La Guadeloupe est en «Nous», par Marie-Luce Lafages présidente de l’ONG Plac 21

Publié le par ledaoen ...



Nous étions 100, nous étions 1 000, nous étions 10 000 et jusqu’à 65 000 milles à «débouler» comme le fit notre légendaire Solitude (1) dans les rues de Karukera. Prêts à en découdre. La détermination de cette poignée de militants, compétents et avisés, aura payé. Et même si la parole de l’Etat a été manifestement reniée, nous sommes tous convaincus qu’il y a eu un avant et qu’il y aura un après. Notre cause est juste. Elle est l’expression de tout un peuple.

Fille de la Guadeloupe, du profond de ma négritude mais aussi du fond de mon universalité, ce sont mes entrailles qui se tordent de mille nœuds face à l’enfantement. Oui, je fais partie de ce mouvement de colère et j’ai chanté la même chanson. Mais, à ma façon. Si «la Gwadloup sé tan nou», j’ai choisi, au même moment, de penser : «La Guadeloupe est en Nous». Ici est ma terre. La Guadeloupe est en nous, car elle est matricielle. Ce «Nous», c’est ce peuple du métissage, peuple de la diversité. Nous ne sommes plus ni blancs, ni noirs ; ni indiens, ni syriens ; ni libanais, ni chinois, ni un je-ne-sais-quoi. Frères haïtiens, qui êtes exploités sur notre sol, je pense à vous, aussi. Il n’y a plus ni hindouiste, ni juif, ni chrétien, ni musulman, ni athée, ni agnostique. Il n’y a plus que ce peuple du lyannaj (collectif) qui aime cette terre comme on aime une mère. Ce peuple qui refuse le racisme et la xénophobie, d’un côté comme de l’autre. Ceux que nous récusons ce sont les profiteurs, les prédateurs, les insanes, ceux qui nous ont livrés à la profitasyon.

Comme tous ces déçus, ces «poètes du refus», nous n’avons pas peur de la morsure du soleil, aguerris tous autant que nous sommes depuis fort longtemps. Nos pas sont rythmés par les bruits du tambour, nos cœurs sont exaltés, nos esprits transcendés. Nous ne sommes ni las, ni excités. Nous marchons juste à pas pesés. Le désenchantement nous a poussés hors de nos foyers. Il nous a rassemblés dans les rues où nous crions, à gorge déployée, sans rien lâcher. Nous crions pour être entendus, car la rue défère ceux qui ont établi un système de l’indigne, de la profitasyon.

Césaire y verrait le Beau, Fanon y verrait le Vrai. Je vois le Bien du regard porté par nous, les regardés. C’est la complexité «regardants-regardés» qui pose la question de notre devenir. Comment sommes-nous regardés ? Comment nous regardons-nous ? Et que ferons-nous pour réformer ou assumer ce regard ? Pour ne citer qu’eux, deux visionnaires de la diversité, hommes d’envergures, que nous aimons - pour leur implication sincère, corps et âmes pour la Caraïbe et surtout ici, chez nous - ont déjà tout dit.

En effet, en 2002, dans ces colonnes, Mohamed Benkhalifa qui, déjà, nous éclaira : «Le "regard de l’autre" stigmatise, déconstruit "l’altérité de l’autre", reconstruit sous son prisme une "identité de l’autre" et l’impose, par son regard, au regardé.» Je suis de cette école. Début 2009, l’Humanité publiait un autre penseur, Patrick Chamoiseau, qui nous conforta : «Aujourd’hui, tout se passe comme si la partie la plus délaissée, la plus méprisée, la plus pauvre du monde était capable de penser, de sentir le monde autrement. C’est une puissance symbolique incroyable, dont on aurait tort de penser qu’elle n’est pas un événement.» J’adhère à cette vision.

C’est pourquoi, nous n’aurons pas fini d’écrire que la mobilisation de cette masse fébrile, contre la vie chère, est singulière à plus d’un titre, sur fond de crise mondiale, de misère et de honte. A qui parlons-nous, ici et maintenant, si ce n’est à l’Etat dans ses prolepses. Nous traitera-t-il en enfants capricieux ou bien entendra-t-il la voix de l’absolu qui émane de ce peuple trop longtemps méprisé ? Monsieur le président de la République, vous savez, comme Saint-Simon, que nous sommes«pétris d’honneur et de valeur». Ici, événement, il y a. Pas de méprise. Nul besoin d’«exercice de souveraineté». Ne voyez pas ici une dénégation de l’Etat souverain, du dépositaire de l’idéal républicain. Cette belle idée qui veut que nous vivions ensemble et non côte à côte.

Non ! Ce peuple est tout simplement en colère. Il refuse l’exploitation de l’homme par l’homme. Indépendance ? Non ! Révolution tranquille. Il s’agit de mieux redistribuer les richesses et de refonder le pacte républicain pour faire face au choix délibéré d’un Etat-décentralisé qui se désengage. Voilà tout.

Il n’en reste pas moins que ce peuple fait intimement partie, dans son écrasante volonté, de la grande France et adhère aux idéaux de sa charte fondamentale. Ne serait-ce que parce que ce peuple est, avec sa chanson contre la profitasyon et son œil de minorité éclairée, un véritable héritier du siècle des Lumières. Vous nous obligeriez si vous restiez engagé dans la voie de l’apaisement en prenant, solennellement, la parole. Et continuiez à participer au changement de regard sur ces compatriotes qui, insoumis, ont si bien appris de la contestation. Nous montrons l’exemple à la face du monde, bien que l’on veuille taire les faits dont nous sommes fiers. Il serait judicieux de voir en cette fraction de terre un lieu de l’espoir et de l’universel. C’est dans ce moment fort, né des vicissitudes, que nous voulons porter un message d’amour, nous ces quatre cent mille, qui plus est sensibles à soutenir Autrui, ce semblable à connaître.

Monsieur Le Président, pour tous nos concitoyens, dont vous êtes assurément, voici né au cœur des Caraïbes, sur un sol bien républicain, le prélude éclatant d’une transformation sociale de tout un pays. Pays que vous avez le devoir démocratique de présider, avec vertu. Il frappe à votre porte hexagonale. Il a, en lui, l’embryon d’un ordre nouveau qui abolira nos erreurs d’antan et assiéra une certaine idée de la France. Nous restons lucides, sans faire d’amalgames ou se perdre en scrupules et tergiversations qui inhiberaient nos forces et nous plongeraient dans le vide, puis la désillusion.

Ce moment est exceptionnel. Il doit nous diriger vers une démarche franche, vertueuse et constructive. Et faire de nous des gestionnaires éthiques pour les générations qui suivront. Soyons sans retenue pour escorter cette terre qui s’éveille à la réalité d’un monde suffocant. Dépassons, sans-façon, les limites locales et assumons cette citoyenneté d’un monde renouvelé.

Quoiqu’il demeure, en moi, encore quelques inquiétudes quant à faire porter tous les dysfonctionnements par ceux qui nous dirigent, en oubliant parfois notre responsabilité citoyenne. Certains, pas tous, sont indolents, lubriques ou parjures, mais ils sont nos élus. Nous les avons choisis, en pleine conscience, afin qu’ils portent nos valeurs. Ils n’ont pas toujours su remplir cette mission, répondre à nos besoins, ni même à nos attentes. Beaucoup sont trop longtemps restés aux abonnés absents, atteints de cécité. Ou encore pris de mésentente, ils se sont exposés aux critiques acerbes du peuple délaissé. C’est par obligation, forcés par notre lien dont la validité ne peut être contestée, qu’ils finiront par prendre en main toutes ces causes. Certes, honni soit celui qui pense vivre la gloire en paradant au sein des hémicycles républicains.

Pour la fin, avant de retourner à mes utopies, il me reste un triple constat à faire, tant il est essentiel. Il est porteur de messages que je ne saurai taire. Je veux parler de ce qui nous divise, nous, peuple d’ici. Dans un premier mouvement, j’affirme que la profitasyon existe, tout autant, entre nous. Plus insidieuse, elle a pour fondement la phobie des siens. Aussi, ce sont les mal-palan qui, présentement, sont la cible de mon propos cinglant et pourtant nécessaire. Ainsi, entre exploitation des possédants et iniquité acharnée envers les siens, laprofitasyon prospère. Ces conduites ineptes n’ont d’autre visée que le découragement de celles et ceux qui parmi nous ont, encore, l’audace de faire. L’Autre n’est pas exutoire. Nous avons besoin que la compétence se fixe dans cette zone de «mal-développement». Maryse Condé et d’autres lumières qui brillent, désormais, ailleurs, n’en disconviendront pas. Combien ont tenté de verdir cette terre natale ou adoptée. Combien se sont sentis allochtones, offusqués, ou encore diffamés par pure chimère. Il serait bienvenu, en cet instant, de faire notre mea culpa. Et surtout, cessons de n’assigner que l’Etat, alors que, là, nous lui emboîtons le pas. Il est, dans deuxième temps, à dire que les hommes ont encore la part belle et haute, et que les femmes d’ici sont presque sans voix, se chapardant les restes du repas de ces quelques seigneurs improvisés. Les responsabilités se font rares pour ce genre encore discriminé. Dans cette adversité, trop de «porte-parole» mâles. Trop peu de femmes. Réagissez. C’est une profitasyon que vous devez dénoncer. Nous pourrions vous surprendre à plus d’un titre et venir relever le débat engagé. Peut-être ne le savez-vous que trop ?

Si mutation, il y a, alors profitons de cet instant fécond pour affronter nos faiblesses qui, elles aussi, sont de la même argile aliénante que celle des dominants et des prédateurs. Saisissons l’occasion qui s’offre à nous. La vague de fond qui était annoncée est là. Elle permet le doute, elle apporte l’éveil. Peut-être sera-t-elle destructrice implacable de nos choix insipides et fera nos regrets. Ou peut-être provoquera-t-elle plutôt un désordre salvateur, pour nous projeter dans un nouvel ordre. Celui qui, durable, serait notre destinée. Elle se ferait, alors, vague de construction, source de pensée progressiste. Adieu les «jacqueries». La conscience populaire aura pris le dessus. Il nous faut innover et élire de nouveaux modèles ambitieux qui feraient référence au désintéressement contre l’individualisme. Ce dernier, a prôné à foison l’ultralibéralisme délirant sans limites. Cela suffit. Aussi, c’est à vous, gens de bonne volonté, que ce paragraphe est dédié. Vous, cette intelligence collective, altruiste et multiculturelle. Vous, qui êtes farouchement contre le démembrement de notre peuple. Vous, qui êtes férocement contre le racisme, l’antisémitisme ou je ne sais quelle autre xénophobie, allant du genre jusqu’à la couleur de la peau. Vous, qui êtes opposés à tout obscurantisme qui porte le germe de la négation de l’Autre.

Enfin, dans un pas de trois, gare à ce qui est contenu, tout au fond de nos êtres, caressant l’absurde. Cette chose est palpable, elle est même visible partout où nous passons. Je la nomme «culture de l’inachevé». Elle est une forme sournoise du vain contentement qui ne convie plus à l’excellence. Elle risque de nous renvoyer, sans cesse, à cette indigence à laquelle, dans le temps, nous nous sommes acclimatés. Ayons, donc, ce regard qui, porté sur nous-mêmes, serait émancipateur. Un exemple parlant, dites-vous ? Regardons ces maisons sans toit et sans peinture, les ferrailles au vent. Durant de longues années, elles sont comme des fantômes témoignant des excès d’un peuple qui ne finit pas d’achever. Désordres organisés ou biens abandonnés, constitués d’objets inopportuns et laids. Ils ternissent la beauté, ils polluent nos imaginations. Et qu’on ne parle pas de misère endémique, quand la dernière voiture flambant neuve est garée près des tôles débiles. On fait presque, on finit presque, on a environ, on est quasiment… C’est à peu près ça, c’est pour ainsi dire comme… On est aux alentours de, on dispose pratiquement… Et, finalement, l’on possède sommairement. Refusons cette fatalité dans nos attitudes au quotidien.

Il s’agit de rompre avec ces comportements nés de tantôt et qui imposent la culture de ce qui, souvent, a fait de nous des fenêtres closes, aux injonctions du développement. Il est temps de pousser la porte du parachevé. Elle est entrouverte. Cependant, je reste confiante et pleine d’espérance quand je lis René Char qui écrit : «L’inaccompli bourdonne d’essentiel.» Pour l’heure, nous sommes témoins de l’émergence d’une société civile plus forte qui se veut contre-pouvoir face au monde politique et aux puissances économiques. Et ce, pour le développement durable de nos contrées. Elle est à renforcer. Cela va dépendre de nous et uniquement de nous. Ce que nous attendons de la République, monsieur le Président, c’est qu’elle accompagne, avec une attention bienveillante et une intention magnanime, ce qui relève désormais du «phénomène». Il aura surgi de ces îles, si lointaines du cœur de Paris et si proches à la fois. Alors, à l’instar de tout oxymore, il s’agit d’allier l’antagonisme qui ne finit pas de nous éloigner et de nous unir.

Marie-Luce Lafages présidente de l’ONG Plac 21



Figure emblématique de la lutte contre l’esclavage. L’ONG Plac 21 installée à Marie-Galante est la première ONG française de la Caraïbe, avec le statut consultatif «spécial» conféré par le Conseil économique et social de l’ONU. (www.ongplac21.org).

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