CYCLE 16

Publié le par ledaoen ...

Il n’y avait plus que nous deux dans la salle, mis à part le barman-portier de nuit de l’hôtel de Paris. J’étais encore sous le choc de ce que m’avait annoncé Béa. Elle s’était retirée pour dormir après le repas, les deux jours sur la route l’avaient épuisée. Je suis resté avec Léo, qui entamait sa quatrième mousse au chocolat et qui posait sur moi des yeux immenses, assoiffés de moi, en me balançant tranquillement des raisonnements d’adultes.

- C’qui m’a fait le plus mal Papa tu vois, c’est que tu ne répondes plus à mes lettres, Maman m’a dit que c’était sans doute parce que ça te faisait du mal, j’ai compris ça, mais ça a été dur. Souvent le soir, je pleurais en me demandant quand est-ce que tu allais me répondre. Et puis un jour j’ai compris que je n’aurais plus jamais de réponses de toi, j’ai laissé tomber. 

Je restais bouche bée devant ses mots qui me racontaient ce qu’il était, ce qu’il ressentait, petite voix très assurée, grave, directe, consciente de l’importance du moment. Torture de la vérité, gouffre de la honte. Je n’avais rien à répondre à ça.

Je me suis tu, donc.

Béatrice n’avait pas dressé un tableau abominable de moi à notre fils, elle avait joué sur le côté artiste largué, immature mais très sensible, craintif. Il ne me détestait pas, non, il voulait apprendre ce que j’étais, et aussi pourquoi je l’avais abandonné.

- Mais alors si t’es un musicien qui donne des concerts, tu dois sûrement voyager beaucoup non ? Tu passes jamais vers chez nous ?

- C’est que … tu vois je suis pas un très grand musicien, alors je joue dans un petit groupe qui ne fait pas de grosses tournées internationales.

Je m’enfonçais six pieds sous terre.

Lui hochait la tête, avec un air grave de compréhension, réfléchissait, puis revenait à la charge :

- Maman m’a dit que c’est elle qui a décidé de te quitter, et que ça nous avait fait très mal à tous les trois, je lui en ai beaucoup voulu tu sais, de m’avoir emmené loin de toi, elle m’a toujours dit que c’était de sa faute, mais que vous ne pouviez pas vivre heureux ensembles.

J’ai relevé la tête, surpris, je n’avais pas prévu que Béatrice se donnerait la responsabilité de la rupture, je pensais au contraire qu’elle m’avait noyée sous le flot de la culpabilité.

- C’est bien ta Maman qui a décidé de me quitter, mais c’était de ma faute Léo, entièrement de ma faute, je la rendais malheureuse, elle a eu raison de le faire, pour elle, et pour toi.

Il relève la tête.

- Et pour toi ?

Mouarf, il a le sens des questions qui tuent lui, ses yeux verts-bruns au fond des miens. J’avais du mal à soutenir son regard. J’ai gagné du temps en m’allumant une clope -  froncement de sourcil du gaillard.

-  Tu sais bonhomme, y pas grand-chose qui puisse décrire mon état à cette époque, un mot peut-être, immature. Ta maman a tenté de me faire grandir un peu, et puis elle a jeté l’éponge pour ne pas être bouffée par ma nullité elle aussi. Que j’en soufre c’est une évidence, que ça m’a déchiré le ventre oui, mais à qui veux-tu que j’en veuille à part à moi seul ? J’étais nul et j’ai pas eu le courage de changer c’est tout. Si j’en ai souffert c’est pas de la faute de ta mère, et encore moins de la tienne, c’est uniquement de la mienne.

- Et maintenant alors ? T’as changé ? T’es plus un nullos ?

Petit sourire en coin en prime. Ce gamin était le diable. Qu’est ce que je devais dire là ? Je devais lui dire « Oui tu vois fiston, nul j’étais, nul je suis et nul je resterais, j’y peux rien c’est comme ça » ? Que j’étais toujours le dernier des branleurs, que mon dernier titre de gloire c’est d’avoir été écorché par un doberman énervé ? Je devais être franc ? Lui dire la vérité ? Que rien n’avait bougé d’un poil depuis qu’il était parti à l’autre bout du continent ? Pire, que j’étais sûrement encore un peu plus mal en point qu’à l’époque ? J’ai improvisé, pas très assuré.

- La route est longue Léo, surtout pour un mec comme moi, faible, et sans motivation, je pensais t’avoir perdu pour toujours, et que c’était mieux pour toi ainsi, que voulais-tu qui me motive si je n’avais même pas  trouvé la motivation pour te garder près de moi ? J’ai appris il y a deux jours seulement que j’allais te revoir. Et depuis deux jours oui, je me sens un peu plus fort, un peu plus motivé, même si ça m’a fait très peur et que j’ai failli m’enfuir.

Il hocha la tête en baissant les yeux d’un air grave, il analysait, emboîtait des pièces les unes dans les autres, comprenait tout. Pas une nuance de rejet. Il avait les lèvres volontaires et gourmandes de sa mère, cette moue à la fois dubitative et déterminée, tout à fait identique à celle de Béa, ça m’en donnait le tourni.

- Alors c’est quoi cette histoire de chien ? Tu t’es fait mordre ? Tu joues au facteur ?

- Je te raconterais, plus tard peut-être. Il faut se méfier des grosses bêtes fiston, souviens toi de ça.

Ca m’est venu tout seul, c’était une phrase que je lui disait en riant à l’époque, lorsqu’on jouait ensemble et que je me collais à quatre pattes pour lui courir après, l’attraper et faire semblant de le dévorer tandis qu’il lâchait ces petites explosions de rire de gamin, ces rires qui serrent le cœur de tout papa normalement constitué. Je les entendais en moi à ce moment précis, surpris de m’en souvenir avec autant de précision.

Sourires croisés. Complicité. J’avais évacué rapidement d’un « un chien m’a attaqué » à l’adresse de Béa qui s’enquerrait des raisons de mon état physique emplâtré, ça lui avait suffit, elle avait d’autres soucis en tête visiblement.

- Dis papa, tu crois que je pourrais rester chez toi pendant une quinzaine de jours, le temps que Maman revienne me chercher ?

Mon sourire s’est estompé instantanément, les rires de Léo bébé aussi, immédiatement, et j’ai senti une douleur lourde dans mon ventre, arrivée d’un endroit secret.

C’est pas vrai il était pas bien ce gosse. Rester 15 jours chez moi … Pis où ça chez moi d’abord ?

- Ecoute bonhomme, je sais pas bien ce que t’as en tête mais chez moi c’est un clapier de lapin, j’ai déjà du mal à y trouver de la place pour moi, je vois pas trop comment tu pourrais y passer 15 jours. Une demi-journée oui c’est envisageable, mais 15 jours, faut de la place. Et puis ma vie n’est pas trop compatible avec ça. Je travaille tous les jours, et en plus je pars souvent en concert les week-ends et en répétition le soir. Comment veux-tu que je m’occupe de toi ? De toute façon ta maman ne serait pas d’accord.

Il ne m’a pas quitté des yeux mais son regard s’est assombri, sa tête s’est quelque peu inclinée vers la mousse au chocolat qu’il avait devant lui. Puis il a hoché la tête, lentement, comme s’il cherchait à me dire qu’il comprenait. J’aurais aimé m’enfoncer dans le cuir de ma chaise et disparaître à jamais de ce monde.

- Je m’en doutais un peu tu sais, et maman aussi, mais je lui ai dit qu’on pouvait quand même passer te demander. Que t’arriverais peut-être à te débrouiller pour que je reste avec toi. Maman m’a dit que si j’arrivais à te convaincre elle ne s’y opposerait pas.

Il m’a regardé à  nouveau, nouvelle lueur d’espoir dans ses yeux, puis :

- Aux concerts et aux répètes tu peux m’emmener avec toi, je suis plus grand maintenant je peux veiller tard le soir, c’est les vacances après tout. J’aimerais bien te voir jouer de la musique. Et puis pour ton travail tu peux peut-être prendre quelques jours de congé non ?

- Mais je n’ai pas la place Léo tu comprends ? Je ne peux pas te coller dans un placard quand même.

- Ouais je comprends papa.

Il avait murmuré ça.

J’étais au trente-sixième dessous, je m’embourbais dans la mélasse. Mais qu’est ce que je pouvais bien faire d’autre, j’allais quand même pas lui dire de rester - oui bien sur, reste -  et le coller dans ma crasse pendant deux semaines. J’ai mis le problème de côté pour le moment afin de pouvoir m’abreuver encore de lui, de ses mots.

- Et puis qu’est ce qui vous arrive ? Comment ça se fait que vous débarquez comme ça tous les deux pendant tes vacances de la Toussaint ? Il est où ton …

J’allais dire « ton père » et je me suis arrêté au bord du gouffre, qu’est ce que j’allais bien pouvoir utiliser comme qualificatif pour désigner le mec de Béa. Léo m’a sauvé :

- Georges ?

J’ai soufflé et repris mes esprits en quelques secondes, tout en me disant que je ne savais même pas qu’il s’appelait Georges et que c’était encore une sacré baffe dans ma p’tite gueule.

- Oui Georges c’est ça. Comment ça se fait que vous n’êtes pas ensemble pour ces vacances ?

S’il l’appelait Georges, c’est qu’il devait m’appeler Papa là bas encore lorsqu’il parlait de moi non ? « Evidemment pauvre con tu t’imagines quoi ? » m’avait répondu Béatrice plus tard alors que je lui posais cette question « tu crois qu’a 5 ans on change de papa comme ça en claquant des doigts toi ? Remarque j’aurais préféré tu m’diras. C’est bien toi ça tiens comme réflexion encore. Ca s’arrange pas mon pauvre vieux, tu comprends toujours rien à rien on dirait. »

- Tu sais … Georges et Maman en ce moment c’est pas vraiment la joie, ils s’engueulent tout le temps, et puis là il est parti en mission pour un mois à Boston. Je crois bien que Maman voulait profiter de mes vacances pour prendre un peu l’air tu vois, peut-être même voir si elle pouvait pas se trouver quelque chose pour recommencer sa vie ailleurs. Elle m’en a pas parlé mais je crois qu’elle a deux ou trois rendez-vous pour du travail dans le sud de la France. J’ai entendu deux ou trois de ses conversations téléphoniques ces derniers jours et dans la bagnole sur la route qui m’ont fait penser ça. Je me demande même si la mission de Georges à Boston c’est pas du pipeau, qu’ils m’ont fait croire ça alors qu’ils se séparaient, au moins un temps pour voir où ils en étaient.

J’écoutais les analyses de ce petit bout devant moi avec les yeux écarquillés. Je ne sais pas pourquoi mais j’étais sur qu’il avait raison, que ce qu’il supposait était rigoureusement exact et qu’il le savait mais qu’il se forçait à faire croire qu’il n’en était pas sur parce qu’il n’avait pas le droit moral de douter de ce qui lui disait sa mère. Ca se voyait dans ses yeux qu’il avait compris, qu’il savait très bien ce que vivait sa maman et que ça l’inquiétait. J’étais scié, laminé. Qu’est ce que je pouvais bien lui répondre.

Béatrice m’avait peu dévoilé des raisons qui l’emmenaient ici, en quelques mots - « je suis coincé là je dois laisser Léo quelques temps à ma mère, il a insisté pour qu’on passe te voir. » - elle avait évacué la question. D’ailleurs j’avais déjà été suffisamment soufflé par la volonté de Léo de venir me voir, moi qui pensait que je n’avais même plus la moindre existence dans sa conscience, j’imagine que Béa n’a pas voulu en rajouter dans les détails.

Le repas avait été cordial, elle m’avait même gratifié de quelques sourires, mais nous n’avions pas beaucoup parlé tous les trois, j’avais passé mon temps à regarder Léo, sa façon de bouger, de découper son steak avec précision, de croquer ses frites avec gourmandise, et parfois de relever ses yeux vers les miens, comme pour me guetter en douce, puis les rabaisser immédiatement lorsqu’il constatait que je le voyais.

J’ai pris une grande inspiration et je me suis lancé, fallait que je trouve quelque chose, je ne pouvais pas en rester là.

- Ecoute voila ce que je te propose, t’es pas trop fatigué Léo ?

Il a immédiatement relevé les yeux, y avait des lumières au fond qui se remettaient à danser.

- Tu rigoles papa, j’ai passé mon temps à dormir dans la voiture, j’ai au moins quinze heures de sommeil d’avance.

J’ai attrapé son bras et j’ai murmuré à son oreille :

- Tu vas prévenir ta mère dans la chambre que tu rentres dormir chez moi et qu’on l’appelle demain matin, et ensuite on dégage d’ici tous les deux et je t’emmène voir un concert dans un club, j’ai justement une bande de potes qui jouent au Tube ce soir. Ensuite tu rentres dormir chez moi, j’te trouverais bien un petit coin sur mon lit. Qu’est ce que t’en dis ?

Tu parles il était déjà debout avant que j’aie fini ma phrase. Il a foncé en direction du couloir qui menait aux chambres.

- Prends une veste ! » ai-je eu le temps de lui lancer alors qu’il avalait déjà les marches miteuses de l’hôtel par poignées de trois ou quatre.

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DR M 19/04/2006 19:21

J'ai du sauter un chapitre ..; c'est quoi " J’étais encore sous le choc de ce que m’avait annoncé Béa " ???

ledaoen ... 19/04/2006 19:39

Ben alors m'ssieur Mabuse, c'est pas parce que le narateur n' a pas expliqué avant ce que lui avait annoncé Béa que vous avez sauté un chapitre ... C'est juste qu'on l'apprend un peu plus tard dans le texte. Que Léo avait insisté pour voir son papa. Ca va aller, faut atterrir des vacances là bonhomme. C'est mon tour maintenant. :)