Barack Obama : Leçons françaises d'une surprise américaine, par Edwy Plenel

Publié le par ledaoen ...

Je continue de fêter la victoire de Barack Obama par une  séléction d'articles faisant suite à son élection et trouvé dans la presse, articles que je trouve particulièrement brillants ou éclairants.
Aujourd'hui un éditorial de Mediaprt remarquable écrit par le fondateur de ce site d'information Edwy Plenel.
Edwy Plenel y détaille ce que l'on peut tirer de cette élection au sujet de la  vitalité de la démocratie américaine, sur l'avenir possible du monde, et sur l'identité même du nouveau président américain.

Bonne lecture.

ledaoen ... 




Quelques mois après le 11 septembre 2001, Régis Debray s'était moqué de l'esprit de croisade alors en vogue aux Etats-Unis en jouant avec le rappel ironique de l'édit de Caracalla, empereur romain, né à Lyon en 188, qui, en 212, étendit à tous les hommes libres de l'empire le droit de cité romain afin de faire cesser «chicanes et réclamations »L'Edit de Caracalla ou plaidoyer pour des Etats-Unis d'Occident (Fayard, 2002) se présentait comme la défense d'une Fédération euro-américaine par un défunt haut fonctionnaire français, Debray se chargeant de la réplique à cet ouvrage posthume. Sans doute cet essai témoignait-il de cette propension française à ramener les Etats-Unis d'Amérique, pour s'en démarquer le plus souvent, à un essentialisme simplificateur qui, par contraste, grandit notre prétention hexagonale à l'universel. Mais, au-delà d'une critique pertinente des aventures impériales d'alors, Debray visait juste sur un autre point: que nous le voulions ou non, empire oblige en effet, nous sommes autant concernés que les citoyens américains eux-mêmes par le sort de l'Amérique.

Si nous en doutions encore, le vote du 4 novembre 2008 en est une nouvelle preuve. Confusément, sur tous les continents, dans toutes les langues, nous sentons bien que l'élection de Barack Obama, loin de nous être étrangère, nous touche et nous implique. Comme si l'espérance qu'il a su insuffler à une majorité d'Américains – TheAudacity of Hope est le titre de son deuxième livre, paru en 2006 (L'Audace d'espérer, Presses de la Cité, 2007) – nous atteignait aussi, à la manière des répliques sismiques d'un tremblement de terre, interrogeant nos propres sociétés, alimentant nos réflexions sur le futur, nourrissant nos désirs de changement. Avec la victoire d'Obama, nous sommes en présence d'un événement pur, à la fois impensable hier et imprévisible demain. Pas devant une simple nouvelle faisant les gros titres, mais en face de ce qu'Edgar Morin a appelé «l'événement-sphynx»: entre hasard et nécessité, le surgissement du nouveau, de l'aléatoire, du possible.

Prétendre en prédire le futur serait une charlatanerie. Il suffit déjà bien d'en souligner les potentialités, ces virtualités du présent dont les promesses sont déposées entre nos mains et dont, par conséquent, l'épanouissement dépendra de nos humaines déterminations. De l'élection de Barack Obama à la présidence de ces Etats-Unis d'Amérique dont l'invention fut cousine et compagne de nos radicalités révolutionnaires, on voudrait donc suggérer ici trois enseignements en forme de résonances françaises à cet ébranlement américain. Trois pistes qui tiennent en trois mots: la démocratie, le monde, l'identité.

La vitalité de la démocratie américaine

Avant les deux autres questions – celle du monde, avec la politique internationale à venir des Etats-Unis ; celle de l'identité, avec la promotion d'un métis qui se revendique noir à la tête de l'hyperpuissance –, c'est d'abord de l'extraordinaire vitalité de la démocratie américaine dont témoigne cette élection. Comme si, là-bas, le meilleur pouvait rapidement venir effacer le pire. Rien de figé, rien d'immobile, rien de définitif. Loin des carrières éternelles de politicien(ne)s usé(e)s qui caractérisent notre vie publique, un homme neuf peut donc surgir, s'élancer depuis une authentique expérience professionnelle (en l'espèce, animateur social, avocat et professeur d'université) et, en moins de quinze ans, réussir à monter sur le podium présidentiel. Mais, de plus, il ne surgit pas de nulle part, comme une simple machine à ambition et à communication: son point de départ est un positionnement politique à contre-courant.

C'est en effet en disant clairement «non» au mainstream du moment qu'Obama a véritablement commencé sa marche vers la Maison Blanche. Quand, le 2 octobre 2002, jour où le Congrès vote à la demande de George W. Bush la loi autorisant la guerre en Irak, il prend la parole sur la Federal Plaza de Chicago, Obama n'est encore qu'un élu local de l'Etat de l'Illinois. «Je suis opposé, dit-il sans barguigner, à une guerre stupide. Une guerre irréfléchie. Une guerre basée non pas sur la raison mais sur la passion.» Le 16 mars 2003, jour de l'ultimatum de Bush à Saddam Hussein, il récidive, lors d'une grande manifestation antiguerre à Chicago. Un an plus tard, lors des élections de novembre 2004, il est élu sénateur – ce sera l'une des rares bonnes surprises dans la défaite pour le camp démocrate.

Tel est son capital politique de départ: le clair refus de ce que beaucoup d'autres démocrates acceptaient, accompagnaient ou toléraient. Ainsi donc les mêmes Etats-Unis qui ont accru l'insécurité du monde sous la présidence Bush, trahi leurs valeurs en systématisant la torture, alimenté le cauchemar d'un choc des civilisations, etc., nous montrent leur aptitude à rebondir en se contredisant, sans complexe. Mais, après tout, n'est-ce pas le même pays qui, trois ans à peine après l'événement, en 2004, publiait un rapport d'enquête bi-partisan sur les attaques du 11 Septembre, peu amène sinon sévère pour l'administration Bush? Et n'est-ce pas le même pays qui, en 2004 toujours, voyait Seymour Hersh, le journaliste d'investigation auquel on doit le réveil de l'opinion, avec la révélation des horreurs d'Abou Ghraib, publier un livre, Chain of Command (Dommages collatéraux, Folio, 2006), où toute la part d'ombre de la guerre contre le terrorisme était dévoilée?

Autrement dit, le surgissement de Barack Obama ne témoigne-t-il pas du dynamisme et de la permanence de la culture démocratique américaine, capable toujours de reprendre rapidement le dessus sur les pouvoirs qui tentent de la rogner? Enquêtes de parlementaires et révélations de journalistes: n'est-ce pas là la preuve de contre-pouvoirs qui fonctionnent, qui s'assument et qui sont, profondément, vécus comme légitimes? N'est-ce pas la confirmation que la stabilité institutionnelle américaine, avec une Constitution datant de 1787, complétée par une Déclaration des droits en 1791 et prolongée par une Cour suprême dont les délibérations sont autrement transparentes que celles de notre Conseil constitutionnel, conforte et garantit de profonds ressorts démocratiques quand, à l'inverse, nos quinze Constitutions témoignent d'une instabilité dont profite un présidentialisme sans contre-pouvoir où s'assèche et dépérit la vie démocratique?

Si Obama a finalement été élu président des Etats-Unis, c'est parce que les contre-pouvoirs ont joué leur rôle d'alarme et de vigie. C'est parce qu'un Paul Krugman a pu descendre de sa chaire d'économie pour chroniquer, dans le New York Times, sans pitié et avec clarté, la catastrophe «bushiste». C'est parce qu'il s'est trouvé aussi des démocrates qui, loin de céder à la «politique de la peur» régnant à la Maison Blanche, ont pleinement assumé leur rôle d'opposants. Il suffit de lire le dernier livre d'Al Gore (La Raison assiégée, Seuil, 2008), qui évoque une «épouvantable trahison des valeurs américaines» faite d'imposture systématique et d'atteinte à la démocratie, pour prendre la mesure de ce qui nous manque en France, aujourd'hui: une opposition tout simplement. Une opposition qui ne soit pas prisonnière de son passé, une opposition capable de renouveler son héritage comme ses dirigeants. Une opposition qui s'assume, sans complexe ni faiblesse. Et ce qui va avec, une presse qui sache elle aussi s'opposer au pouvoir.

Le décentrement du monde

La deuxième résonance concerne évidemment le monde, dont les Etats-Unis sont l'hyperpuissance solitaire, aussi bien militaire qu'économique. Or l'élection d'Obama survient alors que s'installe la grande crise que l'on sait et dont l'Amérique aura été le laboratoire, tandis que les deux guerres actuellement menées par ses armées, en Afghanistan et en Irak, sont embourbées ou empêtrées. Bien malin serait celui qui écrirait l'exact scénario que suivra cette présidence, à partir de janvier 2009, sur ces questions, tant les paramètres varient et les conseillers divergent. Aussi faut-il peut-être regarder au-delà, avec cette conscience que nous ne sommes jamais tout à fait contemporains de notre présent et qu'il s'y joue aussi d'autres durées, plus longues et plus essentielles, telles des lames de fond, venues des profondeurs historiques.

Et si l'élection de Barack Obama, à la tête de la puissance centrale de notre monde, en signifiait en vérité le décentrement? Un décentrement du monde, en écho à ce Devisement du monde par lequel Marco Polo confia, au début du XIIIe siècle, sa rencontre émerveillée de l'Orient. Après tout, le monde dont Obama aura en partie la charge est ce monde désorienté dont témoigne l'infinie crise proche et moyen-orientale, un monde désorienté au sens premier du mot: un monde d'Occident qui a perdu son Orient, qui le démonise après l'avoir esthétisé, qui en a d'autant plus peur qu'il ne le reconnaît plus. Un monde d'Occident qui, confusément, sent bien que son règne sans partage se termine et que, sur d'autres continents, d'Afrique, d'Asie et d'Amérique du Sud, émergent des puissances nouvelles, neuves et vives, emmenées par des peuples qui, après avoir été trop longtemps les objets de nos conquêtes et de nos rapines, sont bien décidés désormais à être les sujets actifs de l'histoire, la leur comme la nôtre.

Même si sa politique internationale s'avérait décevante, sans imagination ni audace – ce qu'a laissé craindre sa précautionneuse tournée électorale hors des Etats-Unis –, l'avènement d'Obama témoigne de ce renversement symbolique: à travers l'élection de ce fils de Kényan, qui, de plus, passa une partie de son enfance en Indonésie et dont le père était un musulman non pratiquant, les Etats-Unis se dotent d'un président issu de ce monde qu'hier, l'on disait tiers – le Tiers-Monde. Au moment même où, face à la crise, de grandes démocraties du Sud – l'Inde, le Brésil, l'Afrique du Sud – se concertent pour envisager une gouvernance mondiale qui ne leur soit plus confisquée par les dominants du Nord, c'est donc une histoire d'immigration africaine qui vient au secours de l'Amérique, de ses valeurs et de son moral. Ruse de l'histoire, l'élection d'Obama inscrit, peut-être, au cœur de la puissance du moment l'avènement des nouvelles puissances de demain.

La force vitale des Etats-Unis d'Amérique est d'être un pays d'immigration qui s'assume comme tel. Notre faiblesse est de continuer de penser l'immigration comme une question exogène alors qu'elle est au cœur de notre histoire, notamment des spécificités de l'identité moderne de la France dans son rapport au monde, construite dans ce rapport colonial où, jusqu'aux années 1950, se rêvait une très grande France sur tous continents et tous océans, cette très grande France exotique sans laquelle, au passage, il n'y aurait jamais eu de France Libre mais seulement une France assimilée aux vaincus de 1945.

Notre étonnement français devant ce retournement américain où un Noir accède à la présidence un demi-siècle seulement après les luttes contre la ségrégation, nous fait un peu trop vite oublier les ségrégations ordinaires et durables, aussi humiliantes, qui étaient au même moment vécues dans nos colonies. Ici, la coïncidence de la victoire d'Obama et de la réunion de Vichy sur l'immigration, où Brice Hortefeux entend enseigner aux migrants, pour leur examen de passage, le «sang impur» de La Marseillaise suffit à résumer notre caricatural retard hexagonal.

Confusément, nous savons bien, en Europe, que nous vivons l'achèvement d'un long cycle, commencé en 1492 avec le choc de la rencontre américaine, où l'Occident s'est projeté sur le monde, dans un mélange de violence et de générosité, de curiosité et de rapacité. Cinq siècles plus tard, nous devinons que nous allons devoir durablement composer avec d'autres rapports de force – de richesse, de culture, de langue, de puissance, etc. – dont nous ne serons plus les maîtres.

De ce sentiment naissent nos crises d'identité nationale, faute d'une politique réenchantée qui, au lieu de se crisper sur de vieilles volontés de domination, accepte cette donnée de fait pour mieux la dépasser et la subvertir. En finir avec la puissance, ce n'est pas forcément le déclin, loin de là. Ce peut être aussi l'invention d'un nouveau «Nouveau Monde» plus fraternel, plus égalitaire, plus vivable. Et, à l'inverse, la crispation pathologique sur une grandeur perdue risque fort de se révéler le chemin assuré de la décadence.

Identités-relations contre identités-racines

Troisième et ultime piste, celle de l'identité. Barack Obama n'a pas attendu le désormais fameux discours de Philadelphie, prononcé le 18 mars 2008, pour se mettre au clair sur cette question. Elle est au cœur de son premier livre, son autobiographie parue dès 1995, dont le titre montre bien qu'il ne se dérobait pas: Dreams from my Father(Les Rêves de mon père, Presses de la Cité, 2008). «Métissage, y lit-on. En anglais, miscegenation. Ce mot est bossu, affreux. Il porte en lui l'annonce d'un résultat monstrueux.» Revendiquant son statut de métis, né d'un père noir kényan et d'une mère blanche américaine, Obama cependant refuse de le réduire à cette dimension biologique. Tout au contraire, il prend tous les héritages, proches ou lointains, grands-parents et demi-sœurs, esclaves ancêtres de son épouse, etc., qui en font ce véritable honnête homme déjà distingué par Montaigne dans les Essais, sous le choc de la rencontre américaine avec la figure de l'Autre – « Tout honnête homme est un homme mêlé ».

De la Race en Amérique (Grasset, 2008): le titre donné à l'édition française du discours de Philadelphie en manque de ce point de vue l'essentiel, dont rend compte à l'inverse le titre donné par Obama lui-même, Pour une Union plus parfaite. Car ce discours ne se contente pas de poser clairement la question noire, il évoque aussi, sur le même ton, la question blanche, pensant ensemble «la colère des noirs » et «la rancœur des blancs». Bon connaisseur de l'abondante littérature sur la question raciale, celle-là même qui n'est pas reconnue à sa juste place en France où l'on diabolise encore le Martiniquais Frantz Fanon, l'auteur de Peaux noires, masques blancs (1952), qui est en revanche enseigné dans toutes les grandes universités américaines, Barack Obama dépasse la notion d'identité telle qu'on l'entend couramment. Il la revendique tout en la subvertissant.

Pour lui, l'identité est une différence qui fait lien. Une diversité qui fait unité. Loin de la vision peu renseignée qui a parfois cours en France sur le «communautarisme» supposé anglo-saxon, Obama pose et promeut l'identité comme une ouverture, plutôt qu'une clôture. Son positionnement est une traduction politique de ce que défend, par l'écriture et la poésie depuis un demi-siècle, cet autre grand Martiniquais, Edouard Glissant qui, comme par hasard, enseigne aux Etats-Unis depuis vingt ans, faute de chaire en France. Aux identités-racines, copier-coller des dominations coloniales reproduites par des indépendances décevantes, inachevées ou tragiques, Glissant a toujours opposé les identités-relations. A rebours de nos universalismes aussi abstraits qu'écrasants, qui finissent toujours par demander à l'Autre de s'assimiler, autrement dit de renoncer à être autre, Glissant a toujours plaidé que ce que l'humanité a en commun, ce sont ses différences, et non pas son universalité. Ou plutôt que ce sont les différences qui font l'universalité humaine.

Son discours au soir de la victoire l'illustre, qui n'oubliait aucun particularisme tout en les rassemblant: le tour de force d'Obama est de mettre l'identité au cœur de la relation. De ne pas la nier mais de ne pas l'isoler. De faire union avec la diversité. D'inventer une politique du divers, comme les poètes, depuis Victor Segalen, rêvent d'une esthétique du divers. L'esthétique n'est pas évoquée par hasard car la campagne de Barack Obama fut aussi la promotion d'une espérance par l'élégance.

Il suffit de l'écrire pour, immédiatement, prendre conscience, là encore, de notre retard français, immensément manifeste sous la présidence de Nicolas Sarkozy. Retard démocratique, on l'a dit ; retard dans la relation au monde, on l'a souligné ; retard dans le rapport à la diversité issu du passé colonial, on l'a rappelé ; mais retard aussi dans cette pratique hystérisée de la politique dont le pouvoir actuel est le véhicule, pratique faite de violence et de virulence, d'égotisme et de narcissisme, de guerre sociale et d'intolérance démocratique.

Edwy Plenel

 

Pour MEDIAPART

 

Publié dans Actualité

Commenter cet article

GLOTON 25/02/2009 10:50

Mot à EDWY PLENEL
Pour obtenir une parfaite liberté de la presse , il faut d'abord une parfaite liberté et objectivité des journalistes
Sujet récurent , par exemple un journaliste comme vous qui est totalement anti sarko , ce que l'on peut comprendre est-il libre et objectif , sûrement non et en plus il est esclave de sa haine ,dommage !
De plus son admiration pour OBAMA conduit à se poser quelques questions ,
Obaldia propose une réduction drastique des dépenses de l'état , chiche , mais pour ça il faut évidement attaquer le plus gros poste de dépenses les frais de personnel fonctionnaire ce qu'il va faire , alors pourquoi ne pas appuyer ce programme en FRANCE , de plus il va probablement réduire les impôts et investir dans le nucléaire et l'automobile
tous sujets que vous dénoncez car ... au fait pourquoi ?? et arrêtez de manipuler l'information de fond, par les remarques sur la forme , c'est seulement être un esclave de votre Anti sarkozisme primaire et disons le un peu bête ....