Le libéralisme débridé vient de réinventer les files d’attente, par Yves Simon

Publié le par ledaoen ...



Crise, en japonais, se calligraphie par deux idéogrammes, ‘l’un signifiant « danger » et l’autre « opportunité ».

Face à un danger, l’oxymore nippon invite à saisir la chance qui nous est ainsi tendue pour transformer en un meilleur ce qui vient de nous défaire.

Rien de tel en occident. Le mot crise ne renferme aucune nuance sémantique qui laisserait entrevoir une lueur sur sa fin. La crise est synonyme de chaos, de convulsion, elle évoquer une période funeste venue se glisser avec violence à l’intérieur de nos vies. On  la redoute elle déstabilise l’apesanteur dans laquelle nous nous trouvions quand tout sembler contribuer à ce qu’elle perdure. Maladie des âmes, maladie des sociétés, maladie du futur, la crise brise une réalité que nous imaginions maitriser.

Qu’elle soir économique, financière, amoureuse, idéologique, il y a toujours une fracture, un avant et un après. Révolution que personne n’a souhaitée, n’a envisagée, pour laquelle nul n’a milité, al crise survient comme un OVNI pestiféré – la peste blanche -, un mal inconnu qu’aucun manuel ne nous a appris à soigner.

Aujourd’hui, l’écume de la tempête s’avère être immobilière. 3Châtiez les responsables ! » disent certains élus. Moi qui n’a jamais eu de goût pour la propriété, je suis sidéré d’entendre ces mêmes élus vanter inconsidérément les vertus de celle-ci auprès des gens à faibles revenus. L’accès à al propriété devenu quête du Graal ! « Possédez votre toit, le bonheur viendra de surcroit ! ». endettez vous pendant vingt-cinq, trente ans (un tiers de vie) et si, par chance, vous n’avez pas eu d’accident de voiture, pas connu le chômage, la délocalisation (avec déménagement imposé), la maladie, le divorce, le deuil, si finalement vous n’êtes pas mort, vous serrez en droit de vivre vos ultimes années dans un « home » bien à vous, récompensés ainsi d’avoir vécu si longtemps en dessous de vos moyens en vous privant de voyages, de vacances, de beauté, a fin d’honorer vos traites mensuelles assassines.

Mais les subprimes ne sont qu’une infime partie de l’iceberg venu gangréner des sociétés entières, des pays, des individus. La crise que nous vivons n’est pas qu’immobilière, mais avant tout morale. Crise de confiance ? Comment croire aux vertus de notre monde quand le même jour on apprend qu’une étudiante américaine a mis aux enchères sa virginité sur internet, qu’un adolescent finlandais a interrompu dix vies de ses camarades de lycée, qu’un parachute doré récompense aussi bien celui qui a conduit son entreprise à la réussite que celui qui l’a menée à la faillite.

Etrangement, on dit « La crise », comme on dit l’amour, la jalousie, la révolte… on emploie un terme générique pour désigner quelque chose de complexe, de multiple, qui trouve ses ramifications en amont, dans l’intérieur et l’extérieur des êtres, dans le singulier et le collectif, dans le micro et le macro, dans les rêves des hommes et les bilans des sociétés. Pourtant, la crise d’aujourd’hui est la résultante d’innombrables crises individuelles et collectives qui se sont dessinées il y a de cela plusieurs années et dont personne n’a mesuré qu’ne fois empilées les unes sur els autres, elles produiraient une rupture sans précédent dans nos gestes quotidiens, nos façons de penser, comme d’appréhender notre avenir.

Trois exemples récents du mal-être sociétal :

1. la consommation d’héroïne qui s’était écroulée au milieu des années 90 avec le développement des produits de substitution est repartie à al hausse chez les jeunes.

2. Chacun savait que les folies bancaires se tramaient en catimini sur les écrans des traders du monde entier et Jérôme Kerviel, en France, vient d’en être la sombre illustration. On n’ose imaginer le nombre de clones kerveliens toujours à l’œuvre, faisant circuler des sommes vertigineuses d’argent virtuel dans un régime de non-droit planétaire.

3. L’état soviétique fut l’inventeur des files d’attente gigantesques devant les magasins. Le libéralisme à outrance vient de les réinventer. Excédés, nous faisons la queue partout, à l’enregistrement des aéroports (personnel réduit), au bar du TGV (le train le plus rapide du monde), pour acheter un sandwich, aux caisses des supermarchés (trois caissières quand il en faut six), à la poste (idem), dans les hôpitaux (on en compte plus les heures supplémentaires d’un personnel épuisé)…

Les managers ont supprimé les services et pris la place des serveurs. Comme les Russes en leur temps, les usagers de l’Occident viennent d’apprendre, résignés, l’exaspération d’attentes infinies. Pourquoi ? Le libéralisme débridé, sans garde-fous ni contraintes éthiques, ne vise qu’un profit immédiat et maximum, non le confort ou le plaisir, ni la quiétude des citoyens. Quid de mes petits bonheurs quotidiens ? « Consommez et attendez ! Voici le progrès que nous, managers performants de la modernité avons décidés pour vous. » Dans les files d’attente du tout libéral, nous espérons, nous désespérons, nous mourrons et nous pleurons d’avoir laissé le soin de contrôler nos vies au cynisme de gens qui ne nous aimaient pas.

Yves Simon, pour Libération


Yves Simon est écrivain et chanteur. Dernier disque « Rumeurs » ( Barclay / Universal), dernier roman : « Je voudrais tant revenir » (Seuil)

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