Soudan : "Honte aux présidents africains !", par Desmond Tutu

Publié le par ledaoen ...



Les dirigeants du continent oublient que “sans justice la paix est impossible”, rappelle Desmond Tutu, le Nobel de la paix sud-africain.
Bonne lecture.
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Le mandat d’arrêt lancé contre le président soudanais place les dirigeants africains face à leurs responsabilités : sont-ils du côté de la justice ou de l’injustice ? du côté des victimes ou des bourreaux ?

La question ne devrait même pas se poser, mais pour l’instant de nombreux dirigeants africains ont réagi de manière scandaleuse.

Parce que les victimes au Soudan sont africaines, les dirigeants africains devraient être les plus ardents défenseurs de toute initiative visant à réclamer des comptes aux auteurs des crimes. Or, plutôt que de se placer du côté de ceux qui ont souffert au Darfour, les dirigeants africains ont pour l’instant préféré soutenir un homme pourtant coupable d’avoir transformé cette région d’Afrique en un gigantesque cimetière. En juillet 2008, quand on a appris que le procureur de la CPI préparait un mandat d’arrêt contre Béchir pour génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, l’Union africaine a publié un communiqué adressé au Conseil de sécurité de l’ONU pour lui demander de suspendre le processus. Au lieu de condamner le génocide au Darfour, l’Union africaine a choisi de faire part de ses inquiétudes concernant l’acharnement dont seraient victimes les dirigeants africains et a soutenu les efforts de Béchir pour retarder la justice.

Je ne peux m’empêcher de regretter que le mandat d’arrêt contre Béchir soit exploité pour renforcer ce ressentiment à l’égard du système judiciaire – et en particulier de la Cour pénale internationale –, censé persécuter l’Afrique. La justice doit servir les victimes, or les victimes de ces crimes sont des Africains. Insinuer que ces poursuites sont le fait d’un complot occidental est avilissant pour les Africains et déprécie notre engagement envers la justice sur tout le continent.

Il est bon de rappeler que plus de 20 pays africains comptent parmi les fondateurs de la CPI et que, sur les 108 pays qui ont rejoint la Cour, 30 se trouvent en Afrique. Le fait que les quatre enquêtes les plus actives de la CPI ont toutes lieu en Afrique n’est pas dû à un acharnement judiciaire – c’est parce que les trois pays impliqués (la Centrafrique, la république démocratique du Congo et l’Ouganda) ont demandé l’intervention de la justice.

Seul le cas du Darfour a été signalé au procureur par le Conseil de sécurité. Par ailleurs, le procureur, de sa propre initiative, envisage d’enquêter en Afghanistan, en Colombie et en Géorgie.

Pour les dirigeants africains, les actions de la Cour vont ralentir les efforts de paix au Darfour. Pourtant, il ne peut y avoir de véritable paix ni de sécurité tant que justice n’a pas été rendue aux habitants de cette région. S’il n’y a pas de paix, c’est précisément parce qu’il n’y a pas eu de justice.

Si douloureuse et incommode que soit la justice, nous ne pouvons que constater que son alternative, l’impunité, est pire.

Ce mandat d’arrêt contre Béchir doit être un moment extraordinaire pour les gens du Soudan – et pour tous ceux qui, dans le reste du monde, doutent que les puissants et les gouvernements aient jamais à rendre compte de leurs agissements inhumains. Les dirigeants africains devraient prendre fait et cause pour cette initiative historique, et non pas travailler à la subvertir.

Desmond Tutu

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