Créolitude

Publié le par ledaoen ...


L'Etat républicain doit briser les privilèges sans cautionner pour autant une spoliation vengeresse.

"Terre arable du songe", chantait Saint-John Perse, poète né en Guadeloupe. Et les Antilles tout entières sont depuis quelques semaines le fertile sillon où poussent les rêves et les fantasmes. Certains lisent dans cette fièvre caribéenne les prémices inspirées d'un embrasement métropolitain, et brandissent le précédent de mai 1967 - l'île dressa des barricades un an avant que poussent celles du Quartier latin. D'autres se réjouissent d'un premier écho français à l'élection de Barack Obama : la fierté noire est en marche, la diversité n'attendra plus. D'autres, enfin, hérauts hallucinés de la repentance, voudraient voir la France expier d'un même chèque la traite des Noirs, les allers et retours sur l'abolition de l'esclavage et les siècles d'exploitation coloniale.

Attention ! Les abus de pouvoir de toujours ne sauraient être effacés par les excès de langage d'aujourd'hui. Les inégalités économiques et sociales sont immenses outre-mer, où elles se transmettent par mariage et héritage, comme la terre, et se protègent par une ségrégation douce, comme le sang. L'Etat républicain, certes, doit briser les privilèges pour instaurer enfin, au pays des békés et des Blancs-créoles, le règne du mérite. Mais il ne saurait cautionner une spoliation vengeresse ni ouvrir aux frais des métropolitains un guichet dégoulinant d'allocations injustifiées.


Ici est l'autre vérité que les Antilles, et presque tout l'Outre-Mer, doivent regarder en face : l'assistanat y est moins dénoncé que l'exploitation ; les délices de Capoue des aides publiques ne soulèvent que peu de critiques... Quand leurs concitoyens du lointain ont besoin d'aide, les contribuables de l'Hexagone ferment rarement leur porte-monnaie. Aux Français des tropiques qui veulent travailler à l'antillaise et consommer à la métropolitaine, rappelons qu'il faut labourer la terre arable pour qu'elle lève d'autres moissons que celle du songe et que, hors de la France, les Antilles seraient au mieux une usine à touristes américains, au pire un paradis fiscal rongé par la mafia, ou un Haïti bis ravagé par des "tontons macoutes" moins débonnaires qu'Yves Jégo...

Car la "terre arable du songe" peut aussi donner des fruits vénéneux. Le gouvernement doit sans tarder réduire les inégalités et la discrimination, et surtout se méfier de la violence légale : sinon, les Antilles pourraient être à Nicolas Sarkozy ce que la Nouvelle-Calédonie fut à François Mitterrand. Mais médias et intellectuels doivent cesser leurs pâmoisons quand Elie Domota, le leader des manifestants guadeloupéens, débite ses élucubrations, affirmant que la "voie naturelle" de l'Etat est de "tuer les Guadeloupéens, comme d'habitude", ou que l'esclavagisme est encore en vigueur.

En leur combat identitaire, comme un baume sur les humiliations ancestrales, ces Français comme les autres cherchent la "créolitude", mélange réconcilié d'une négritude rebelle et d'une créolité paisible. "Le crayon de Dieu lui-même n'est pas sans gomme", plaisantait Aimé Césaire. La France ne doit pas effacer son histoire aux Antilles, mais écrire une meilleure suite.

Christophe Barbier
Pour L'Express
Publié dans l'Express du 19 février 2009

 

Publié dans Actualité

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Francine Chauvet 20/02/2009 10:38

Merci pour les articles que vous présentez sur ce blog.

Bonne journée.