Gaza : Disproportion ou riposte légitime ? Par André Glucksman et Dominique Eddé

Publié le par ledaoen ...



Face aux opinions simplificatrices, aux images qui ne font appel qu'à l'émotion sans inciter à la reflexion, aux manifestations imbéciles voire ambigues (où étaient les manifestant qui dénoncent Israel aujourd'hui lorsque les roquettes tiréers par le Hamas dévastaient le sud du pays ?), j'ai souhaité aujourd'hui vous soumettre deux opinions divergentes concernant le conflit qui embrase actuellement la bande de Gaza.
Un texte de l'écrivaine franco-libanaise Dominique Edée "Logique de purification ethnique à Gaza" contre celui du philosophe juif André Glucksman "Une riposte excessive ?".
Pour échapper au manichéisme et aux idées toutes faites, lire deux opinions radicalement divergentes même si elles sont l'une comme l'autre selon moi un tantinet excessives dans un sens comme dans l'autre, permet de se faire une idée personnelle plus juste et plus en phase avec la complexité des événements qui secouent depuis 60 ans cette région du monde.
Bonne lecture et bonne réflexion.
ledaoen ...


Logique de purification ethnique à Gaza, par Dominique Eddé


Quel est le bénéfice attendu par Israël, au terme de cette énième entreprise de bombardement, "Plomb durci" ? Sécuriser les citoyens israéliens. Anéantir le Hamas. Connaît-on un cas de figure ayant prouvé, par le passé, que la méthode pouvait marcher ?

L'opération "Raisins de la colère", accompagnée du massacre de Cana, au Liban, en 1996 ? Elle a renforcé le Hezbollah et s'est soldée par le retrait des troupes israéliennes du Liban sud en 2000. L'opération "Rempart à Jénine", au printemps 2002 ? "Voie ferme", deux mois plus tard ? 2002 et 2003 ont été des années sanglantes pour les populations civiles en Israël : 293 morts. "Arc-en-ciel", en mai 2004 ? "Jour de pénitence", quatre mois plus tard, au nord de la bande de Gaza, avec les mêmes sinistres bilans ? Les assassinats de dirigeants politiques du Hamas exécutés et revendiqués sans complexe par le pouvoir israélien ? Les attentats-suicides ont culminé en 2005. Et, au début de l'année suivante, le Hamas obtenait la majorité absolue aux élections législatives. 

La guerre au Liban, en 2006, avec, à la clé, un pays dévasté et plus de 1 000 morts civils dont 30 % d'enfants ? Là encore, Israël a détruit pour rien. Son butin ? L'échange, en juillet 2008, de deux dépouilles mortelles de soldats israéliens d'un côté, contre cinq détenus et des dizaines de dépouilles mortelles libanaises et palestiniennes de l'autre.

Que gagnent les dirigeants du Hamas en poursuivant leurs tirs de roquettes sur Israël ? Pourquoi cet acharnement à donner des coups qu'ils encaissent au centuple, en retour ? Qu'un mouvement de résistance, face à une force d'occupation, se tienne prêt à perdre des hommes pour gagner du terrain, soit. Mais quand le rapport de forces est ce qu'il est ? Quand chaque tir de roquettes est suivi d'un déluge de feu, quand l'action est aussi coûteuse en vies humaines, aussi improductive sur le plan politique, aussi impopulaire sur le plan international ? Quelle est la logique d'une telle obstination ?

Il est vrai que la victoire démocratique du Hamas lui a été volée. Vrai, que la négation quasi unanime de son droit au pouvoir l'a dangereusement isolé. Si bien que nous ne saurons jamais ce qu'il aurait fait s'il avait été pris pour interlocuteur. Il n'empêche : un combat politique réclame d'autant plus de vigilance et d'inventivité que l'adversité est grande, les moyens limités. Les deux ont cruellement manqué.

Pourquoi les membres du Hamas se croient-ils obligés de surenchérir sans cesse, au prix de leur crédibilité et de la survie des leurs ? Pourquoi cette application à ne rien entendre de la peur israélienne de l'avenir, à rester incompris plutôt qu'à se faire comprendre ? Que gagnent-ils à l'ajournement de la reconnaissance d'Israël ? Une carte à jouer dans de futures négociations ? N'est-ce pas plutôt en posant cette carte sur la table qu'ils pourraient commencer à en gagner d'autres, à remettre le droit au centre du débat ?

Qu'a apporté à son peuple le président de l'Autorité palestinienne, en échange de sa totale soumission au pouvoir américain et israélien ? De concession en concession, de poignée de main en poignée de main, il n'a rien obtenu de plus que son maintien au pouvoir. Il a confondu l'ouverture et la capitulation. Il a mis en danger la cohésion de son peuple. Et, durant ce temps, la corruption qui avait causé l'échec électoral de son parti se poursuit impunément.

Porte-parole d'une cause en or, d'une cause imparable, Abbas et ses sbires n'ont pas mieux réussi que les membres du Hamas à tenir un discours un tant soit peu cohérent. Digne. Articulé. Un discours qui crée le mouvement, qui frappe l'imagination, qui traite la tête haute - à égalité - avec les Israéliens. Ils ont bradé les acquis de la première Intifada. Ils ont pris goût à la collaboration, aux pourparlers stériles, à ce qui signe, depuis près d'un siècle, la ruine politique du monde arabe.

Que gagne le pouvoir américain à soutenir inconditionnellement la politique israélienne ? Le maintien, certes, d'une relation ultraprivilégiée avec un partenaire stratégique qui est aussi le pays détenteur (avéré) de la bombe atomique au Moyen-Orient. Reste la question majeure : en quoi la moisson de la politique israélo-américaine des quarante dernières années est-elle de nature à conforter celle-ci dans ses choix ? Trois de ses axes fondamentaux n'ont cessé de s'avérer inopérants et dangereux :

1) La quête de la domination politique par le recours à la toute-puissance militaire. En Irak, comme en territoires occupés, cette équation n'a pas marché. Ni en 1991, lors de la première guerre du Golfe. Ni, un an après l'autre, en Cisjordanie et à Gaza. Ni en 2006, au Liban. Ni depuis cinq ans, avec la seconde guerre du Golfe.

2) Le choix de la maîtrise par la division communautaire. Outre sa politique systématique de morcellement, d'effritement des territoires occupés, tout indique que le pouvoir israélien nourrit le rêve d'expulser d'Israël ses populations non juives. De prôner partout la séparation. De démembrer la région, en autant de morceaux communautaires. Gaza étant le morceau du morceau du morceau.

En avalisant cette politique de fragmentation, foncièrement religieuse, avec ses risques de purification ethnique, les Etats-Unis s'exposent et exposent le monde au pire des scénarios qui voudrait que les populations se retrouvent, un peu partout, contraintes et forcées de rentrer dans les rangs. Chaque entité dans sa ville, son quartier, sa rue, son ghetto. Est-il besoin de fournir des exemples pour affirmer que cette fin de la différence et de la mixité, c'est l'organisation de la mort ?

3) La mise en place de toutes sortes de manipulations et stratagèmes en lieu et place du droit international. C'est ainsi, notamment, que les accords d'Oslo ont sapé la paix dont ils se réclamaient. Comment ? En maintenant toutes les colonies dans les territoires occupés.

A force de traiter les Palestiniens (les Arabes en général) par le mépris, à force de ne traiter qu'avec ceux d'entre eux qui sont à la botte, de leur extorquer concession sur concession, de jouer au plus fin, de préférer grignoter encore et toujours du territoire - un bout de Jérusalem par- ci, une colonie par-là -, que gagnent les plus forts ? La rage du plus faible ? Sa défaite ? Pas seulement. Ce à quoi nous assistons avec une ponctualité effrayante, c'est la transformation progressive d'une situation négociable en une situation explosive, ingérable.

Si Israël et les Etats-Unis persistent à nier l'humiliation innommable, le désespoir fou, dangereux pour tous, que génère leur politique, alors ce désespoir continuera de se répandre de pays en pays. Et, dans cette escalade, chaque jour sera un jour de trop. S'ils s'obstinent à ne pas s'interroger sur les raisons pour lesquelles un jeune lanceur de pierres, en 1987, s'est métamorphosé sept ans plus tard en bombe humaine, alors les jeunes oubliés de la vie seront de plus en plus nombreux à être candidats à la mort.

Pourquoi ne pas dire les choses simplement ? Si les Etats-Unis et Israël réunis n'ont pas réussi, à ce jour, à protéger l'avenir d'Israël, c'est que leur méthode n'est pas la bonne. S'ils n'en changent pas, Gaza, la prison infernale, sera le signe avant-coureur de nos lendemains et des leurs.


Dominique Eddé est écrivain franco-libanaise.

Article dans son édition originale


Une riposte excessive ?, par André Glucksmann

Devant un conflit, l'opinion se divise entre les inconditionnels qui ont décidé une fois pour toutes qui a tort et qui a raison, et les circonspects qui jugent en fonction des circonstances telle ou telle action comme opportune ou inopportune, quitte à retenir, s'il y a lieu, leur jugement jusqu'à plus ample informé. L'affrontement à Gaza, aussi sanglant et terrible soit-il, laisse poindre pourtant une lueur d'espoir que les images chocs recouvrent trop souvent. Pour la première fois dans le conflit du Proche-orient, le fanatisme des inconditionnels paraît minoritaire. La discussion chez les Israéliens (est-ce le moment ? Jusqu'où ? Jusqu'à quand ?) roule comme à l'habitude dans une démocratie. La surprise est qu'un semblable débat partage à micros ouverts les Palestiniens et leurs soutiens, à tel point que, même après le déclenchement des opérations punitives israéliennes, Mahmoud Abbas, chef de l'Autorité palestinienne, trouva le courage d'imputer au Hamas, en rupture de trêve, la responsabilité initiale du malheur des civils à Gaza.

Les réactions de l'opinion publique mondiale - médias, diplomates, autorités morales et politiques - semblent malheureusement en retard sur l'évolution des esprits directement concernés. Force est de relever le mot qui fait florès et bétonne une inconditionnalité du troisième type, laquelle condamne 
urbi et orbil'action de Jérusalem comme"disproportionnée". Un consensus universel et immédiat sous-titre les images de Gaza sous les bombes : Israël disproportionne. A l'occasion, reportages et commentaires en rajoutent :"massacres""guerre totale". Par bonheur, on évite à ce jour le vocable "génocide". Le souvenir du "génocide de Jénine" (60 morts), partout rabâché à la va-vite et depuis déconsidéré, paralyserait-il encore l'excès de l'excès ? Néanmoins la condamnation, a priori, inconditionnelle, de l'outrance juive régule le flot des réflexions.


Consultez le premier dictionnaire venu : 
"est disproportionné ce qui est hors de proportion" soit parce que la proportion n'existe pas, soit parce qu'elle se trouve rompue, transgressée. C'est la deuxième acception qui est retenue pour fustiger les représailles israéliennes jugées excessives, incongrues, disconvenantes, dépassant les bornes et les normes. Sous-entendu : il existerait un état normal du conflit Israël-Hamas que le bellicisme de Tsahal déséquilibre, comme si le conflit n'était pas, comme tout conflit sérieux, disproportionné dès l'origine.

Quelle serait la juste proportion qu'il lui faudrait respecter pour qu'Israël mérite la faveur des opinions ? L'armée israélienne devrait-elle ne pas user de sa suprématie technique et se borner à utiliser les mêmes armes que le Hamas, c'est-à-dire la guerre des roquettes imprécises, celle des pierres, voire à son libre gré la stratégie des attentats-suicides, des bombes humaines et du ciblage délibéré des populations civiles ? Ou, mieux, conviendrait-il qu'Israël patiente sagement jusqu'à ce que le Hamas, par la grâce de l'Iran et de la Syrie, "équilibre" sa puissance de feu ?

A moins qu'il ne faille mettre à niveau non seulement les moyens militaires, mais les fins poursuivies. Puisque le Hamas - à l'encontre de l'Autorité palestinienne - s'obstine à ne pas reconnaître le droit d'exister de l'Etat hébreu et rêve de l'annihilation de ses citoyens, voudrait-on qu'Israël imite tant de radicalité et procède à une gigantesque purification ethnique ? Désire-t-on vraiment qu'Israël en miroir se "proportionne" aux désirs exterminateurs du Hamas ?

Dès qu'on creuse les sous-entendus du bien pensant reproche de "réaction disproportionnée", on découvre combien Pascal a raison et 
"qui veut faire l'ange, fait la bête". Chaque conflit, en sommeil ou en ébullition, est par nature "disproportionné". Si les adversaires s'entendaient sur l'usage de leurs moyens et sur les buts revendiqués, ils ne seraient plus adversaires. Qui dit conflit, dit mésentente, donc effort de chaque camp pour jouer de ses avantages et exploiter les faiblesses de l'autre. Tsahal ne s'en prive pas qui "profite" de sa supériorité technique pour cibler ses objectifs. Et le Hamas non plus qui utilise la population de Gaza en bouclier humain sans souscrire aux scrupules moraux et aux impératifs diplomatiques de son adversaire.

On ne peut travailler pour la paix au Proche-Orient qu'à la condition d'échapper aux tentations de l'inconditionnalité, lesquelles hantent non seulement les fanatiques jusqu'au-boutistes, mais aussi les âmes angéliques qui fantasment une sacro-sainte "proportion" propre à équilibrer providentiellement les conflits meurtriers. Au Proche-Orient, on ne se bat pas seulement pour faire respecter une règle du jeu, mais pour l'établir. On peut à juste titre discuter librement de l'opportunité de telle ou telle initiative militaire ou diplomatique, sans toutefois supposer le problème résolu d'avance par la main invisible de la bonne conscience mondiale. Il n'est pas disproportionné de vouloir survivre.


André Glucksmann est philosophe.

Article dans son edition originale

Publié dans Actualité

Commenter cet article

dr m 09/01/2009 18:51

Ouiap... hé bé ...Pourquoi Glukzmann ne finit il pas son article en pronant l'utilisation " une bonne fois pour toute " de la bombe nucléaire ...??? c'est vrai quoi ... Y font chiez ses arabes !!! ...
Nan nan ... je ne vois qu'un article extreme , le sien .. qu'un article partisan et partial , le sien ... Le " philosophe " ( plutôt bon réthoriste , mais point objectif du tout ! ) me fait bien d la peine , et je n'ai aucun souci à me ranger de l'avis de Dominique Eddé ...
Voilà !