Affaire Kouchner, coupable ou aggressé ?

Publié le par ledaoen ...

      


Aujourdhui deux articles concernant l'affaire Kouchner ...
Histoire de vous faire une idée.
Bonne lecture.
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Kouchner, ni le premier ni le dernier, par Thomas Hofnung

Tu quoque, Bernard Kouchner. S’il constitue un cas particulier du fait de sa stature morale, l’actuel ministre des Affaires étrangères n’est ni la première, ni la dernière des personnalités françaises à avoir cédé aux sirènes de l’Afrique. Dans l’ex-empire, loin de Paris et à l’abri des regards, tout est permis. Ou presque. La Françafrique, cet entrelac de relations tout à la fois affectives, politiques et financières a des atours que la morale ignore.

Dans ces ex-colonies qui ont raté leur décollage économique, régressant même pour nombre d’entre elles, mais qui payent grassement et souvent naïvement les «experts» français, il y a de la place pour tout le monde. Avocats peu scrupuleux, communicants toujours bronzés, journalistes cupides, anciens officiers reconvertis en conseillers militaires se bousculent au Togo, en Centrafrique, en Côte-d’Ivoire ou au Sénégal. Sans oublier le Gabon d’Omar Bongo, sans doute le dirigeant le plus emblématique et caricatural de cette Françafrique anachronique.

Propulsé en 1967 à la tête du Gabon par la France de de Gaulle, le «doyen» des chefs d’Etat du continent n’a pas son pareil pour s’assurer de fidèles soutiens dans l’Hexagone. Lorsqu’il débarque - plusieurs fois par an - à Paris, la moitié du gouvernement français, qu’il soit de gauche ou de droite, défile dans sa suite. Quand Nicolas Sarkozy a été élu à l’Élysée, le premier à le féliciter de vive voix fut l’inévitable Bongo. Depuis des lustres, le président gabonais est soupçonné de faire preuve d’une générosité sans borne à l’égard d’une bonne partie de la classe politique française qu’il connaît par cœur. Dans un tel contexte, la commande par le régime de Libreville d’un rapport sur la réforme du système de santé à l’une des personnalités politiques françaises les plus populaires peut, légitimement, apparaître comme une forme de placement.

En réponse aux accusations de Pierre Péan, Bernard Kouchner assure avoir été motivé, avant tout, par le souci d’améliorer le système de santé de la population gabonaise en œuvrant à la mise en place d’une caisse d’assurance-maladie viable. Peut-être. Mais, en fin connaisseur d’une Afrique qu’il arpente depuis la tragédie du Biafra en 1968, il ne pouvait ignorer la nature du régime en affaire avec Imeda, la société d’Éric Danon qui employait l’ex-French doctor en tant que consultant.

En quarante ans, malgré les richesses pétrolières de ce petit émirat du golfe de Guinée, le président gabonais a été incapable d’assurer le développement de son pays, où le réseau routier commence et finit à Libreville. Ces derniers mois, le nom du «doyen» a été cité en France dans le cadre de l’affaire des «biens mal acquis» : une enquête préliminaire ouverte à Paris (suite à une plainte déposée par des ONG), avant d’être prestement refermée par le parquet, a ainsi établi que sa famille possédait une quarantaine de propriétés et 70 comptes en banque en France. Le mois dernier, plusieurs figures de la société civile gabonaise, qui demandent plus de transparence au gouvernement de Bongo, ont été embastillées durant plusieurs jours. Le Quai d’Orsay avait alors prudemment déclaré «suivre attentivement la situation».

Par Thomas Hofnung, journaliste à Libération

 

Article dans son édition originale. 


Pierre Péan l’iconoclaste, par Daniel Schneidermann

Quoi qu’il arrive dans les semaines qui viennent, l’opération Péan aura atteint son but : déchirer l’image de Bernard Kouchner. Sous le «French doctor» chéri des sondages est apparu en pleine lumière un homme d’argent aux troubles relations avec des potentats africains, formant avec sa femme, Christine Ockrent, un couple de Thénardier ayant fait main basse sur l’audiovisuel extérieur français, et aligné sur les néoconservateurs américains. Démission, limogeage ou maintien en poste du ministre sont, après cela, secondaires pour un homme ayant construit sa carrière sur son image.

Médiatiquement, l’affaire a été menée par Péan, ancien confesseur de Mitterrand, avec une intelligence, une virtuosité, toutes… mitterrandiennes. L’art du lancement aura atteint son maximum. Première étape : publication des bonnes feuilles dans l’hebdomadaire Marianne. Qu’y apprend-on ? Que Kouchner, avant de devenir ministre de Sarkozy, aurait été acheté par deux figures de la Françafrique, Bongo (Gabon) et Sassou N’Guesso (Congo). Qu’une fois devenu ministre, Kouchner aurait fait exiger par des proches le paiement de l’arriéré de ces factures, mélangeant ainsi fâcheusement ses nouvelles fonctions officielles avec ses anciennes fonctions de consultant. Enfin, l’existence de ces peu honorables contrats ne serait pas sans rapport avec un événement politique : l’affaire Bockel. Au début du quinquennat, le secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, exprima l’intention d’en finir avec certaines mauvaises habitudes en Afrique. Fureur de Bongo et de Sassou N’Guesso, qui manifestèrent cette fureur auprès de l’Elysée. Moralité : Bockel fut promptement «exfiltré» vers le poste de ministre des Anciens combattants. Péan insinue (mais sans l’écrire explicitement) que Sarkozy, alors en possession des factures émises par l’ex-consultant Kouchner, aurait pu céder aux injonctions africaines par peur du scandale, et pour préserver Kouchner. Allez savoir !

A la lecture de ces révélations des «bonnes feuilles», on imagine la légitime indignation de tous les adversaires de ce que l’on appelle la Françafrique. Sort le livre, quelques jours plus tard. Et, en lisant le texte intégral, qu’apprend-on ? Que le moteur de la kouchnerophobie de Péan est en fait le rapprochement entrepris par Kouchner avec l’actuel président rwandais Paul Kagame, grand pourfendeur du rôle de la France dans le génocide de 1994. De la France, et notamment de Mitterrand. Kagame lui-même est dans le collimateur de la justice française, pour son propre rôle dans l’accident d’avion qui coûta la vie à son prédécesseur. Dans ce combat-là, Ô paradoxe, Péan se retrouve aux côtés de certains des partisans de cette Françafrique qu’il semble dénoncer dans le dernier chapitre. Autrement dit, il y a dans ce décalage pour le moins un malentendu.

Dans l’impeccable exécution de son lancement, Péan aura bénéficié du soutien indéfectible de Marianne, et d’abord du très réactif site de l’hebdomadaire. Il diffuse des premières indiscrétions sur «le Péan» dès la mi-janvier. Heureux hasard : le lendemain, sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach reçoit Kouchner auquel il pose une question hâtive, un peu honteuse, manifestement non préparée, précédée d’un étrange «je dois vous la poser». L’extrait vidéo de l’interview (où Elkabbach apparaît bafouillant et piteux à souhait, et Kouchner aussi énervé que nécessaire) est promptement mis en ligne sur le site de Marianne, faisant naître le buzz. Dans son exécution, l’opération rappelle le lancement en 2003 de la Face cachée du Monde, enquête à charge sur la direction d’alors du quotidien, de Pierre Péan et de Philippe Cohen, ex-patron de Marianne2.fr. La direction visée avait survécu quelques années, mais son image en fut définitivement détruite.

L’image de Péan ne sortira pas indemne, elle non plus. Comme il fallait s’y attendre, les défenseurs de Kouchner se sont engouffrés dans quelques étranges formulations du livre pour ensevelir Péan sous les accusations (à mots couverts, car tout le monde craint le procès) d’antisémitisme. Il est vrai que Péan flirte avec un vocabulaire hautement combustible, égrenant les allusions à la judéité de Kouchner, accusant longuement sa cible de manquements au patriotisme ou de cosmopolitisme. Mais quelle est donc l’étrange mixture qui bouillonne dans l’âme de ce drôle d’oiseau journalistique ? Inextinguible remords à l’égard de Mitterrand, pour avoir révélé la persistance de ses relations avec l’ancien chef de police de Vichy, René Bousquet ? Identification post-mortem avec l’ancien Président, qui fut ensuite, sur ce sujet, la cible de Serge Klarsfeld ? Ce pourrait être le sujet d’un autre livre…

Par Daniel Schneidermann

 

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