ENSEIGNEMENT: Entre les murs échappe au carcan idéologique des auteurs

Publié le par ledaoen ...

Je reviens une nouvelle fois sur le film de Laurent Cantet "Entre les murs", palme d'or au dernier festival de Cannes, et la façon dont il a été vu par ceux qui connaissent vraiment le métier d'enseignant en zone difficile avec un texte remarquable qui nous montre comment le parti pris idéologique de l'auteur est finalement tombé à plat alors que sa réalisation cinématographique de qualité a fait mouche.
Finalement ce film, pour Annick Azerhad, enseignante en ZEP et docteur en liétterature française, fini par démontrer l'inverse de ce que tentent de faire croire leurs auteurs.
Bonne lecture.


Entre les murs : quand l'oeuvre échappe au carcan idéologique de ses auteurs



S'il est un phénomène bien connu en matière d'art, c'est la liberté et l'autonomie qu'acquiert l'oeuvre une fois réalisée.

Le docu-fiction «Entre les murs» de Laurent Cantet en est une illustration. Entre ce que voit le spectateur averti et les propos tenus par leurs auteurs en guise de commentaire, la marge est grande pour ne pas parler d'abîme.

Le film est pourtant un reflet parfaitement exact de ce qui se passe dans une salle de classe des quartiers difficiles. Les réactions des élèves sont si fidèles à la réalité que l'enseignant qui a exercé dans ce type d'établissement peut même les anticiper tant elles sont devenues monnaie courante.

Dire comme certains collègues que ce que l'on voit a été exagéré témoigne tout simplement du privilège qu'ils ont eu d'enseigner dans d'autres types d'établissements (il serait temps d'ailleurs que la roue tourne au nom de l'égalité des conditions de travail). Ils sont invités à aller voir la réalité de plus près en y demandant leur mutation...

L'attitude et les propos des élèves sont ceux auxquels doivent faire face des professeurs désorientés et souvent peu soutenus : absence du désir d'apprendre liée à un état d'esprit consumériste et utilitariste véhiculé par la société, à une méconnaissance ahurissante de la langue, à une contestation de tout ce qui fait l'objet d'un savoir, au mépris du prof, de l'Institution voire du Français, du bouffon blanc appelé «toubab» dans le film, à une fermeture d'esprit de gens ghettoïsés et trompés. Oui trompés par la condescendance de médias bien pensants et d’habitants des beaux quartiers qui, étrangement, se gardent bien de mélanger leurs enfants avec la «masse» en les scolarisant ailleurs.

L'enseignant est assailli par des questions le sommant de justifier le contenu de ce qu'il enseigne par des élèves souhaitant obtenir des diplômes sans avoir à se donner la peine de les mériter. Il est vrai qu'on ne leur a guère donné le goût de l'effort. Lire une page d'un livre, c'est visiblement trop leur demander. Il faut dire que le sens de tant de mots leur échappe, la liste dressée au tableau par le professeur est impressionnante à cet égard.

Devant l'énergie herculéenne qu'il faudrait déployer envers et contre tous, le professeur abdique : il cède à la démagogie, croyant obtenir la paix. Le contenu des cours est dénué de consistance et met en oeuvre des pratiques pédagodiches.

L'exercice d'argumentation devient une pratique dérisoire où des considérations stupides et communautaristes s'affrontent. L'élève passe au tableau pour énoncer des propos dont l'intérêt reste à prouver : "depuis que le Mali a été éliminé de la coupe d'Afrique, les supporters maliens ne s'y intéressent plus, ils ne sont plus solidaires" (de quoi?). L'affrontement intercommunautaire se donne libre cours : entre «Marocains» et «Maliens», rien ne va plus... N'y a-t-il pas des sujets plus intéressants sur le plan intellectuel et plus fédérateurs qu'une querelle de supporters de football en pantoufles ?

Pis encore, la fameuse consigne «l'élève au centre du système» donne lieu à un dévoiement terrifiant. Chaque élève doit faire son autoportrait (on n'ose écrire «rédiger» quand on considère les résultats obtenus). L'enseignant feint de s'intéresser à la vie de ses élèves qu'il méprise dans le fond, ce dont personne n'est dupe, pas même les intéressés. L'exercice pourrait apparaître comme un viol psychologique – qui aurait envie de se dévoiler dans le cadre d'un exercice académique qui sera lu devant tous? Il aurait au moins fallu préciser qu'en littérature, dans le domaine de l'écriture, il est permis de mentir, de s'inventer une autre personnalité. Encore aurait-il fallu pour cela que les élèves disposent d’un minimum de culture livresque et d'une maturité suffisante.

C'est en cela que réside le rôle de l'Ecole : montrer que pour se connaître soi-même, il faut passer par la connaissance et l'analyse de l'Autre, de celui qui a vécu, qui a réfléchi sur son existence et qui livre par le biais d'une oeuvre d'art un regard sur le monde et sur soi. Les classiques servent à cela : dire, comme l'affirme François Bégaudeau dans le film et dans ses commentaires sur ce dernier, que l'étude de Zadig est inaccessible aux élèves est une erreur regrettable. La dénonciation de l'intolérance religieuse, la célébration du savoir, la recherche du mot juste pour communiquer avec autrui, enfin les interrogations incessantes sur la Providence et la parabole finale du conte de Voltaire sont des thèmes qui touchent des adolescents en train de se construire. Par expérience, je peux assurer que dans ces classes difficiles notamment, c'est l'oeuvre dont l'étude connaît le plus de succès.

La démagogie aboutit au repli aride sur soi, à l'enfermement dans son ignorance. Aucun élève ne ressort enrichi du travail demandé. Pire encore, l'enseignant accepte de dévoyer la nature de l'exercice en laissant un élève adopter un subterfuge : il a préféré prendre des photos de sa famille avec son téléphone portable (qui doit d'ailleurs coûter bien cher!). Les photographies sont imprimées au collège et sont affichées sur un mur de la classe. En guise de travail écrit, une légende d'une phrase accompagne chaque photographie. Bel exercice de rédaction! L'élève se sent gêné : qui aurait aimé voir la photographie de ses parents exhibée dans une salle de classe? Depuis quand la vie privée doit-elle faire l'objet de l'étude de la part des autres ? D'autant que les relations entre adolescents sont complexes et souvent empreintes d'agressivité. Le film le montre bien.

La théorie selon laquelle tout doit venir de l'élève est également dévoyée : faudrait-il demander à chacun de redécouvrir le théorème de Pythagore, les théories de Leibniz, l'argument du Pari de Pascal, les réflexions de Camus ? Demanderait-on à un bébé de cinq ans de trouver seul sa nourriture au nom des sacro-saints principes de l'intelligence et de l'autonomie des enfants?

Le film consacre l'échec de la démagogie, l'absence de respect dû aux élèves en ne leur transmettant pas le savoir auquel ils ont droit, en ne les punissant pas lorsqu'ils le méritent et en ne les sortant pas de ce ghetto intellectuel dans lesquel on les plonge en permanence. Ne nous y trompons pas, chacun a sa part de responsabilité : les élèves qui n'ont pas voulu faire le moindre effort, le Principal qui ne punit pas les déléguées au comportement inacceptable en conseil de classe, la Conseillère Principale d'Education qui semble n'être là que pour écouter les doléances des élèves sur les profs, le père de l'élève renvoyé qui ne s'est jamais donné la peine de venir voir ce que son fils faisait - ou ne faisait pas- au collège, les parents qui nient l'évidence, l'enseignant qui a démissionné parce qu'il n'en pouvait plus.

N'est-il pas remarquable qu'à la fin de l'année, lorsque l'heure du bilan est venue, les élèves fassent le constat qu'ils n'ont rien appris ou si peu : quelques bribes de connaissances mal assimilées en mathématiques, en géographie, en sciences, une phrase d'espagnol. Rien en Français : la matière n'est même pas mentionnée.

Comment à l'issue de ce constat criant, François Bégaudeau et Laurent Cantet peuvent-ils encore dans leurs déclarations faire l'éloge d'une pédagogie dont l'échec est patent? 

Leurs considérations sont en porte-à-faux avec ce que donne à voir le film : il semblerait paradoxalement que la réalité qu'ils montrent leur reste incompréhensible mais le docu-fiction parle de lui-même et s'échappe de la prison idéologique dans laquelle on a tenté de l'enfermer.

Faire de la «diversité ethnique» un concept et une richesse est une attitude dangereuse : elle enferme chaque individu dans le déterminisme de ses origines. Ne sommes-nous pas tous uniques et à la fois tous semblables dans notre humanité ? Nous pensons, aimons, rêvons tous. Nous nous interrogeons sur la condition humaine, sur la mort, sur la vie, la passion. De quel droit décrète-t-on que la médiocrité du quotidien que dénonçait le poète Jules Laforgue et qui affligeait tant Mallarmé, doit devenir le centre de ce que dispense l'Ecole ?

Quelle «vie» s'agit-il de faire entrer dans ces quartiers dont au fond tout le monde se moque pourvu qu'on n'y habite pas? Sûrement pas la vie passionnante de Jacqueline de Romilly qui est d'ailleurs la première à plaider pour l'instruction de tous.

Lorsque François Bégaudeau demande à chacun de faire en son âme et conscience l'analyse de ce qu'il a éprouvé à l'Ecole en tant qu'élève, il évoque l'ennui profond qu'il ressentait. Je lui réponds que l'Ecole de la République que j'ai connue m'a au contraire apporté ce que le monde extérieur ne me donnait pas : la culture, le plaisir d'apprendre, d'analyser, de comprendre, de mieux formuler les questions que je me posais.

Il est vrai que nous n'avons pas la même origine sociale : je ne suis pas issue du milieu petit-bourgeois qu'il se plaît à évoquer. De là vient d'ailleurs le fait que nos débouchés ne seront jamais les mêmes, quels que soient les concours passés et les diplômes acquis. Nous ne connaissons pas et ne fréquentons pas dans la réalité les mêmes gens... L'on pourrait reparler à cet égard de la notion d'inégalité des chances et des systèmes de cooptation qui existent dans notre pays. Le self made man (or woman) n'est pas à la mode dans le pays des «héritiers» évoqués par Pierre Bourdieu, des gens bien nés... Mais passons...

Quelles conclusions tirer de tout cela?

L'Ecole doit rester le centre, le sanctuaire laïc de l'apprentissage du savoir, de la réflexion à partir de l'héritage - culturel cette fois - que tous les grands hommes et femmes nous ont laissé. Leurs oeuvres, leurs réflexions font partie du trésor commun dans lequel chacun pourra puiser pour construire sa vie et assumer des choix qui ne sont jamais définitifs.

Sur le plan pratique, il suffit de s'en donner les moyens matériels et idéologiques. Il est vrai que pendant de nombreuses années, l'Ecole a reçu des moyens financiers et matériels substantiels pour pallier les carences de notre société. Mais l'idéologie inepte qui accompagnait cette aide et dont le film nous montre le résultat ne pouvait conduire qu'à l'échec.

Il faudrait conserver ces moyens et changer radicalement les points de vue et les mentalités. À commencer par la conception de ce que doit être l'Ecole et du rôle de l'enseignant dans la construction de notre société.

Curieusement et d'une manière tragique, tout métier qui se réfère à l'intellect, au savoir et à l'éducation est dénigré dans notre société. Pourtant, le professeur ne contribue-t-il pas autant, (si ce n'est plus) qu'un PDG ou un homme politique à l'avenir de notre pays ? Il aide des esprits à se construire – quand on ne l'empêche pas de le faire. N'est-ce pas essentiel?

La crise financière que nous vivons montre bien qu'une société doit reposer sur des valeurs autres que celles de la finance et du rendement.

Les difficultés rencontrées par les professeurs dans le film, le désespoir qui s'exprime parfois met à mal la théorie des heures supplémentaires qui seront exigées d'eux. Combien de temps un PDG, un homme politique tiendrait-il dans la situation décrite d'un enseignant qui, rappelons-le, a dû passer des concours difficiles pour exercer son métier?

Il faut accepter de mettre au premier plan la maîtrise de la langue, la réflexion sur des textes classiques et la dignité de l'enseignant. C’était le minimum du temps de Jules Ferry que nous prétendons regretter aujourd’hui... L’effort que nous refusons d’exiger des élèves n’est-il pas celui de remise en question idéologique que nous refusons d’exiger de nous-mêmes ?

Annick Azerhad, agrégée de Lettres modernes, docteur en Littérature française, ayant exercé en ZEP, dans des zones sensibles et dans des établissements difficiles pendant onze ans..  

© Primo, 4 octobre 2008 

ARTICLE PARU DANS SON EDITION ORIGINALE

A lire aussi sur le même sujet : "Entre les murs", la palme des malentendus. 

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jacobs 10/02/2011 00:12


Je lis cette critique à l'occasion de la diffusion récente sur une chaîne allemande. Elle est très juste je crois. Au moins elle se rapproche fort de ce que j'ai senti - sauf pour vos conclusions
dans les ultimes paragraphes! Je ne vois pas bien la contradiction avec le monde de l'efficacité et de la finance. Les exigences extrêmes auxquelles se soumet un P-DG de la finance sont en somme a
l'opposé du manque de collaboration qui caractérise cette classe. Mais en principe, l'échec tient au mépris de l'éducation elle même (de la pédagogie...). Cela ne signifie pas que MAddof ne puisse
pas être un criminel. Cela signifie qu'il a commencé par montrer suffisamment d'humilité dans l'apprentissage pour qu'on lui fasse confiance... un certain temps. Le choix d'être bon ou mauvais
moralement, reste libre.

Mais la critique s'étiole à la fin car pour condamner le monde de la finance, il faut commencer par le comprendre, peut-être même apprendre des notions d'économie.


Fleur 29/10/2008 11:17

J'etais sortie du cinema ne sachant trop que penser de ce film; votre article incite certainement a la reflexion.

Mais quelle est exactement cette "ideologie inepte," cette pedagogie echouee, ratee que vous denoncez? Pourriez-vous m'en donner des precisions? Est-ce celle de l'Eleve-Roi, de l'importance du dialogue, de l'ecoute de l'eleve en tant qu'etre humain?

Je suis en terminale en Belgique dans une ecole jesuite qui, il me semble, ne s'est pas trop souciee de cette nouvelle pedagogie et s'en porte mieux.

Je suis en train de faire une dissertation sur "Entre les Murs" et les problemes que le film expose, et la nouvelle pedagogie d'enseignement depuis '68 me parait etre une des sources des problemes actuels.

ledaoen ... 29/10/2008 13:09


Bonjour Fleur et merci pour votre commentaire.
Je ne saurais trop vous conseiller pour votre travail de consulter le remarquable dossier qu'a consacré la revue "Politique Autrement" sur le film.
Vous le trouverez ici :
http://www.politique-autrement.org/spip.php?article376 
Bien amicalement. 


Eric 09/10/2008 08:40

"Le film est pourtant un reflet parfaitement exact de ce qui se passe
dans
une salle de classe des quartiers difficiles." ...

... avec un prof incompétent, formaté par les IUFM à la sauce
Meirieu !

J'ai enseigné dans le collège voisin, "sensible" (donc "pire" que Dolto), mêmes élèves, mêmes problèmes, mais enseignants faisant leur métier : enseigner !
Elèves en situation d'apprentissage ! Ce film est une supercherie, une contre-utopie sur "la démocratie" vue par nos chantres de la
"citoyennitude" et du "vivre ensemble", pendant que les banquiers empochent les dividendes ! A gerber ! On se moque et des élèves et des profs!

Un autre écho :

Pourquoi je n’ai pas aimé du tout "Entre les murs"
mardi 7 octobre 2008, par Brigitte Bré Bayle

Je ne voulais pas aller voir ce film. Je sentais que mon état pour le moins alarmant d’enseignante découragée en prendrait pour son grade.
C’est à la suite d’une discussion entre deux collègues qui avaient vu « Entre les murs », et dont les opinions divergeaient totalement, que
je me suis décidée. Je suis sortie du cinéma abasourdie et le moral dans les chaussettes. Je ne comprends pas le succès d’un tel film. Je
ne comprends pas comment, en France, on peut se réjouir qu’il ait obtenu la palme d’or. Nonobstant la modestie affichée du réalisateur,
Laurent Cantet, qui rejette toute tentative de « récupération » politique en invoquant l’absence d’intention polémique, cette fiction/
réalité est un révélateur de la déchéance de notre système d’enseignement, un tableau désespérant de l’état catastrophique dans
lequel s’enlise depuis des années notre école publique.

J’ai trouvé ces deux heures de projection interminables et je pense ne pas avoir été la seule enseignante pour qui ces images furent une succession de séquences insupportables. Je me suis retrouvée confrontée à mes propres erreurs, à celles de mes années Meirieu, au
souvenir de ces réunions d’équipe interminables où il fallait réfléchir beaucoup pour travailler dans la droite ligne de la nouvelle
pédagogie. Un certain nombre de mes collègues suivaient alors une formation d’expert en sciences de l’éducation à la fac de Nanterre.


Il y a vingt ans, entre les murs de cette école/ville nouvelle de la banlieue parisienne où je faisais mes débuts dans le métier, c’était la « pédagogie du contrat », les réunions de délégués de classe d’où
devaient émerger les règles de vie pondues par les élèves (éducation citoyenne oblige), c’était les polémiques (évoquées dans le film)
autour du permis à points, c’était cette somme de contradictions qui nous enfermait dans d’obsédantes interrogations sur la question de
l’échec scolaire, celle de l’autorité non violente, de la place des parents co-éducateurs, de l’ouverture de l’école au monde, des méthodes (de lecture surtout) qui devaient mettre l’élève au centre, du mode d’évaluation formative ou normative, autoévaluation, co-
évaluation, notes ou pas, corrections en rouge ou corrections en vert, du rapport entre le« savoir être » et le « savoir faire », etc.

De cette errance, je garde la certitude de l’égarement de toute une génération d’enseignants qui, aveuglés par les discours innovants des conseillers pédagogiques post soixante-huitards investis d’une mission
révolutionnaire par les IUFM de l’époque, ont contribué à la destruction du rapport d’autorité entre l’institution et l’élève,
entre le savoir et l’ignorance.

Tout au long du film, on assiste à l’affligeante prestation d’un professeur de français face à des élèves de 4e dont l’ignorance, l’impertinence et la stupidité n’ont d’égale que la haine de tout ce qui ne leur ressemble pas. Devant tant de compromission démagogique, tant de compassion de la part du professeur, devant la violence des scènes qui sont le quotidien de la vie ordinaire dans un collège parisien du 20e arrondissement, nous sommes pris au piège du
questionnement inévitable : y a-t-il un message caché quelque part ?

Ce film est il un cri d’alarme, un constat d’impuissance face à la déroute d’un système d’enseignement définitivement obsolète ? Est-ce
un hommage au courage des profs qui s’accrochent à leur noble mission avec une foi aveugle dans la pédagogie du compromis ? Est ce un hymne à la gloire de l’idéologie post soixante-huitarde qui transforma l’école en terrain d’expériences pour les « bobos » chercheurs en sciences humaines et qui fit de l’élève un « apprenant » ? Ou bien Laurent Cantet qui a monté ce film et François Bégaudeau qui en a écrit le récit, ont-t-ils voulu, comme le dit Philippe Meirieu, «replacer l’éducation au cœur des enjeux de société» et «montrer la réalité du terrain scolaire» ?

La réalité du terrain scolaire, « Entre les murs » nous la donne à voir à vif, avec la brutalité d’un documentaire. Elle est faite
d’incivilités et d’impolitesses. Elle est faite de haine et de violence. Elle est faite de tout un fatras de bonnes intentions, de mauvaises décisions et d’aveux d’impuissance de la part d’un corps professoral démuni qui navigue dans les eaux troubles du crétinisme ambiant avec des certitudes de bons Samaritains et la conviction de servir encore à quelque chose.

Mais, à quoi servent-ils, ces enseignants formatés dans les IUFM et envoyés au casse pipe avec la bénédiction des inspecteurs d’académie
planqués dans leurs bureaux ? Comment peuvent-ils continuer à instruire en faisant du social, en faisant de la psychologie pour adolescents tourmentés et des leçons de vocabulaire pour attardés mentaux ? Dans le film, François Marin est continuellement à l’écoute du mal être de ses élèves, il emploie l’ironie pour dédramatiser des situations de tension sans toujours avoir le dernier mot, il fait l’impasse sur les « jambon-beurre » et les propos racistes pour consacrer un maximum de minutes à son cours de français.

Les fortes têtes de la classe, celles qui manient avec grossièreté la provocation verbale en invoquant leurs droits au respect, celles qui parlent de discrimination dès qu’elles peuvent voir une injustice de la part du professeur, celle qui revendiquent leur droit à l’ignorance au nom d’une identité bafouée, celles qui disent « on n’est pas Français », ces élèves-là, on les retrouve dans la plupart des collèges et des lycées classés ou non en ZEP. Ils entretiennent ce sentiment de culpabilité qui envahit François Marin lorsqu’il apprend que l’élève qu’il envoie en conseil de discipline risque de retourner
au Mali.

Mais à quoi sert la compassion quand on est dans un ring et qu’il faut être le plus fort ? A quoi sert la tolérance quand il n’y a plus
d’autorité ? En pratiquant la pédagogie du dialogue, comme le fait François Marin dans le film, ces enseignants cautionnent, au nom de
l’égalité des chances, au nom de la lutte contre l’échec scolaire, un système pervers où les élèves, censés recevoir les bases élémentaires d’une culture commune, n’ont de cesse d’interrompre le professeur, de mettre en doute ses propos, de faire de la surenchère à la provocation dans un jeu systématique de verbiage indigeste, d’exprimer ouvertement
leurs états d’âme d’adolescents blasés, de se poser en victimes incomprises avec l’arrogance des incultes imbéciles.

« Entre les murs » nous dévoile une autre réalité : celle du petit monde cloisonné des enseignants. L’atmosphère de la salle des profs, l’ambiance tendue d’un jour de pré-rentrée, la liste des élèves qu’on
estampille à la va-vite comme un tableau de chasse par solidarité avec le nouveau collègue, tous les enseignants peuvent s’y reconnaître. A
quelques synonymes près, c’est comme ça, qu’en début d’année, on présente les élèves qui changent de classe, en allant à l’essentiel :
leur comportement.

Il y a les « gentils », les « pas gentils », les « très méchants » ou même les « très, très méchants ». Et si on veut en savoir plus, on
consulte les carnets de notes… sans illusions, les meilleurs élèves sont rarement des « méchants ». De ce grand fourre-tout d’humanité en souffrance où l’administration joue la carte de la sanction en cherchant à minimiser la gravité d’une agression contre un prof au
point de l’accuser d’en être à l’origine, nous avons la vision grotesque d’une espèce de mascarade organisée.

De la réunion d’équipe consacrée autant à la question de la discipline qu’au problème de la machine à café, au conseil de discipline au cours duquel on demande l’avis de Souleymane en le priant de traduire les propos de sa mère non francophone, en passant par le conseil de classe ponctué des fous rires hystériques de deux élèves déléguées ( les «pouffiasses» de service), nous avons la désagréable impression
d’assister à un immense gâchis. Mais au bout du compte, le message est bien là, l’Education Nationale perd la boule, notre école républicaine se meurt.

En 2005, en écrivant « La fabrique du crétin », Jean Paul Brighelli avait déjà tiré la sonnette d’alarme (1). Dans son roman « Festins secrets »sorti également en 2005 (3), Pierre Jourde évoque la brutalité des relations au sein d’un collège réputé difficile situé dans une petite ville de province.

Avec « Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte » paru en 2006 (4), et dont le titre emprunté à Victor Hugo résume en quelques
mots l’intensité dramatique de l’histoire, Thierry Jonquet nous plonge dans ces territoires perdus de la République que sont devenus certains établissements voués à la barbarie des ghettos.

Ces ouvrages ont révélé le profond malaise d’une partie des enseignants face à la destruction programmée de l’école que dénonce
Brighelli (2). Et pourtant, les choses ne changent pas. Il y a toujours autant de problèmes de discipline dans les classes fourre-tout, autant de violence dans les cours de récréation, autant de profs laissés en vrac par une hiérarchie incompétente dont le seul objectif est de ne pas faire de vagues.

Et il y a toujours les mêmes revendications syndicales, les mêmes grèves à répétition pour demander plus de moyens et plus de salaire,
la même opposition au nouvelles directives du ministère, les même réticences au retour aux fondamentaux (apprendre à lire, écrire et
compter), les mêmes réactions de rejet lorsqu’il est question de morale, de sanction, d’exclusion, de redoublement, d’orientation des
élèves. On entend les mêmes cris d’horreur lorsqu’il s’agit d’évoquer la remise en cause du collège unique, la formation des profs dans les IUFM ou encore lorsqu’un ministre de l’Education Nationale exprime ses doutes sur l’utilité d’un Bac + 5 pour exercer en Maternelle.

Ce que le film de Laurent Cantat et le livre de François Bégaudeau ne veulent pas dire, c’est qu’il n’y a rien à espérer tant qu’on ne se
débarrassera pas du carcan des bonnes intentions, tant que les enseignants rempliront des formulaires pour alimenter des dossiers de
projets pédagogiques farfelus et donner du travail aux bureaucrates enfermés dans leur tour d’ivoire. Il n’y aura rien pour sauver le
navire du naufrage tant que les syndicats d’enseignants entretiendront de fausses luttes et tant qu’on verra des François Marin patauger dans la compassion pour sauver quelques élèves en perdition.

Les dangers qui menacent notre école publique vont bien au-delà de ce qu’il faut dénoncer à travers les images consternantes de ce film.
Jean Pierre Obin et son équipe avaient décrit ces dangers au cours de l’année 2004/2005 dans un rapport édifiant sur les signes et
manifestations d’appartenance religieuses dans les Etablissements scolaires. La ghettoïsation, le communautarisme, le racisme,l’antisémitisme, les atteintes à la laïcité, les violences de toutes sortes qui sévissent « entre les murs » de notre école publique y étaient passés au crible. Le constat était déjà globalement
catastrophique. On peut se demander pourquoi le rapport Obin a été si rapidement renvoyé aux calendes des oubliettes. Une vingtaine de
personnalités ont commenté cette enquête dans un ouvrage collectif publié en 2006 et qu’il est toujours utile de lire « L’école face à
l’obscurantisme religieux » (5). Aujourd’hui, si cet état des lieux était réactualisé, le bilan serait bien pire.

Aujourd’hui on se félicite que les Américains aient compris la beauté d’un film qui donne la parole au « parler banlieue », on admire
l’enseignant dont le courage n’a d’égale que sa propension à se mettre à la portée de ses élèves, on s’apitoie devant la candeur insolente des jeunes issus de l’immigration enfermés dans leur vision étriquée du monde, on s’étonne qu’un professeur puisse craquer sans retenue devant des collègues médusés et prostrés de compassion (cette scène où
le prof de techno « pète un câble » en criant « qu’ils y restent dans leur merde » est pourtant d’une époustouflante vérité), et on prétend
que tout va bien dans le meilleur des mondes.

Reste une question essentielle : comment tenir droit entre les murs d’une classe lorsqu’on est enseignant et qu’on aime son métier ? Soit
on s’accroche à ses certitudes, on se fout de la hiérarchie et de la prochaine grève qui n’abordera pas les vrais problèmes, soit on prend sa retraite dès qu’on en a la possibilité pour fuir le désastre. Ce film me donne plutôt envie de choisir la deuxième voie.

Brigitte Bré Bayle

(1) Jean Paul Brighelli , La fabrique du crétin. La mort programmée de
l’école, Jean-Claude Gausewitch Éditeur, Collection « Coup de gueule »,
2005.

(2) http://www.ripostelaique.com/Jean-Paul-Brighelli-auteur-de-la.html

(3) Pierre Jourde, Festins secrets, éditions « L’esprit des péninsules
», 2005

(4) Thierry Jonquet, Ils sont votre épouvante et vous êtes leur
crainte, Roman Noir, éditions du Seuil, 2006

(5) Sur le rapport Obin, L’école face à l’obscurantisme religieux,
éditions Max Milo, 2006


http://www.ripostelaique.com/Pourquoi-je-n-ai-pas-aime-du-tout.html

Eric
http://motstocsin.autonomie.org/