Trauma, par Bruno Deniel-Laurent

Publié le par Bruno Deniel-Laurent

Un texte que je trouve particulièrement pertinent et brillant dans la forme concernant la génération "anti-raciste" issue du mitterrandisme bien-pensant des années 80.

Où l'on voit que le racisme est la chose la mieux partagée au monde, qu'on soit gauchiste "révolutionnaire" de salon issu de la petite bourgeoisie ou frontiste abruti.

Ce texte a été publié dans le numéro d'avril 2006 de La Revue des Deux Mondes, revue culturelle passionnante que je conseille particulièrement au sein d'un dossier spécial, « La nouvelle question française », auquel participaient entre autres Marc Fumaroli, Philippe Sollers, Patrice Bollon, Alain Minc, Matthieu Baumier et Patrick Fauconnier.

Site de Bruno Deniel-Laurent : http://denilaur.free.fr

TRAUMA, par Bruno Deniel-Laurent

Certains ont eu vingt ans dans les Aurès. Moi, j'ai eu quatorze ans sous Mitterrand : je me demande sincèrement si ça n'est pas pire.

Le jeudi 7 décembre 1986, le proviseur de mon collège pénétra dans notre classe. Il portait sa tête des mauvais jours : un « jeune d'origine maghrébine » - Antenne 2 venait de l'annoncer - était mort en marge des manifestations contre la loi Devaquet , matraqué par un policier. Le vénérable fonctionnaire nous invita à nous regrouper aussitôt dans la cour du collège. Profs, cancres et pions, tous se placèrent en cercle, dans la froidure de ce matin angevin. Précédé d'un « Malik Oussekine, nous ne t'oublierons jamais ! », un silence de plomb s'abattit sur nos carcasses d'enfants, la ferveur compassionnelle des uns répondant à l'hébétude des autres. Aucun marmot n'osa ricaner, quelques-uns pleurnichaient ; les fortes têtes elles-mêmes semblaient comme transfigurées par l'anneau de gravité. Une fois la minute achevée, notre proviseur, plus paternel que jamais, nous donna l'ordre, tendrement, de regagner nos classes, tandis que les professeurs, unanimes, décidaient de consacrer le reste de la demi-journée à nous éclairer sur le racisme, ses avatars et ses métamorphoses.

Voici donc, en aussi peu de mots que possible, le récit de l'unique moment de sacralité que sut m'offrir l'éducation nationale et laïque de mon pays, parmi les vingt-et-une années que j'ai passé en son sein.

Adolescent, je fis bon accueil à cette religiosité antiraciste. Ma xénophilie ne s'embarrassait alors d'aucune nuance : des posters d'Afghans burinés et des planisphères multicolores recouvraient déjà les murs de ma chambre ; Lawrence d'Arabie était mon film de chevet, René Caillié mon père tutélaire. Dès mes dix-huit ans, je m'empressais de glisser en auto-stop vers les minarets d'Istanbul, avant d'épouser maladroitement, pendant quatre années, la cause des Kurdes de Turquie et d'Irak. Quelques temps plus tard, j'allai à la rencontre des Tchétchènes, puis des Sahraouis. Et aujourd'hui encore, mes passions pour l'allogène ne m'ont pas quitté, les peuples d'Orient, et particulièrement les communautés opprimées, m'émoustillent jusqu'au délire ; oui, j'aurais voulu faire profession de minoritairologie.

Les étrangers m'ont tout appris, y compris à me défaire de la morale antiraciste. Chteioui, un ami sahraoui, combattant du Polisario réfugié en France, me confia un jour ceci : « Je ne comprends pas les Français ; il m'arrive souvent de parler pendant une heure avec un Français sans que celui-ci me demande d'où je viens. Ils semblent avoir peur - c'est moi qui souligne - de me demander mon origine. Chez nous, la première question que l'on se pose, c'est : "quelle est ta tribu ? ". C'est un préalable à tout échange. Ici, ils n'osent pas. » La confidence de mon ami - et cette phrase terrible : ils semblent avoir peur -, me fit grande impression. Elle confirme ce que j'observe, à chaque instant, dans ces authentiques lieux de collisions populaires que sont les fêtes de rue, les discothèques ou les bars (surtout dans les provinces, l'apartheid festif étant déjà bien avancé à Paris) : les tensions ethniques y sont permanentes, sournoises et ouatées, tissées d'une violence qui semble attendre son heure. Sous les flonflons : l'effroi.

« Il y a autant, je dis bien autant, de racisme réel au PS ou à l'UMP qu'au FN. »

Arrêtons de tourner autour du pot : les jeunes Gaulois - et plus encore les Gauloises - vivent aujourd'hui dans la peur panique des Afro-Arabes. Le divertissement, la mise en place de cordons sanitaires - autant linguistiques que policiers - et une roide propension à la fuite permettent bien sûr à cette peur panique de ne pas être encore trop pénible pour nos chères têtes blondes ; mais il n'empêche qu'elle est là, prégnante, grandissante. Il suffit de scruter attentivement les pupilles fébriles de jeunes noctambules branchés - de gauche bien sûr, antiracistes évidemment - à l'instant même où un demi-douzaine de banlieusards s'invite dans leurs soirées : une molle terreur ravine leurs faces de craie ; les plus couards cherchent du regard les agents de sécurité - c'est à ce moment que leur amour femelle pour les Blacks est le plus intense - tandis que les stratèges esquissent un pas de breakdance pour prouver leur complexion de mec cool. Il n'est plus qu'un mot d'ordre : « Sauve qui peut. » Et lorsque les banlieusards, enfin, se décident à abandonner l'endroit, sans coup férir, on entendra l'un des antiracistes susurrer à l'oreille de sa compagne : « Ils étaient lourds, ces cailleras ! »

« Il y a autant, je dis bien autant, de racisme réel au PS ou à l'UMP qu'au FN. » écrit Mehdi Belhaj Kacem dans Pop Philosophie. J'irai plus loin : si le chauffeur de taxi ou le maître-chien ne tardent pas à exposer au premier venu l'étendue de leurs préjugés xénophobes, la plupart de nos jeunes Gaulois prétendument antiracistes rechignent à s'avouer tels qu'en eux-mêmes ils demeurent : des homoncules n'aimant les Rebeus et les Renois que lorsque ceux-ci leur semblent aussi individualistes qu'eux, aussi excentriques, relativistes, paisibles, acculturés, inconséquents, aliénés. Je ne m'étonne pas qu'un tel déversement de mollesse torve provoque en retour quelques réactions de saine violence de la part des cailleras - qui subissent elles aussi, ne l'oublions pas, les conséquences d'une politique antiraciste au sein de laquelle elles occupent le rôle peu enviable de victime choyée. Et je crois comprendre pourquoi tant de jeunes Afro-Arabes préfèrent communier aujourd'hui dans la virilité militante des cultes salafistes ou dans l'extase du feu : qu'auraient-ils à gagner à se rapprocher d'une jeunesse qui se respecte si peu ?

A chaque retour des antipodes, abandonnant pourtant des peuples en proie aux pires oppressions, je subis un même choc, toujours renouvelé : celui de retrouver une jeunesse traumatisée par des années d'antiracisme culpabilisateur, une jeunesse dévitalisée, divisée, dévirilisée ; je ne vois que mauvaise conscience, incohérence, simulacre. Je me surprends à rêver d'une autre histoire, celle d'un antiracisme authentiquement souverain, où toute rencontre avec l'autre aurait supposé une discipline, une colonne vertébrale, une foi dans sa propre généalogie et une curiosité sans limite ; où l'on aurait préféré supputer l'exotisme incompressible de l'allogène plutôt que de croire à l'utopie d'une mystique commune, fût-elle « républicaine » ; où l'on aurait préféré la beauté d'une séduction duelle plutôt que de choisir l'aliénation de l'un par l'autre et de l'autre par l'un. En résumé, nous mourrons peut-être d'avoir promu la différence alors qu'il fallait croire en l'altérité. Ecoutons Baudrillard : « Ce n'est pas avec des sermons sur l'intériorisation de l'autre et l'introjection des différences que sera résolu le problème des formes monstrueuses de l'altérité, car ces formes sont nées justement de cette différentiation obsessionnelle, de cette dialectique obsessionnelle du moi et de l'autre. Ce que démontre le racisme dans sa forme virale, immanente, actuelle et définitive, c'est qu'il n'y a pas de bon usage de la différence. Car c'est la différence elle-même qui est une illusion réversible. Nous l'avons portée aux quatre coins du monde, elle nous revient méconnaissable, islamique, intégriste, raciste, elle nous revient comme altérité irrationnelle, irréductible, et c'est bien fait. » Oui, c'est bien fait. Un éternel jeune homme, Dominique de Roux, nous avait pourtant offert une alternative radicale, tragique et hautement paradoxale : « Enrichissons-nous de nos mutuelles indifférences. » Existe-t-il une jeunesse, aujourd'hui, capable d'une telle ascèse, prête à cette périlleuse révolution ? Oui, sans doute. Mais je crains fort que ce ne soit pas la jeunesse de France.

Bruno Deniel-Laurent

Pour la Revue des Deux Mondes

Publié dans Idées

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Lélé 05/05/2006 14:29

Etant moi meme une adolescente en overdose d'hormone, je me permet de commenter:
D'abord, les "cailleras" c'set pas leur couleur de peau qui joue mais leur style. Comme les skateurs avec les baggys et les DVS au pied, ou les babas avec leur pantalon bouffant et leurs atébas. Des ptit blancs cailleras et des noirs skateurs, yen a aussi.
Ensuite, un gars qui vit, depuis qu'il est né, à montpellier, et qui passe ses vacances chez sa grand mère à sète, et ben lui demander d'ou il vient, c'est un peu de la provocation non?
Et enfin, j'en ai marre de tout ce vocabulaire "rebeu" "renoi" "black" juste pour pas dire noir ou arabe, ca me rend folle! Qu'un ministre parle politiquemen correct parce que son public est frileu, c'est okay, q'uun gamin de 16 disent" ...AH romain oui...Il est heu...Black" c'est un truk de barge! Dans le dico, ni arabe ni noir on une connotation négative, mais dans la vraie vie si, et ca m'énèrve.