesque, as the great Phillippe Muray, who recently disappeared, demonstrates the thing with the lethal humour it deserves.


I am questioning myself : do I really have to LIVE with those who organize genocides, or kill teen-agers in Jewish discotheques ? What have I in common with families who put belts of C-4 explosives around the bellies of young babies to prepare them for "martyrdom" ?


Who has the right to force me to share the world with those who want my destruction, and even more, the destruction of the whole world itself ?


Real liberty is always a CHOICE. The world was not made to become a huge concentration camp where a strange new humanism is telling all of us that we have to live here, without any "discrimination", in the biopolitic nudity of our specific analogies, we are all homo sapiens !, without any differences, except those who reinforce the global homogeneity, based upon the exploitation of cultural exceptions, and as I said, without any culture, and not a single exception !


La technique n'a jamais été faite pour "rapprocher" les hommes. Je rappelle incidemment que le mot « machine » vient du grec mêkhanê qui signifie : PIÈGE, STRATAGÈME, dans un sens bien évidemment militaire.


Les grandes innovations techno-scientifiques sont toujours des machines de guerre. Le feu lui-même peut-être envisagé aisément comme la première d'entre-elle. Dans l'Anti-¼dipe, Gilles Deleuze rappelle à bon escient que la Machine d'État, homologue politique de la Machine de guerre, ne fut pas inventée par les peuples sédentaires des Cités antiques, mais par les nomades eux-mêmes, surtout grâce à la domestication du cheval, qui élaborèrent les premières vastes organisations technico-politico-militaires capables - non de « contrôler » ‑ mais de naviguer à travers les steppes.


Navigation, c'est étrange, le mot grec Kubernaton, donna cybernétique au XXe siècle, alors même que l'ordinateur était inventé pour fournir les calculs nécessaires à l'élaboration des premières bombes atomiques.


Le « réseau » lui même, le « Web », est la conséquence du programme américain ARPANET des années soixante, puis d'un protocole d'échange de données inventé au CERN, ce grand accélérateur de particules situé à la frontière franco-suisse.


Je défie quiconque de me trouver une invention technique d'importance qui n'ait pas été peu ou prou originellement mise au point dans une perspective de machine de guerre, des fusées interplanétaires au LSD.


C'est la raison pour laquelle je sais que les utopies pacifistes mentent, elles mentaient en 1938, elles mentent en 2006, elles mentiront en 2084.


Je ne désire pas vivre avec les nouveaux tyrans qui veulent nous obliger à suivre leurs Lois iniques, ni avec les peuples qui, dans la servitude volontaire dont on les sait capables, les suivent et les soutiennent.


Si les technologies peuvent, éventuellement, prétendre à un rôle authentiquement social, ce rôle sera paradoxalement le moment du chaos, la schize asociale qui viendra faire tomber ces idoles, et disloquer la barrière du camp-monde.


Toute technologie est une arme, toute technologie est porteuse de destruction, n'oubliez jamais que l'on tue avec du simple courant alternatif.


Un ordinateur est aujourd'hui une arme de destruction massive. Il reste beaucoup de travail aux cerveaux humains pour se placer au niveau de leurs productions techniques. Günther Anders le savait il y a cinquante ans : devenu plus petit que ses créatures, le dernier homme magnifie le nihilisme en l'inversant, devenu Dieu du monde sans Dieu, l'homo sapiens unifié en un organisme biopolitique indifférencié est rejeté dans le rôle de syndic de propriété, tandis que la Technique-Monde est devenue la seule écologie pensable et pensée et a été consacrée, elle, l'authentique entité démiurgique et souveraine.


C'est pour cette raison que je ne peux m'affirmer « citoyen du Camp-Monde ». Il n'y a plus de citoyens quand il n'y a plus de cités. Il n'y a plus de cités lorsque la politique - politika ‑ a disparu, remplacée par les poses culturelles. Et aucune culture n'est possible dès lors que la science est mise au service du confort et de la survie pacifiée. C'est la raison pour laquelle j'affirme à la fois une identité une et multiple car élaborée sur une impitoyable sélection. C'est la raison pour laquelle je peux appartenir à plusieurs Mondes, Amérique du Nord, Europe Occidentale, France, Britannia, culture romano-hellénistique, langue franco-germanique, haute antiquité celtique, futur russo-américain. Voilà pourquoi cette identité interfère avec la Technique-Monde, c'est-à-dire avec le nouveau modèle d'humanité, cette identité en processus est une machine de guerre, comme disait Kafka : dans la guerre entre toi et le monde, seconde le monde. Cette identité en devenir constamment renouvelé est un instrument de navigation transatlantique, This identity is a tension constantly renewed between densities and intensities, a composition of differences and repetitions, a kind of multiplex which actualises the real infinity in ourselves, the infinity of the individuation, ontologically opposed to the Ge-Stell, its biocontrol of the bodies and spirits, this "pseudo-life", encoded in the memory-cards of a universal culture that is not a product, but the process of production itself. This is the reason why everywhere I go I am an alien, this is the reason why everywhere I go Ich Bin Ein Dubliner.


‑ Thank you for your attention -


 II) Has the ability to live together triumphed in today's society ?


C'est précisément le problème.

Car cette aporie qui semble soulever une question cruciale de solidarité entre humains échappe d'elle-même aux points d'ancrage autour desquels, pourtant, elle se constitue :


Are we living together ?


In a previous conference I asked the question : are we even ALIVE ? How to stay alive in a world where the only differences are those which promote the general homogeneity ?Now the question is : WHO IS THIS WE ? Who are we, in other words ? More precisely, is there, on this planet, a sole "WE" ? Is there no evidence of the End of History, the End of Man, the beginning of the great Hysteria ? Is there no evidence of the day-by-day totalitarian mass crimes all around the globe ? Is there no evidence at all, really, that the fourth world war has just begun ?


La soi-disante communauté internationale née des décombres de la civilisation européenne en 1945 n'a jamais, au cours des dernières soixante années, répété autre chose que ce mantra rousseauiste du « Living together » alors que les goulags tournaient à plein régime, que les Laogaï chinois exterminaient au moins cinquante millions de personnes et que la moitié de la population Cambodgienne était rayée de la carte par les psychopathes fanatiques de Pol-Pot.

Cette communauté laissa le pouvoir socialiste serbo-yougoslave accomplirent le pire génocide depuis le jour où, justement, on nous a martelé « plus jamais ça », en 1945. La communauté internationale fut, on le sait, d'une grande efficience au Rwanda lors des événements de 1994 et grâce à la politique collaborationniste de mon pays d'origine, on voit avec quel empressement elle se dresse, à l'intérieur de ses frontières comme à l'extérieur, face au totalitarisme islamique dont le but avoué, Mein Kampf n'était pas moins clair à ce sujet, est l'anéantissement de tous les autres « WE », la destruction de toutes les libertés, et de toutes les autres civilisations.

Aussi, je le maintiens, je ne crois pas au « WE » biopolitique qui nous rend tous égaux, nus et matriculés dans le Camp-Monde, réduits à notre condition spécifique, homo sapiens, sensée faire de nous des égaux. Et en effet, égaux en tout, égaux à rien, nous ne sommes plus que des prothèses du nihilisme, nous détruisons les véritables communautés, parfois multimillénaires, et les authentiques traditions, pour des simulacres de phalanstères et des pseudo-nations générées par décrets.


A question like « are we living together » hide a secret subtitle. It is : Are you living with the others ?

A new kind of "post-ideology" tells us what to do, what to think and how to live together, moreover, it tells us that we have to live together, whatever the nature of this "together". This "Togetherism" is a weapon of mass reconstruction of humanity. This "Togetherism" is made, in fact, to erase every "I" for the benefit of a global and totalitarian "we", much more than a reality, but a universal concept, a certain way of life, a sure way to let die what we called humanity for centuries.

WE ARE NOT A « WE ».


I do not believe in this concept of a unique world where all differences will be submitted to the decision of the Great Judge. I do not believe in a "global humanity" where an only one "e;WE"e; is representing the magnificent diversity of the world created by God.

WE ARE NOT A "WE", BECAUSE WE ARE MANY "WES".


In fact we are six billion "WES". An individual is always a relationship between his indivisibility and the infinity that creates his unity, and the link between unity, form, sense, and difference.

And like Duns Scot knew, it is by the actualised infinity of each singularity that the REAL WORLD can exist. We are not determined. We are the determinant.

So, paradoxically, it is those utopias, counterparts of the great cataclysm of the XXth century, which want to prolong the life of the WORLD-CAMP by mass-cultural contestations, merchandised revolutions, destruction of all transcendences, into a strange "entertainment park" where TV sitcoms, post-marxist values, ethical advertising and equitable subventions to terrorists are all mixed together, while genocides continue in this terrifying "paradise".


La société. d'aujourd'hui a donc TRIOMPHÉ dans son projet. Nous survivons tous ensemble, nous sommes désormais voisins des pires tyrans de l'histoire, complices des assassins de masse, volontaires pour notre extinction en tant que multiplexage de différences, nous marchons tous ensemble au bord de l'abîme, déguisé en parc à thème festif, le sourire de la bêtise nihiliste aux lèvres.


La grande question que doit se poser toute civilisation n'est pas tant, selon moi, de savoir si elle est en mesure d'assurer la survie générale, dans des conditions abominables tout autant que confortables, que de réunir les conditions de l'émergence d'authentiques singularités, autant dire de véritables et irrémissibles solitudes.

Maurice G. Dantec
Montréal - Dublin, avril/mai 2006

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