BHL / Houellebecq - Ennemis Publics : La critique

Publié le par ledaoen ...






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Radu Stoenescu, joueur d'échecs et philosophe, analyse la partie d'échecs des Ennemis publics Bernard-Henri Lévy et Michel Houellebecq, à l'issue de la publication de leur correspondance. Examen critique de la joute épistolaire entre le « juif solaire » et le « chrétien désespéré ».

C'est Bernard-Henri Lévy qui appelle l'échange de lettres électroniques avec Michel Houellebecq, publié sous le nom d'Ennemis publics, une partie d'échecs par correspondance. Le titre annonce en effet comme une sorte de rencontre au sommet, un duel public entre deux adversaires que tout opposerait, un lointain écho du « match du siècle » de 1975 entre l'Américain Bobby Fischer et le Soviétique Boris Spassky. Deux incarnations archétypales du Bien et du Mal se seraient affrontées : optimisme contre pessimisme, engagement contre résignation, espoir contre cynisme, courage contre lâcheté, droits-de-l'homme contre racisme, chemise flamboyante contre parka miteuse. Une dualité pure, un duel sanglant. Et le résultat, inéluctable : la lumière qui vainc les ténèbres.

C'est vrai, c'est ce qui s'est passé. Dans ce dialogue, ce sont deux types religieux au sens fort qui se défient, qui s'explorent et qui se heurtent. Bernard-Henri Lévy souhaite incarner, d'après ses propres mots, le « juif solaire ». Michel Houellebecq se revendique de Pascal, de Baudelaire et de Schopenhauer, c'est-à-dire d'un certain christianisme pessimiste.

Comment définir une victoire dans le cadre d'un dialogue ? Qu'est-ce qu'un vainqueur d'une joute philosophique, d'une nouvelle disputation quasi-théologique ? Ecartons d'emblée la victoire éristique décrite par Schopenhauer dans L'Art d'avoir toujours raison, car ce n'est qu'une victoire apparente, suspendue à la tromperie du public qui assiste à la joute et qui ne peut la relire, pour échapper à l'effet rhétorique du sophiste. Posons alors ce principe d'évaluation : puisque la parole est à la fois performative et normative, puisque dire, c'est à la fois faire et définir la valeur de ses actions, on pourrait évaluer les deux écrivains en fonction de leur fidélité aux normes qu'ils définissent respectivement, d'une manière plus ou moins explicite. Bref, à la manière évangélique, jugeons-les d'après leurs paroles respectives.

Ce qui cristallise les oppositions entre les deux hommes, c'est leur positionnement par rapport à la scène primitive de toute civilisation, celle qui met en scène l'injustice fondamentale, le mal radical : le lynchage d'un individu, qu'il soit originel, ou bien sans cesse reproduit. Dès les premières lettres, c'est le débat autour de ce thème - exploré par Freud dans Totem et tabou et par René Girard à travers toute son ½uvre - qui va permettre à chacun des joueurs de définir sa morale, voire sa métaphysique. Toutes les escarmouches particulières que les critiques ont relevées sans en donner la loi générale, dérivent de la différence fondamentale entre leurs deux attitudes respectives face à la mise à mort plus ou moins symbolique d'un bouc émissaire : BHL affirme vouloir s'interposer entre les lyncheurs et la victime, MH confesse qu'il ne croit pas pouvoir aller au-delà de la simple non-participation au lynchage.

Mais ce que Michel Houellebecq présente comme de la lâcheté, qu'il oppose au désir d'héroïsme affiché par BHL, trahit une pensée plus profonde qu'elle n'en a l'air. Si MH résiste de toutes ses forces aux sommations sartriennes de BHL de s'engager, de choisir entre Russes et Tchétchènes, de trouver « intéressant » d'assassiner un officier allemand pendant la deuxième guerre mondiale, de payer ses impôts en France, de croire à la différence entre islam et islamisme, bref, de prendre sa carte de membre du Parti du Bien et de défiler derrière son Secrétaire général, c'est parce que MH se méfie comme de la peste de la conviction selon laquelle le monde pourrait se partager en bourreaux et victimes clairement identifiés : « J'ai toujours éprouvé la plus profonde défiance pour ceux qui prennent les armes, pour quelque cause que ce soit. J'ai toujours éprouvé chez les fauteurs de guerres, de révolutions, de troubles quelque chose de radicalement malsain. (...) J'ai infiniment compati, souffert, et finalement adhéré à cette vieille phrase du vieux Goethe : 'Mieux vaut une injustice qu'un désordre'. » (p.94)

Cette phrase déclenche une réaction terrible de BHL, qui croit que MH en appelle à Goethe pour justifier le lynchage. Or ce n'est pas du tout le cas : MH a tout autant horreur du lynchage que BHL. C'est dans ce malentendu que se révèle la différence morale fondamentale entre les deux écrivains : MH ne veut pas de l'engagement de BHL, parce qu'il considère que son désir de partager les hommes en victimes et bourreaux est précisément le germe de troubles sans cesse recommencés. L'obsession à traquer les injustices crée le désordre, source d'injustices encore plus grandes. De son côté, BHL ne veut pas renoncer à la traque des bourreaux parce qu'il craint être un jour la victime lynchée.

On ne pourrait pas poser plus clairement l'opposition entre un certain christianisme et un certain judaïsme. MH est tenant du « ne jugez pas, si vous ne voulez pas être jugés », du « celui qui lèvera l'épée périra par l'épée », tandis que BHL pense peut-être à Ezéchiel : « Fils de l'homme, je t'établis comme sentinelle sur la maison d'Israël. Tu écouteras la parole qui sortira de ma bouche, et tu les avertiras de ma part. (...) si tu ne parles pas pour détourner le méchant de sa mauvaise voie et pour lui sauver la vie, ce méchant mourra dans son iniquité, et je te redemanderai son sang. »

MH est un schopenhauerien fidèle et impénitent, pour lequel l'optimisme ne peut concrètement augurer rien de bon, et dont le seul souci est de préserver la réalité pour ce qu'elle est, en la décrivant : « J'ai senti, dès le début (et je sens toujours), comme une espèce de devoir (le mot est étrange, mais pour le coup je n'en vois pas d'autre) : j'étais requis à sauver les phénomènes ; à donner de mon mieux une retranscription de ces phénomènes humains qui se manifestaient, si spontanément, devant moi. » (p.83)

BHL se considère quant à lui un « juif heureux », « solaire », « solalien » (p.22), qui « se bat », qu'il oppose au type du « juif souffrant », obsédé par la persécution. Son identification avec le personnage de Solal créé par Albert Cohen dans Belle du seigneur est d'ailleurs explicitement assumée, et corroborée par l'assimilation de ses oncles maternels aux « Valeureux » (p. 159). Cependant, cela n'est qu'une prétention, car il avoue se battre pour défendre les opprimés de la terre, parce qu'il éprouve la terreur secrète d'être un jour le lynché, le bouc émissaire, ...le juif souffrant ! (p.107) BHL paraît un « juif solaire », parce qu'il est secrètement un « juif souffrant ». Toute l'énergie qu'il déploie pour distinguer les bourreaux des victimes s'appuie sur cette béance, à ce point refoulée, qu'il peut même affirmer dans une de ses premières lettres : « je n'ai jamais le sentiment, quand je lutte pour les juifs, de lutter pour mon propre salut. » (p.21), quitte à se contredire lorsque MH l'aura habilement poussé dans ses retranchements. C'est entre ces deux pôles de sa judéité que se forme l'arc électrique qui fait tourner la machine BHL, qui lutte compulsivement pour se sauver elle-même en sauvant les autres.

MH ne lutte pas. Il n'a aucun désir de vaincre. Il ne croit ni à la victoire, ni à son salut par les armes. « Vanité des vanités, tout est vanité », c'est son leitmotiv. Cependant, il constate « que le 'si Dieu n'existe pas, tout est permis' de Dostoïevski, a priori convaincant, s'avère expérimentalement faux. » (p.155). MH n'est pas un intellectuel engagé, mais, comme dirait Philippe Muray, un intellectuel étonné « que des gens absolument athées, et de ce fait persuadés de leur solitude ontologique totale, et de leur mortalité absolue, sans rémission, n'en continuent pas moins à croire en l'amour, ou du moins à se comporter comme s'ils y croyaient. » (p.155) A travers ces lignes désespérées, MH laisse briller une lumière douce et chaude, dont l'existence est expérimentalement prouvée, ce qui est extrêmement important pour un positiviste : la compassion. « Les droits de l'homme, la dignité humaine, les fondements de la politique, tout ça je laisse tomber, je n'ai aucune munition théorique, rien qui puisse me permettre de valider de telles exigences. Demeure l'éthique, et là oui, il y a quelque chose. Une seule chose en vérité, lumineusement identifiée par Schopenhauer, qui est la compassion. » (p.179)

Le duel BHL/MH, c'est le face-à-face entre le désir de justice et la pratique de la compassion, c'est la confrontation entre le héros et le saint. C'est à travers l'écriture que chacun essaie d'accomplir son destin. Alors qu'écrire, pour MH, c'est pratiquer concrètement cette compassion pour ce qui est, aimer par exemple l'effervescence vivante de la Russie actuelle, sans la juger,« sauver les phénomènes », pour BHL, l'écriture est le moyen de traquer l'injustice, de défendre l'innocent et de condamner le coupable. Le vieux « nouveau philosophe » est un procureur qui instruit sans cesse le procès de la réalité. Il aime à ce point le partage culpabilité/innocence qu'il est sourd à toute autre perspective sur le monde.

Or MH n'est pas obsédé par l'innocence, mais par la bonté. MH ne trouve pas « intéressante », c'est-à-dire littéralement ne veut pas mettre entre  lui et le monde, cette grille de lecture juridique ; il ne veut pas de cette division, de cette diabolisation. Il cherche uniquement d'une manière baudelairienne à faire « de la boue de l'or ». Or ne pas prendre parti, aux yeux de BHL, est déjà en soi une faute impardonnable. Si MH ne s'intéresse pas à « ces pauvres Tchétchènes », accuse BHL, c'est qu'il pense aussi, comme le reste du monde insensible, qu'ils « n'ont le droit, à ses yeux, que de mourir sans faire d'histoire » (p.127).

Le procureur du Parti du Bien a trouvé une faute chez MH. Il l'a pris en flagrant délit de nonchalance. En fidèle épigone de Sartre, BHL le somme de prendre ses responsabilités, de s'engager, pour faire advenir un monde meilleur. Sinon, c'est un salaud, sous-entend sa diatribe pontifiante. Enfourchant ses grands chevaux, incapable de relativiser son idiosyncrasie, BHL démontre par l'absurde que MH a raison de résister à la tentation héroïque. Car la charge de BHL prouve que l'obsession de la justice tend à forger des coupables là où ils n'existent pas, et sème les germes du lynchage abhorré. BHL s'est mis à hurler avec ceux qui condamnent MH.

C'est ici que l'on voit que BHL n'a rien compris des errements de Sartre, le propagandiste impénitent de « l'esprit de procès » qui définit « l'intellectuel engagé ».

Lorsque MH appelle un journaliste « ténia », c'est tragi-comique que BHL le reprenne doctement : « vous enfreignez la saine loi de diététique rhétorique et politique (établie au demeurant, par Sartre dans la préface aux Damnés de la terre), selon laquelle il ne faut jamais animaliser, zoologiser, psychologiser, ses adversaires » (p.51). Car Sartre, c'est celui qui a déclaré que « tout anticommuniste est un chien ». Et c'est d'une inconséquence rare que de se référer à cette préface quand on blâme le lynchage et quand on a lu René Girard, puisque ce texte est une apologie du cycle de la destruction où l'on trouve, exprimé sous sa forme la plus pure, l'axiome abominable sur lequel se fonde son éternel recommencement : « La violence, comme la lance d'Achille, peut cicatriser les blessures qu'elle a faites. » (1)

BHL n'arrive pas à chasser complètement cette illusion de la violence justicière et régénératrice. C'est pourquoi, quand MH lui écrit que l'espèce humaine n'a pas vraiment de quoi s'enorgueillir, il réplique à côté de la plaque, en disant que justement, c'était la pensée de départ de la « culture d'où [il vient], la culture révolutionnaire en général et maoïste en particulier », et qu'il s'est « réellement demandé, au Bangladesh, en face de l'innommable misère qu'[il avait] à chaque pas, sous les yeux, si ce n'étaient pas les « naxalites », les maoïstes locaux, qui avaient raison, avec leur projet dingue, cambodgien avant la lettre, mais radical, de remettre tout ça au laboratoire et de nous ressortir de l'éprouvette un produit un peu plus au point. » (p.192) BHL exprime on ne peut plus clairement et exactement ce que le pessimisme schopenhauerien de MH redoute dans l'optimisme révolutionnaire ou justicier : qu'au nom de l'illusion de pouvoir changer l'homme, on finisse par le massacrer. BHL ne peut soutenir jusqu'au bout, comme MH, la vision de la misère de la nature humaine, ce qui est pourtant le seul vaccin - schopenhauerien - pour ne pas tenter de réformer les hommes « à la cambodgienne ».

Que MH récuse la grille de lecture coupables/innocents ne veut pas dire qu'il se considère innocent. Lui, le soi-disant cynique et nihiliste désespéré, écrit dans cette lettre émouvante où il raconte ce qu'il ressent à être haï par sa propre mère : « On peut briser la chaîne de la souffrance et du mal. Tous cependant, même ceux qui n'ont pas cette force, tirent, de cette rencontre, un grand enseignement. C'est en quelque sorte la face sombre du Tat twam asi, le « Tu es cela » dans lequel Schopenhauer voyait la pierre angulaire de toute morale. La face lumineuse c'est la compassion, la reconnaissance de sa propre essence dans la personne de toute victime, de toute créature vivante soumise à la souffrance. La face sombre, oui, c'est la reconnaissance de sa propre essence dans la personne du criminel, du bourreau ; de celui par qui le mal est advenu dans le monde. Sa propre essence, on l'a à présent devant soi ; alors qu'on est, en même temps, la principale victime. Ce qui se produit alors est difficile à décrire, mais n'a rien à voir avec le pardon chrétien. C'est plutôt comme une compréhension, une lumière ; une connaissance du bien, comme du mal, comme de sa propre nature, intermédiaire. Et un souhait, autant que possible, qui peut prendre la forme d'une prière, d'être délivré de l'emprise de la voie mauvaise. » (p.208)

BHL ne veut pas envisager qu'il est cela. Il ne connaît pas cette union des contraires qui est l'objectif des sotériologies orientales. Il ne saisit pas le tragique de la vision ultime de MH et il n'a pas beaucoup d'empathie. La preuve, c'est que lorsque MH lui dit qu'il se sent comme une pierre « lancée dans le vide », et qu'il aura « tôt ou tard à libérer sa chambre », il n'y reconnaît pas l'empreinte toute fraîche de l'Ecclésiaste, et lui conseille, comble du comique, de délaisser les épicuriens et de se rapprocher de la Bible ! Plus tard encore dans la lettre du 8 mai 2008, lorsque MH lui racontera avec une immense sensibilité et tristesse ce qu'il ressent à être attaqué par sa propre mère, les premiers mots de BHL auront la froideur d'un couperet : « Je sais tout cela, Michel. Je l'ai su dès le premier jour. »

La métaphysique de l'acte littéraire de BHL, sa religion, n'est pas basée sur la compassion, c'est une certaine conception « librement inspirée de L'Ame de la vie, livre d'un rabbin lituanien du XIXe siècle qui s'appelle Haïm de Volozine, et qui dit en substance : à quoi servent, non pas exactement les livres, mais le Livre ? À quoi bon ces siècles passés, dans les maisons d'étude, à pinailler sur des points d'interprétation de la Loi dont nul n'aura le dernier mot ? à empêcher que le monde ne s'écroule ; à éviter qu'il ne tombe en ruine et en poussière ; car Dieu a créé le monde ; mais aussitôt, il s'en est retiré ; il l'a abandonné à ses forces d'autodestruction ; en sorte que seule l'Etude, seules ses lettres de feu projetées en colonnes vers le ciel peuvent l'empêcher de se décréer et faire qu'il reste debout - les Commentaires, en d'autres termes, ne sont pas les reflets mais les piliers d'un monde qui, sans cela, retournerait au néant ; les livres sont, non le miroir, mais les poutres de l'univers ; et c'est pourquoi il est si important que subsistent des écrivains... » (p.308)

MH pourrait parfaitement souscrire à la vision démiurgique de l'écriture que met en avant son correspondant. N'affirme-il pas écrire pour « sauvegarder les phénomènes » ? Ce qui est extraordinaire, à la lumière de ce sens religieux de la littérature, ce sont les déclarations de BHL à propos de son rapport réel à l'écriture et aux phénomènes : « Le fait est que, plus je vais, et plus la vie, ses joies, ses bonheurs quotidiens, ses rencontres, ne m'intéresse que pour autant qu'elle va ou peut se résoudre (...) dans une solution de mots - jamais, disait Althusser, on ne sort de la pensée pour rejoindre le réel ; jamais, une fois parti dans le concept de chien, on ne retrouve le gentil animal de chair, d'os et d'abois dont Spinoza notait, encore, qu'il a définitivement cessé de mordre. (...) L'art. Les films. Les beaux objets. (...) La vérité vraie (...), c'est que tout cela ne m'intéresse si ce n'est, de nouveau, prétexte à écriture. (...) Je m'aperçois avec plus d'horreur encore que, quand c'est terminé, quand j'ai livré mon texte de commande, quand j'ai traduit en mots ce que j'ai compris de Mondrian, de Macao, d'un grand roman contemporain, du théâtre de Warhol, des clichés de Richard Avedon, des ruines du Lagos ou de Kaboul, de l'Amérique profonde, des dernières nuits de Charles Baudelaire, du cinéma de Coppola ou de Woody Allen (la seule chose qui m'a sauvé et qui fait que je me suis quand même, tout compte fait, intéressé à un certain nombre de choses c'est - on en revient toujours là - cet insatiable appétit d'écrire qui a bien dû, sur la durée, exactement comme en amour, varier un peu les situations et les postures), je m'aperçois, non sans une certaine honte donc, qu'une fois qu'elles sont mises en mots, une fois qu'elles sont stockées dans un livre ou arraisonnées dans un article, les choses cessent de m'intéresser ; je les désinvestis ; elles sont, pour ainsi dire, désactivées. (...) La littérature ou la vie ? La vie parce que la littérature ; la vie, pour moi, ne vit, elle n'est profondément et charnellement la vie, que quand je sais pouvoir lui arracher des mots. (...) Telle était aussi, quand j'y pense, la conviction des rabbins qui soutenaient que c'est par les mots que tient la consistance des mondes. Et je dois dire, que, dans mes moments d'abattement, quand je me sens vraiment salaud, quand j'ai honte d'avoir besoin d'astuces et de pense-bêtes pour ne pas oublier les Darfouris et les Afghans, je ne suis pas fâché de me dire que je suis au moins fidèle à la grande et haute leçon de ces Sages. » (p.254-7)

Quel extraordinaire aveu ! Et quel extraordinaire aveuglement ! Comment BHL peut-il se croire fidèle à la vision rabbinique alors qu'il se « désinvestit » des choses dont il parle une fois qu'il en a parlé, alors qu'il écrit pour « désactiver » les phénomènes ? Le monde n'est-il pas, selon cet Haïm de Volozine dont il se revendique, en proie aux forces d'autodestruction justement parce que Dieu s'en est désinvesti, s'en est retiré ?

Le « nouveau philosophe » accomplit en fait, selon ses propres mots, exactement le mouvement d'âme destructeur que la tradition rabbinique tente de réparer. (Dans une autre lettre il écrit : « ne vous ai-je pas dit que je ne sais presque plus rien, depuis que je les ai écrits, de Baudelaire, Piero, les villes d'Angola, Sartre ? » p.288) Il confirme exactement les craintes de Platon quant aux effets de l'écriture : « cette connaissance aura pour résultat chez ceux qui l'auront acquise de rendre leurs âmes oublieuses, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire, mettant en effet leur confiance dans l'écrit, c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères, non du dedans, et grâce à eux-mêmes qu'ils se remémoreront les choses. » (2)

Ne plus rien savoir des choses une fois qu'on les a écrites, n'est-ce pas détruire pour soi ces phénomènes ? Qui est, des deux, le nihiliste ? Est-ce celui qui s'efforce de « sauver les phénomènes » ou bien celui qui s'en désinvestit et les oublie, une fois après les avoir mis en mots ? Qui est le cynique, celui qui a besoin de post-it pour se souvenir des Tchétchènes, qui s'en prétend l'avocat devant l'Eternel, ou bien celui qui aime concrètement les « nouveaux Russes », avec toutes leurs contradictions humaines ?

Plus encore, BHL explique par ailleurs que pour lui l'écriture et l'amour physique participent de la même énergie, que pour lui c'est une même démarche que de faire de la littérature et étreindre une femme. Cela veut dire, mutatis mutandis, qu'il fait l'amour pour se désinvestir de la femme qu'il aime, pour littéralement l'oublier. Et dire que c'est MH qui passe pour un misogyne !

A la lumière de ce désinvestissement, quel drôle de goût a aussi l'attachement de BHL à la philosophie de Lévinas, au « décentrement qu'il impose à son sujet, (...) la manière qu'il a de lui faire carrément passer la frontière pour, à la façon des ombres, ou de l'âme dans certains rêves, se détacher de soi, flotter au-dessus de son nom propre et se mettre en position d'investir le sujet prochain. » (p.139) Si BHL est lévinassien, et s'il n'investit ses « sujets prochains » que pour les transformer en mots et les oublier ensuite, il se révèle être quasiment une sorte de vampire philosophique, dont les livres sont autant de crocs par lesquels la réalité de l'autre est sucée, aspirée et vidée. Si les victimes concrètes dont il apprend l'existence ne l'intéressent qu'en tant qu'avatars de son moi intime de « juif souffrant », si elles ne sont que prétextes à écriture, aussitôt oubliées après avoir été investies, il est d'un cynisme effroyable.

A la réflexion, ces victimes concrètes lui servent, par identification, de seul contact avec le réel. Elles sont les seules portes par lesquels le phénomène, le monde concret, se rappelle encore à l'existence de son moi sans cesse rejeté hors du monde, pris dans ce mouvement de tsimtsoum, de contraction ultra mondaine qui caractérise le Dieu d'une certaine mystique juive. C'est comme si BHL, planant comme le ruah, l'esprit de Dieu au-dessus des eaux, voyait dans ces victimes à la fois des réincarnations et des crucifixions possibles, qu'il redoute et qui le fascinent à la fois. Car sans réincarnation, l'on n'a pas de monde, mais on ne peut pas se réincarner sans être mis à mort, sans crucifixion, sans lynchage ; comme le disait Simone Weil, si Dieu ne souffre pas sur la croix, il lui manque une certaine connaissance, il n'est pas parfait.

BHL raconte comment, enfant, il s'était aménagé dans les arbres une cabane où il se cachait pour imaginer ses funérailles et déclamer son oraison funèbre. Il changeait régulièrement de discours, car il changeait de destin et de biographie, s'imaginant tour à tour écrivain, explorateur, révolutionnaire, saint, etc. Le point crucial, c'est qu'« à l'instant de la péroraison, les larmes me venaient aussi, c'était moins ma mort que je pleurais, que les autres vies encore, toutes les autres vies, auxquelles ceux que j'enterrais avaient renoncé et que je n'aurais pas assez de mon enfance, que dis-je ? de ma vie, pour rattraper. » (p.315) J'ose une autre interprétation : il pleurait parce qu'il n'était pas mort du tout, qu'il était toujours là, en dehors de sa mort, donc de sa vie, pour se voir de l'extérieur et se pleurer, c'est-à-dire littéralement un mort-vivant.

MH est de l'autre côté de la porte : il a pleinement accepté la douleur de l'existence, la croix. Il est passé à travers les Symplégades. C'est pourquoi il revient plusieurs fois dans ses lettres sur cette expérience qui consiste à « visualiser sa propre mort » (p.202). Il raconte qu'il s'y livre régulièrement, pour conjurer sa peur des conséquences de ce qu'il écrit. « Je pratique l'exercice quelques minutes et après je n'ai plus peur, je peux y aller. Je peux y aller fort. » (p.203)

Il y a là une totale symétrie entre les perspectives métaphysiques des deux écrivains : BHL a peur de la mort, tandis que MH a peur de la vie. L'un écrit pour se sauver par mimétisme en toute victime qu'il identifie, l'autre pour se perdre dans les autres vivants travaillés par la mort. L'un est en deçà du lynchage, dans la nuit froide des mots, des jugements et des idées éternelles, l'autre est au-delà de la mise à mort, dans la lumière douce de la compassion pour les vivants qui souffrent, aiment et meurent. MH est donc tout à fait dans le vrai lorsqu'il écrit que sa destinée a pris un « côté christique ». (p.297)

Ce qui est paradoxal, et en dernière analyse, comique, c'est que ce soit BHL qui disserte sur la tradition judéo-chrétienne. Il met notamment en avant l'importance historique de l'idée selon laquelle « l'homme est créé à l'image de son créateur », parce qu'il y voit la base du progrès humain des derniers siècles, et le fondement de la dignité humaine, qui a abouti par exemple aux Droits de l'homme. C'est une hypothèse assez vraisemblable.

Cependant, les conclusions qu'il en tire sont complètement absurdes : dans l'émission Café littéraire (3) du 10 octobre sur France 2, où BHL était invité aux côtés de MH, celui-là a affirmé que parce que les Droits de l'homme sont d'origine judéo-chrétienne, l'islam est compatible avec la démocratie ! C'est un paralogisme extrêmement osé, sinon un signe de délire, d'autant que l'Iran a explicitement déclaré que c'est justement parce que la Déclaration universelle des droits de l'Homme est d'origine judéo-chrétienne, qu'elle ne saurait être respectée par les pays musulmans ! (4) Il est certain que ce n'est pas avec une telle énormité que BHL pouvait convaincre MH d'avoir tort de mépriser l'islam, comme cette Ayaan Hirsi Ali dont BHL se targue d'une manière ridicule d'avoir fait une « cause nationale française » (p.80), mais qu'en réalité il ne soutient absolument pas, puisqu'il déclare condamner ses prises de positions.

Qui a donc gagné la partie ? Au vu des gaffes de BHL, il ne fait aucun doute que c'est MH, avec une stratégie échiquéenne semblable à celle de Tigran Petrossian, champion du monde des échecs de 1963 à 1969. On exagère à peine en disant que le style de ce grand-maître soviétique consistait pratiquement à ne rien faire, car aux échecs, on ne peut passer son tour et jouer c'est toujours, potentiellement, affaiblir sa position : il suffit d'attendre suffisamment longtemps et l'adversaire commet une faute.

BHL, à vouloir jouer l'attaquant intrépide, prend tous les pions que lui donne MH et se retrouve dans une position indéfendable, car il se révèle infidèle à ses propres principes. MH ne l'achève pas, je n'ai relevé que deux occurrences où il me semble qu'il se moque doucement de lui. Tout d'abord lorsqu'il écrit « Les êtres humains sont d'une surprenante prétention ontologique. Mais on peut bien, s'ils y tiennent, leur accorder le libre-arbitre ; c'est comme une décoration, ça ne coûte pas grand-chose et ça fait toujours plaisir. » (p.181). C'était pour répondre aux espoirs que plaçait BHL dans la liberté humaine.

Ensuite, d'une manière plus indirecte encore : « C'est vrai que parler de Comte ou d'Althusser aujourd'hui aurait pour moi quelque chose de dérisoire, et même pire, de légèrement effrayant, comme ces gens qui se mettent à compter les poteaux télégraphiques sur la route qui les ramène de l'hôpital, pour oublier que leur femme vient de mourir, et qui ensuite comptent toute leur vie, les lamelles du store vénitien dans la chambre de leur résidence de long séjour, les carrelages de la salle de bains... Cela me fait peur parce que j'en ai été témoin, de cette activité intellectuelle mécanique dans laquelle s'absorbe le cerveau pour refouler l'horreur centrale, j'en ai été témoin chez de vieilles personnes mais je sais que, parfois, cela arrive chez de plus jeunes. » (p.196) Etant donné l'usage abusif du name-dropping qui caractérise les lettres de BHL et l'habitude maniaque qu'il a de mentionner tout ce que chaque mot de MH lui évoque, je m'inquiéterais sérieusement à sa place.

Dans une de ses lettres, MH remarque qu'il est en train de prendre un coup de vieux : « j'ai lu la critique d'un livre où l'on louait l'auteur d'avoir 'échappé aux poncifs du roman d'entreprise.' Suivait l'énumération desdits poncifs, et à ce moment je me suis rendu compte que c'est moi qui les avais créés, il y a presque quinze ans maintenant, dans Extension du domaine de la lutte. » (p.68) MH est trop modeste, car Baudelaire écrivait : « Créer un poncif, c'est le génie. » (5)

Une autre chose est étonnante chez MH, à savoir qu'il dise ne rien connaître de la dignité humaine. Serait-ce de la modestie encore, ou bien encore un oubli ? Car le même Baudelaire, qui a tant compté dans sa vie, en donne une définition lumineuse, et à laquelle MH est parfaitement fidèle, et pour laquelle nous l'admirons :


Car c'est vraiment, Seigneur, le meilleur témoignage

Que nous puissions donner de notre dignité

Que cet ardent sanglot qui roule d'âge en âge

Et vient mourir au bord de votre éternité ! (6)



Radu Stoenescu, pour Le Ring


 

(1) http://www.frantz-fanon.com/Preface_Sartre.htm

(2) Platon, Phèdre, 275a.

(3) http://programmes.france2.fr/cafe-litteraire/index.php?page=article&numsite=1487&id_rubrique=1508&id_article=4715

(4) http://www.dhimmitude.org/archive/universal_islam.html

(5) Fusées, XX 

(6) Les Phares, in Les Fleurs du mal.

 



Publié dans Culture

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Gros nase 18/08/2011 03:01


Tain il a rien compris..