Plus belle la vie, l'ombre apaisante de nos débuts de soirée

Publié le par ledaoen ...

La question de la semaine est la suivante : comment peut-on regarder la série quotidienne diffusée sur France 3 "Plus belle la vie" ? Oui, comment ? Avec plaisir, impatience, frénésie ou gêne, malaise ? Avec délectation ou horreur ? Pour ceux qui l'ignorent, "Plus belle la vie" raconte jour après jour les intermittences du coeur et du travail d'une trentaine d'habitants du Mistral, un quartier fictif de Marseille avec son café d'anthologie, sa boutique de fringues, son entreprise de BTP pas très nette, son cabinet médical, son commissariat, sa placette et tout le reste.

A 20 h 20, donc, du lundi au vendredi, près de sept millions de téléspectateurs quittent toute activité pour s'engluer dans les enthousiasmes stupides de Mélanie, partager le spleen de Thomas ou assister au énième naufrage amoureux de Luna. Le feuilleton est une vieille passion française. Grâce à lui, la presse, avec Eugène Sue, Alexandre Dumas et quelques autres, a connu de belles heures de gloire ; la radio, avec "Les Maîtres du mystère" ou "La Famille Duraton", a vibré et touché son acmé ; la télévision, avec "Plus belle la vie", s'épanouit béatement dans une bluette populaire gentiment fédératrice et débilitante, politiquement correcte.

Les bons sentiments coulent à flots ; on les avale comme des cacahuètes salées. Cela remplit un vide, ce vide terrible des fins de journée où l'on s'oriente comme un automate. C'est délicieusement écoeurant, mais on persiste, on pioche encore une ou deux cacahuètes. Qui saura raconter un jour l'accablement consentant du téléspectateur ?

Un oeil fixe vaguement l'écran, un autre flotte sur un article du Monde... Et "Plus belle la vie" passe, magnifique et vide, telle une ombre apaisante sur notre début de soirée. Car ce feuilleton fonctionne comme un sas vers d'autres aventures magiques : le film du soir, le match du soir, la tisane du soir, le sommeil... Mais l'homme moderne est rassuré. Il sait désormais qu'il a deux sortes d'amis : ses relations virtuelles sur Facebook et ses héros banalisés, ses frères et soeurs de "Plus belle la vie".

Miroir, mon beau miroir, faut-il désespérer ? Faut-il te répudier ou te prendre pour ce que tu es : le thermomètre géant de nos humeurs, un outil de divertissement et un robinet d'informations permanent, le grand calmant de nos fièvres et un anxiolytique hors norme... La crise financière abat son poing sur les marchés ? La crise économique se répand ? La crise sociale pointe son museau ? La télé vous remercie : l'audience de "Plus belle la vie" monte, et monte encore. Quelque part, en arrière-plan, s'agitent Ségolène Royal et Martine Aubry, les syndicats et leurs élections prud'homales, Patrick Devedjian et Rachida Dati, les trois princes déchus des majors de l'automobile américaine dans un sketch savoureux et pathétique...

La messe est dite ! Merveille du service public. La vraie cérémonie a lieu sur France 3. Avec ses servants et ses vestales. Irrésistiblement attirés, invariablement scotchés. Toute hésitation effacée et toute honte bue. Avec contentement, gratitude, doux plaisir, ils ronronnent de satisfaction. Le cercle de famille est enfin réuni. C'est la veillée. Les dialogues insipides et tendres crépitent dans l'âtre télévisuel. On voudrait presque pouvoir ajouter une bûche. Les enfants commentent les répliques et les situations. Les parents sombrent doucement au fond du canapé. Pour nous faire plaisir, "Plus belle la vie" sera diffusé plus tôt à partir de janvier 2009. Vers 20 h 10. Parce que nous le valons bien.

Par Laurent Greilsamer
Pour Le Monde

Publié dans Culture

Commenter cet article