Un salutaire «Clash-back»

Publié le par ledaoen ...


Sorti en 1982, le dernier album de la formation initiale du Clash avait été baptisé 
Combat Rock. Un combat que le groupe lui-même croyait avoir perdu à ce moment-là: ses membres allaient d'ailleurs se séparer l'année suivante, au faîte de leur gloire. Un hara-kiri tout sauf paradoxal, on y reviendra. Malgré une éphémère tentative de come-back, ponctuée en 1985 par l'improbable Cut The Crap –album plus intéressant que la critique rock l'a jugé, mais massacré par un mixage proprement criminel –, The Clash quitta définitivement la scène dans une indifférence quasi générale.

A partir des années 1990, pourtant, «l'œuvre clashienne» commença à être réévaluée. Le Clash a vu depuis son aura ne cesser de grandir, bénéficiant ainsi d'une reconnaissance posthume inespérée. Au point d'être aujourd'hui, enfin, considéré à sa juste valeur: celle d'un groupe majeur, sans doute le plus grand de tous, qui laissera une empreinte indélébile dans l'histoire du rock – et dans l'esprit d'une génération.

Pour achever de s'en convaincre, il suffit de feuilleter les quelque 400 pages de l'ouvrage magnifique – et pas seulement à cause de sa couverture rose fluo – que viennent de publier les éditions Au Diable Vauvert. Sobrement intitulé The Clash, il met admirablement en scène l'ascension, le triomphe puis la chute du groupe, qu'il fait revivre au travers de témoignages, pour partie inédits, du quatuor d'origine, mais aussi d'illustrations (photos, affiches, pochettes d'album...) souvent bluffantes. Certaines ont d'ailleurs été fournies par les membres du groupes eux-mêmes.

 


On découvre ainsi, parmi d'autres documents inédits, qu'en tournée, le batteur Topper Headon envoyait des cartes postales à son chien, mais aussi la collection de cassettes audio dont le bassiste Paul Simonon ne se séparait jamais, la chemise sérigraphiée, à la mode punk, du guitariste Mick Jones ou ce cliché noir et blanc réunissant Robert de Niro et le chanteur Joe Strummer...

Décédé brutalement à l'âge de 50 ans en décembre 2002, John Graham Mellor, dit Joe Strummer, incarnait l'âme du groupe, dont il était tout à la fois le leader, le parolier, l'idéologue, bref, l'inspirateur génial, comme l'a rappelé le très beau documentaire que lui a consacré Julien Temple en 2007, The Future Is Unwritten. Son souffle traverse l'ouvrage qu'il conclut, évoquant le split du groupe en 1983, sur cette sentence définitive: «On est venus, on a dit ce qu'on avait à dire, on s'est cassés ; moi, ça me plaît bien.»

Outre sa richesse et son inventivité iconographiques, le livre, malgré une traduction parfois approximative, présente l'avantage de s'adresser aussi bien aux profanes (que l'on plaint et que l'on envie tout à la fois pour leur ignorance) qu'aux spécialistes.

Les premiers tomberont forcément sous le charme d'un groupe à la fois révolutionnaire et intègre, dont la puissance visuelle et le magnétisme s'expriment ici à plein. Les seconds découvriront quelques pépites, comme ces set lists griffonnées par Strummer dans des petits calepins, les premiers articles sur le groupe ou, tout simplement, les dates de tous les concerts, du premier, au Black Swan de Sheffield (avec les Sex Pistols) le 4 juillet 1976, au dernier – du moins avec Mick Jones –, à l'US Festival de San Francisco, le 30 mai 1983. On l'aura compris, l'acquisition de cet ouvrage est plus que nécessaire: OB-LI-GA-TOI-RE.


Presque aussi indispensable, le DVD Revolution Rock, publié par Sony-BMG, permet de saisir le Clash en action. Formidables bêtes de scène, Strummer & Co ressuscitent sous nos yeux – ébahis, forcément. Au total, une vingtaine de chansons extraites d'une quinzaine de shows incandescents, sur la période 1977-1983, et sélectionnées par le réalisateur 

Don Letts, vieux compagnon de route (il fonda d'ailleurs, avec Mick Jones, Big Audio Dynamite, en 1984).



Le grand mérite de ces 82 minutes d'énergie brute (plus deux interviews accordées à la télé américaine) est de restituer l'évolution, à la fois musicale, vestimentaire et « politique », du groupe, et ce à travers des archives vidéo d'excellente qualité. Certaines sont de vraies raretés, comme cette version hallucinée de Police & Thieves, adaptation punk d'un classique du reggae, captée dans une minuscule salle de concert, à Munich, un soir d'octobre 1977.

Plus connue car immortalisée dans le film consacré au groupe en 1980 (Rude Boy), l'interprétation quasi hystérique d'un autre hymne punk, London's Burning, lors du festival Rock Against Racism organisé en avril 1978 à Londres, dans le parc Victoria, n'en reste pas moins renversante.

London Calling, le chef-d'œuvre absolu

Sur scène, le charismatique Joe Strummer, véritable pile électrique – il reconnaîtra plus tard qu'à l'époque, il carburait aux «speed» –, arbore l'un de ses tee-shirts favoris, aux armes des Brigades Rouges et de la Fraction Armée Rouge. «Je portais un tee-shirt des Brigades Rouges parce qu'elles n'obtenaient pas la couverture médiatique qu'elles méritaient», explique Strummer dans le livreThe Clash. Et d'ajouter, sarcastique: «Je voulais ma photo dans les journaux. Mais c'était raté, personne n'a remarqué mon tee-shirt pendant le concert!»

Provocateur et engagé par essence, le groupe va toutefois adoucir son apparence – et son discours – au fil des ans. Revolution Rock témoigne de cette mutation, qui se retrouve évidemment dans la production musicale du «Last Gang in Town», désireux de s'ouvrir à d'autres univers (rap, blues funk, ska...). Après deux premiers albums purement punks (The Clash en 1977 et Give'Em Enough Rope en 1978), il accouche, en décembre 1979, de son chef-d'œuvre absolu, le double LP (vendu au prix d'un simple) London Calling, que l'on est en droit de considérer comme le meilleur album rock de tous les temps.

En 1980, le Clash est alors au sommet de son art: tandis qu'ils préparent le foisonnant Sandinista ! (un incroyable triple album, toujours vendu au prix d'un seul), Strummer, Jones, Simonon et Headon écument l'Europe puis les Etats-Unis, lors de la tournée «16 Tons». Ils livrent quelques concerts d'anthologie, dont celui donné au Lewisham Odeon de Londres, à partir duquel Don Letts a prélevé une version fulgurante de Clampdown. Tout de noir vêtu, le gang, encore soudé, dégage une allure folle.

Et que dire des trois morceaux (Guns of Brixton, This is Radio Clash, The Magnificent Seven) exhumés des archives de CBS et de NBC, les chaînes américaines pour qui le groupe avait accepté de jouer à condition que ce soit en live (le quatuor a toujours refusé, par principe, le play-back), sinon qu'ils constituent d'authentiques documents ?

Un groupe exsangue

C'est moins le cas de Know Your Rights, extrait choisi par Don Letts pour illustrer le dernier concert d'un groupe exsangue, donné à San Francisco lors de la mini-tournée de l'US Festival, en mai 1983. Très souvent diffusé, il est de plus amputé de ce qui en faisait finalement tout le sel: les pauses entre les chansons au cours desquelles Strummer, visiblement à bout de nerfs, l'air mauvais,harangue la foule (254.000 personnes!), se moquant ouvertement d'un public américain à qui il semble reprocher d'être venu davantage pour se goinfrer de hamburgers et de pop-corn que pour écouter de la musique.

Evoquant l'US Festival, Strummer confie, dans The Clash: «Je ne crois pas avoir été bon, cette fois-là. Je n'avais pas l'esprit tranquille. J'avais fait la route en bus de Phoenix à Los Angeles, pour tenter de faire le point sur ce qui nous arrivait.» Qui plus est, backstage, Joe Strummer invective le chanteur de Van Halen qui avait eu le mauvais goût de se moquer de la musique punk.

Fidèle à son image, le leader du Clash menacera jusqu'au dernier moment de ne pas monter sur scène si les organisateurs ne s'engageaient pas à reverser une partie des bénéfices à des associations caritatives. Van Halen, qui empochera 1,5 million de dollars, ne s'embarrassera pas de ces scrupules. Ce concert achèvera en tout cas de convaincre Joe Strummer, lucide, que son groupe avait atteint le point de non-retour.

Le gigantisme et la starisation étaient, de fait, en contradiction avec les idéaux du Clash, qui, rebelle jusqu'au bout, décida de se saborder pour rester fidèle à son éthique. Combien de groupes majeurs peuvent en dire autant? Le DVD s'achève ironiquement sur Career Opportunities, l'une des premières chansons du Clash, saisie au Shea Stadium, en octobre 1982, où Clash joua deux soirs de suite. Strummer (toujours dans le livre The Clash): «Quel bonheur d'envoyer Career Opportunities dans un endroit pareil, alors qu'on l'avait écrite à Camden Town six ans plus tôt.»

Le concert au Shea Stadium, le début de la fin

Le set au Shea Stadium, justement, est désormais immortalisé dans un efficace CD live publié concomitamment à la sortie du DVD. Le choix d'un seul concert (celui du second soir en l'occurrence) se révèle beaucoup plus pertinent qu'un best of live, comme celui commercialisé en 1999 par Sony (From Here To Eternity), qui n'avait, du point de vue artistique, guère de sens.

Les quinze morceaux sélectionnés ici constituent un honnête raccourci du riche répertoire clashien, même si les puristes regretteront l'absence de l'incontournable White Riot. Outre la très bonne qualité des enregistrements – retrouvés par hasard par Joe Strummer lors d'un déménagement! –, on retiendra l'étonnante version de The Magnificent Seven, entrecoupée du planant Armagideon Time.


Le concert du Shea Stadium, destiné à promouvoir le dernier opus Combat Rock, annonce déjà la fin du groupe. Dès cette époque, Paul Simonon et Mick Jones ne s'adressent quasiment plus la parole. Quant à Topper Headon, il vient d'être viré par Joe Strummer, qui ne supportait plus son addiction à l'héroïne – c'est Terry Chimes, qui avait participé au début de l'aventure, qui le remplace.

«Je crois que les soucis ont commencé quand Topper s'est fait jeter. On perdait notre colonne vertébrale», affirme Mick Jones dans le livre. Joe Strummer, comme en écho : «A la minute où Topper est parti, on a commencé à mourir.» Et le batteur lui-même, repentant: «Je crois qu'après mon départ, et bien que je comprenne les raisons qui les ont poussés à me virer, plus rien n'a été pareil entre eux. C'est un peu de ma faute: si j'avais filé droit, on serait peut-être encore ensemble. J'ai merdé.»

Autre signe des temps: le Clash apparaît en première partie des Who, l'un de ces groupes «dinosaures» dont les punks avaient réclamé la tête en débarquant avec pertes et fracas sur la scène anglaise, six ans auparavant. «Plus d'Elvis, de Beatles ni de Rolling Stones», croyait prophétiser Joe Strummer dans 1977, qui est un peu au répertoire du Clash ce qu'est l'uppercut à la boxe, un truc assez violent qu'on prend sous le menton.

Opportunément, le CD se conclut sur I Fought The Law, le classique de Sonny Curtis sur lequel des générations d'«Iroquois» ont pogoté – et pogoteront encore, assurément. « Je combattais la Loi, mais la Loi a gagné », éructe Joe Strummer. Tout est dit, n'est-ce pas? Heureusement, il est des défaites plus belles que toutes les victoires.

Par Fabrice LHOMME
Pour
Mediapart.fr

Publié dans Culture

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