« Il n'est nul besoin de «refonder» une doctrine économique de droite », par Edouard Balladur

Publié le par ledaoen ...




Alors que la crise financière bouscule les schémas idéologiques, l'ancien Premier ministre y voit des raisons de défendre le « libéralisme à la française »« Après avoir connu le «trop d'Etat», nous étions tombés dans le «trop peu d'Etat» », explique-t-il. Il précise également ses ambitions pour la commission sur la réforme territoriale qu'il va présider.

Diriez-vous, comme le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, que le pic de la crise financière est passé ?

Il est trop tôt pour répondre. Les premiers jours qui ont suivi l'annonce du plan bancaire européen ont été réconfortants. Les marchés boursiers ont tout d'abord plutôt bien réagi. On peut espérer que la situation financière va revenir sous contrôle, mais attendons pour juger définitivement. Nous allons devoir maintenant gérer les conséquences de la crise financière sur l'économie réelle. Et, là, un effort de longue haleine nous attend.

Que pensez-vous du plan français ? L'auriez-vous bâti de la même manière ?

Dans le détail, on peut toujours trouver quelques observations à faire. Mais l'orientation générale est bonne. Ce plan apporte une réponse juste aux problèmes posés, qui étaient ceux de la structure du bilan des banques et de la garantie publique à donner à leur approvisionnement en liquidités. Je pense qu'il est de nature à relancer le financement de l'économie.

Ne trouvez-vous pas excessif le contrôle de l'Etat sur les banques qui feront appel à ce guichet public ?

Je suis heureux que vous me posiez cette question, car j'ai été souvent critiqué pour n'être pas assez libéral. J'ai eu un débat, voilà un an, avec Alan Greenspan, lequel m'avait reproché d'avoir dit que le libéralisme était la « loi de la jungle ». Ce n'était pas ce que j'avais dit ; je parlais du libéralisme sans règle. L'histoire des idées est faite de mouvements de balancier. Après avoir connu le « trop d'Etat », nous étions tombés dans le « trop peu d'Etat ». Si nous pouvons en revenir à une approche médiane, un bien sortira de cette crise. C'est cela la philosophie du libéralisme à la française, contrairement à l'anglo-saxonne. Il ne faudrait donc pas prendre prétexte des difficultés actuelles pour instruire le procès de la liberté économique. A mon avis, il n'est nul besoin de « refonder » une doctrine économique de droite, il suffit de rester fidèle à ce qu'elle était dès l'origine et qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : un libéralisme organisé avec des règles et un contrôle de l'application de ces règles.

A moyen terme, il faut reconstruire un système monétaire et financier mondial qui soit équilibré, qui évite les désordres, qui empêche l'instabilité excessive des taux de change, qui proportionne la création des crédits aux besoins réels de l'économie, qui empêche la spéculation, qui institue l'homogénéité des normes comptables et des règles prudentielles, qui organise la transparence des transactions, qui les soumette à des règles identiques pour tous. Bref, il faut recréer un ordre monétaire et financier mondial. Ce ne sera pas facile, car d'autres puissances que les membres du G7 devront participer à l'élaboration de la réforme et l'Occident, Europe et Etats-Unis, n'a plus, soyons-en conscients, la possibilité de décider seul.

N'y a-t-il pas un risque de retour au contrôle du crédit ?

Là non plus, ne nous enfermons pas dans des idées toutes faites. Fixons des règles selon lesquelles l'émission de crédit par les institutions bancaires doit être proportionnée à leurs actifs et aux besoins de l'économie. Ce n'est pas du contrôle du crédit, c'est du bon sens. Mais vous avez raison, le risque existe. Car l'expérience montre que, en France, on a du mal à s'en tenir à la voix de la raison.

Que faudrait-il faire de plus pour éviter la transmission à l'économie réelle ?

La ligne du gouvernement qui consiste à maîtriser fermement la dépense publique est bonne. Elle est difficile à tenir dans un climat de récession. Mais il y a encore des gisements d'économies à explorer : la formation professionnelle, les niches fiscales...

Vous avez créé la surprise en disant récemment que la France pouvait s'autoriser quelques libertés avec la norme de déficit du Pacte de stabilité. Qu'entendez-vous par là ?

Cette liberté est prévue dans le Pacte de stabilité, en cas de circonstances exceptionnelles, mais sous le contrôle de la Commission européenne. D'ailleurs, José Manuel Barroso l'a rappelé. Les deux sources de dérive du déficit peuvent être de moindres recettes fiscales et une hausse des charges de la dette. Dans ces conditions, l'idée que l'on puisse sortir provisoirement de l'épure des 3 % peut être acceptée. Mais ce relâchement de la discipline budgétaire européenne ne peut être que de courte durée et de très faible ampleur, car il ne s'agit pas de fragiliser le Pacte de stabilité, qui est le garant de la stabilité monétaire. La zone euro ne peut pas fonctionner avec de trop grandes discordances budgétaires.

La gestion de cette crise n'accentue-t-elle pas la présidentialisation du régime ?

Comment pourrait-il en être autrement ? Je ne crois pas qu'il y ait lieu de s'en plaindre si l'on constate que grâce à cela les choses vont vite.

La future réforme territoriale que votre comité va proposer vise- t-elle à réaliser des gains en matière de dépense publique ?

Ce n'est pas l'objectif premier de la réforme, même si elle pourra, et je l'espère, produire des économies. Les collectivités locales doivent être mieux gérées. Actuellement, nous avons une superposition d'échelons, c'est lourd et coûteux. Surtout, il n'y a pas de clarté dans la répartition des compétences, plusieurs types de collectivités peuvent faire la même chose avec les financements croisés et la lourdeur qui en résultent. Il faut commencer par traiter ce problème des différentes structures, mais sans brutalité. Ensuite, il faudra voir quelles compétences attribuer à chaque structure. Est-il rationnel, par exemple, que les régions gèrent les lycées et les départements les collèges ? Il faudra voir quel type de recettes affecter à chaque échelon local, comme les faire évoluer en fonction des besoins de financement résultant de leurs compétences respectives. C'est une affaire bien plus difficile que la réforme constitutionnelle !

La réforme territoriale passe- t-elle par la suppression d'un échelon, comme le recommandait la commission Attali ?

Je préfère parler de coopération plus étroite entre deux échelons. Je le répète, c'est une affaire très délicate, qui met en jeu des traditions, des attachements quasi sentimentaux, des intérêts. Il faut éviter les maladresses et les faux pas. Pour être clair, on peut - c'est une hypothèse - commencer par accroître les liens entre la région et les départements et prévoir que les conseillers généraux seraient également conseillers régionaux, tout en maintenant deux assemblées. Cela signifie que les deux élections seraient confondues, comme c'est le cas à Paris. Cela poserait à terme la question d'un redécoupage cantonal. Vous le voyez, c'est une réforme de longue haleine, et qui ne va pas sans risques politiques.

Votre réflexion va-t-elle s'étendre à la réforme de la fiscalité et des finances locales ? Inclura-t-elle Paris et l'Ile-de-France ?

La mission porte sur tous les aspects de la réforme territoriale, les structures, les compétences, les recettes. Elle n'évoquera pas avec le même degré de précision chacun de ces domaines, et notamment les recettes. Le sujet est d'une telle complexité technique, juridique, fiscale et surtout politique ! Il serait par exemple très présomptueux d'émettre en quelques semaines une proposition de réforme de la taxe professionnelle dont on parle depuis trente ans. Pour de tels sujets, on pourra définir des principes, mais sans aller très loin et en laissant au Parlement et au gouvernement le soin de préciser les choses. Enfin, la mission inclura nécessairement l'examen de la situation en Ile-de-France et la coordination entre les collectivités et la région.

A quelle échéance voyez-vous cette réforme entrer en vigueur ?

J'espère que nous pourrons remettre notre rapport aux environs de Pâques. Il faudra plusieurs mois au gouvernement pour en discuter avec les groupes parlementaires et les partis, et certains projets de loi pourraient être déposés à partir de la rentrée 2009. Parce que, ensuite, il y aura des échéances électorales et cela deviendra plus compliqué. Doit-on envisager une grande loi d'ensemble ou plusieurs lois spécifiques aux structures, aux compétences, aux libertés locales, par exemple, sans exclure peut-être la nécessité d'une réforme très limitée de l'article 72 de la Constitution. Nous allons en discuter.

Votre comité ne coupe-t-il pas l'herbe sous le pied des parlementaires auxquels, justement, la réforme constitutionnelle de juillet devait redonner du pouvoir ?

Je ne vois pas pourquoi. Cette réforme est d'une très grande complexité, elle nécessite une coordination des réflexions entre tous les groupes politiques et pas seulement ceux de la majorité, entre l'Assemblée et le Sénat, il appartient à chacun d'y apporter sa contribution. Le comité comprendra pour moitié environ des parlementaires. Il remettra ses propositions au gouvernement et au Parlement. A eux reviendra alors la décision politique.

PROPOS RECUEILLIS PAR CÉCILE CORNUDET, JOËL COSSARDEAUX, JEAN-FRANCIS PÉCRESSE ET DOMINIQUE SEUX

Pour Les Echos

Publié dans Actualité

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article