Islam, neutraliser la violence, par Abdelwahab Meddeb

Publié le par ledaoen ...


L’islam ne va pas bien. De fait, il est malade. Et il m’est arrivé de diagnostiquer cette maladie dans une série de quatre livres écrits depuis le choc produit par les attentats du 11 Septembre. Cette maladie se résume à travers l’usage de la violence au nom du Dieu. Sur ce point, nous avons à nous interroger pour savoir s’il s’agit d’une fatalité propre à l’islam ou si nous avons affaire à une structure qui circule à l’intérieur des constructions religieuses.

Dès le départ, je reconnaîtrai que la violence produite par la croyance n’est pas propre à l’islam. Elle s’exprime d’une manière virulente même au sein de croyances venues du sous-continent indien que le stéréotype associe à la spiritualité accomplie dans le miracle de la non-violence. Cette prédisposition à la violence se manifeste donc jusque hors la sphère des monothéismes dont le conflit interne, faut-il le rappeler, est fratricide.

Et si l’on considère l’espace des monothéismes, la guerre conduite au nom du Seigneur fut biblique avant d’être coranique. Il me suffit de me référer au massacre ordonné par Moïse en colère à la découverte de la régression des siens vers le paganisme. Suite à l’épisode du Veau d’or, les Lévites tuèrent trois mille personnes en un jour sur ordre de leur prophète pontife (Exode, 32, 28). Josué ne sera pas en reste en tant que successeur du fondateur. Je vous convie à relire le passage qui relate le massacre qu’il fit exécuter suite à la prise de Jéricho ne préservant ni hommes, ni femmes, ni jeunes, ni vieux, et pas même les bêtes (Jos., 6, 21). Et de nos jours, certains littéralistes fanatiques parmi les juifs veulent universaliser et actualiser ce qu’ils appellent «le jugement d’Amaleq» par référence au chef des Amalécites que les Hébreux eurent à combattre parce qu’ils les empêchaient de parvenir à la Terre promise (Ex., 17, 8-15).

Ainsi donc pour ce qui concerne la violence, le prophète de l’islam se trouve dans la droite ligne de la descendance mosaïque. Le fameux «verset de l’épée» (Coran, 9, 5) ordonnant de tuer les païens et celui dit «de la guerre» (Coran, 9, 29) mobilisant au combat à mort contre les juifs et les chrétiens consonnent bibliques. Et ce sont ces versets-là qui nourrissent le fanatisme assassin des intégristes islamistes.

Si l’exercice de la violence divine semble en cohérence avec les Textes révélés, il convient de distinguer en degré entre judaïsme et islam. C’est que le second universalise le premier. Car celui-ci conduit la guerre du Seigneur pour la seule Terre sainte. Tandis que l’islam a le monde pour horizon de conquête. Le jihad, optimisé par les intégristes, n’est pas leur invention. Il a été le moteur de l’expansion islamique. Je citerai comme témoin un chroniqueur chinois du Xe siècle (Ou-yang Hsui) ayant constaté comment les troupes musulmanes se jetaient au cœur de la bataille à la recherche du martyre après avoir été galvanisées par leur chef leur promettant le paradis en cas de mort au combat sur la voie de Dieu.

Il est vrai que la lettre évangélique s’éloigne de cette violence. Ce qui surprend c’est le recours à la haute violence par les chrétiens à travers l’histoire. Nous repérons avec ce phénomène comme une trahison de leur lettre. Certes saint Augustin a théorisé la guerre juste pour défendre les acquis de la cité contre les invasions barbares. Mais il ne s’agissait pas d’un appel à la guerre au nom de la foi. Cependant, il aura fallu près de mille ans au christianisme pour qu’avec les croisades, il parvienne à cristalliser une notion équivalente au jihad.

Je procède à ces rappels, non pas pour atténuer le mal qui atteint l’islam, mais pour montrer que la lettre fondatrice peut être débordée sinon dépassée. Si le christianisme n’a pas honoré le pacifisme de sa lettre évangélique, l’islam peut trouver les moyens de neutraliser les dispositions qui, dans sa lettre coranique, appellent à la guerre. C’est à cette visée que nous œuvrons en insistant sur la question du contexte où fut émise et reçue cette lettre. Cette neutralisation par le retour au contexte est absolument nécessaire, non pas seulement pour la question de la violence, mais aussi pour les multiples anachronismes anthropologiques que charrie le droit émanant de l’esprit et de la lettre du texte fondateur (je pense à la charia que le Coran inspire).

Pour ce qui a trait à la violence, d’évidence, il faudra agir auprès des Etats de genèse islamique afin de les amener à prendre conscience qu’ils ont le devoir de neutraliser la notion de guerre sainte, de jihad, car elle est en contradiction flagrante avec leur participation au concert des nations, à l’allée vers l’utopie kantienne de la «paix perpétuelle» qui demeure dans l’esprit du siècle malgré la persistance des guerres et des effets hégémoniques des puissants et leur émulation pour gagner la force qui les conduirait à gouverner le monde. D’ailleurs, la diversité humaine est en train de se manifester jusque dans cette prétention à l’hégémonie universelle par la force des armes ou celle de l’argent. Ne perçoit-on pas dans cette visée l’émergence de la Chine, de l’Inde, des Etats pétroliers arabiques à côté de l’Europe et de l’Amérique ?

Il est impératif d’intervenir auprès des Etats islamiques pour leur dessiller les yeux sur un monde et un siècle qui changent. Par rapport à l’identité religieuse, l’islam continue de percevoir les chrétiens comme s’ils étaient encore leurs protagonistes médiévaux. Or depuis longtemps les notions de nation et de peuple ont réduit la référence à la religion. Maintenant que l’enjeu de l’Etat semble post-national, le déterminant religieux s’éloigne davantage. Et la notion de citoyen engage l’assimilation d’un autre droit construit hors des prescriptions religieuses, lesquelles appartiennent à un autre âge.

En somme, ce qui est demandé à l’islam pour guérir, pour sortir de la malédiction, c’est de s’aménager un site postislamique qui puisse être contemporain aux sites en lesquels logent juifs et chrétiens. C’est une nécessité pour que ne soit pas troublé le concert des nations. Mais, pour l’instant, les Etats islamiques - notamment l’Arabie Saoudite - se contentent d’alerter leurs nationaux pour les stimuler à intégrer un islam du juste milieu, destiné à les distinguer de ceux parmi leurs coreligionnaires qui vivent leur croyance selon une interprétation extrême, maximale. Ils fondent leur appel théologiquement en assimilant les maximalistes islamistes à ceux qui procèdent de la notion deghulw, cette surenchère que le Coran utilise au négatif pour recommander la modération aux «gens du Livre» dans l’interprétation de leur propre dogme (Coran 4, 171 ; 5, 77).

C’est un pas louable mais ô combien insuffisant, timide, surtout pour la présence de l’islam en Europe. Pour celui-ci, nous avons les moyens de rendre opératoire le site postislamique, en incitant les citoyens musulmans d’Europe de vivre dans la libre conscience selon l’esprit du droit positif et de la charte des droits de l’homme en abolissant toute référence à la charia. Ainsi, pourront-ils en musulmans du libre choix pratiquer un culte spiritualisé qu’ils sauront entretenir en puisant dans la mystique produite par leur tradition religieuse, ce très riche fond du soufisme.


Abdelwahab Meddeb.

Abdelwahab Meddeb est écrivain.

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