Faut-il moraliser le capitalisme ?

Publié le par ledaoen ...



Plus la crise s'aggrave, plus se multiplient, à tous les niveaux, les appels à «moraliser le capitalisme ». L'expression est doublement dangereuse : parce qu'elle sert indirectement la propagande de l'ultra-gauche, selon laquelle le capitalisme est intrinsèquement pervers ; et plus gravement encore, parce que, prise à la lettre, elle aboutirait à le paralyser.

Le capitalisme est un système d'organisation de la production des richesses. Il n'est, par lui-même, ni moral ni immoral. Il est, par définition, a-moral. Les qualités qu'il exige de ses principaux acteurs, telles que les a définies Max Weber, sont la continuité dans la recherche du profit, le sens de leur intérêt bien compris, le goût du risque, la capacité d'innover, et si ces qualités concourent à l'intérêt général, c'est par le biais de la création de richesses, du pluralisme concurrentiel et de la liberté des échanges, qui impliquent, tôt ou tard, le développement de la liberté politique. Cet esprit a puisé, à l'origine, ses motivations dans des visions du monde religieuses, mais il récuse autant l'angélisme que le nihilisme, et un responsable qui voudrait garder en toutes circonstances les mains pures se condamnerait, selon la formule célèbre de Péguy, à n'avoir pas de mains *. Il faut toujours en revenir, sur ce sujet, à la fable des abeilles de Mandeville, qui doivent leur efficacité à un vice : leur goût du profit, leur âpreté au gain !

Certes, le capitalisme a besoin de règles, mais ces règles, destinées à garantir l'équité des contrats, à éviter les positions dominantes ou à lutter contre les dérives bureaucratiques, n'ont que peu de rapports avec la morale. Moraliser les capitalistes peut, comme aujourd'hui, avoir un sens encore qu'il s'agisse en l'occurrence, de sanctionner les abus les plus intolérables plutôt que de mettre en oeuvre une politique autoritaire des revenus, qui, partout où elle a été tentée, a eu pour principal effet de briser le ressort du capitalisme. La morale est affaire de conscience individuelle. Elle ne se décrète pas, sous peine d'imposer une morale d'Etat, autrement dit un Ordre moral qui, en niant l'autonomie de l'individu, nie sa responsabilité morale. Il existe là un danger auquel nous devons prendre garde.

Les périodes de crise, en effet, qu'elles aient été provoquées par un séisme naturel, une défaite militaire ou une faillite économique, ont toujours été favorables à un retour de l'Ordre moral ; avec pour résultat d'enfoncer dans la crise au lieu d'aider à en sortir. Il suffit de se reporter aux périodes de la Terreur blanche, de l'après-Sedan ou des lendemains de juin 1940 pour savoir que les moments de catharsis et de pénitence collective qui se sont réclamés de l'Ordre moral ont été, invariablement, exploités par des courants radicalement hostiles au régime libéral, accusé de tous les crimes, pour faire valoir des fins qui ont servi, à chaque fois, des thèses politiques extrémistes.

* Sur ce débat, la référence demeure Michael Novak, Une éthique économique les valeurs de l'économie de marché, Cerf, 1987, à rééditer d'urgence.

Alain Gérard Slama.
pour Le Figaro
Article dans son édition originale

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