"Entre les murs" : La palme des malentendus

Publié le par ledaoen ...

En ce temps de consensus cinématographique mou où l’on entend partout que des louanges au sujet du film de Laurent Cantet« Entre les Murs », palme d’or du dernier festival de Cannes,  j’ai voulu vous soumettre une note dissonante dans le concert de félicitations énamourées qu’on entend ici et là, voire partout, comme par hasard juste avant la sortie du film en salles.

Belle promotion que cette explosion d’émissions « culturelles » dithyrambiques, d’invitations dans les journaux de France Inter et France Culture, on se croirait revenu à la sortie du 1
er album de Carla Bruni. Lorsque toute la gauche bobo trouvait ce disque admirable de sensibilité et de talent, alors qu’ils conchient aujourd’hui la même artiste pour son dernier album, bien plus abouti en vérité que les deux premiers, car cette trainée a eu le mauvais goût de convoler en justes noces avec le grand Satan Sarkozy … Cela montre encore une fois une certaine constance et une sincérité sans faille dans les gouts et les choix culturels et artistiques de nos bien pensants.


Je m’égare.


Entre les murs donc, film d’un réalisateur talentueux, rien à dire sur la qualité du film en lui-même, mais qui une fois de plus tente de nous faire passer un film tourné, monté et réalisé comme un film de fiction pour un documentaire décrivant la réalité. J’ai déjà abordé ce type de mystification dans mes articles sur le film de Hubert Sauper (Le cauchemar de Darwin), véritable objet politique de désinformation.


Je laisse aujourd’hui la parole à un enseignant de base, Sébastien Ledoux, qui, dans un remarquable point de vue publié dans Le Monde du 25 septembre, démonte l’imposture du film. Il est bien mieux placé pour en parler que moi, car le sujet du film traite de son métier, enseignant dans les cités difficiles.


Bonne lecture.


ledaoen …


Palme des malentendus, par Sébastien Ledoux 


Voici donc sur les écrans le projet cinématographique de Laurent Cantet, tout auréolé de sa Palme d'or au Festival de Cannes 2008, adapté du roman de François Bégaudeau. Montrer la vraie vie d'une classe de collège. Déjà dans la proposition du réalisateur se niche une source de malentendus. Caméras rapprochées saisissant les réactions des élèves et de l'enseignant sur le vif, le film souhaite par son parti pris technique accréditer la supercherie :"Chers spectateurs, vous êtes enfin au coeur d'une classe d'école !" Ce que chaque parent a toujours secrètement désiré, la caméra le rend possible.


Le cinéma s'est souvent reposé sur ce voyeurisme cher à Alfred Hitchcock pour satisfaire le spectateur. La scène ainsi dévoilée n'est, ici, pas neutre. Elle se déroule dans un établissement de type ZEP, entre un professeur et des élèves issus de l'immigration.


Nous allons enfin pouvoir connaître la vérité sur ces jeunes qui nous perturbent et nous échappent depuis des d'années, à coups d'explosions de violence et de replis communautaires. Enfin, nous allons pouvoir les observer - à distance raisonnable - dans leurs moindres gestes et paroles pour se faire une opinion, cette fois honnête, sur "eux".


Or, même réalisé avec le talent de Laurent Cantet, le film n'évite pas la tendance croissante à la confusion des genres, soulignée par la multiplication des docu-fictions. Car ce que l'on nous donne à voir comme réalité habituellement cachée est bel et bien le résultat d'un travail de mise en scène, d'écriture d'un scénario, de dialogues et de personnages effectué par Laurent Cantet et François Bégaudeau.


Diffusés il y a plusieurs mois sur une chaîne de radio, on s'aperçoit que les ateliers mis en place en amont pendant une année avec les élèves ont permis à ceux-ci de rentrer dans l'univers des deux auteurs, non l'inverse.


Ces auteurs nous donnent à voir non le réel - et comment pourraient-ils le faire ? - mais un effet de réel construit à partir du regard qu'ils portent sur une situation donnée dans laquelle se mêlent le rôle de l'école, le métier d'enseignant et les comportements d'un public scolaire multiculturel socialement défavorisé.


La question, dès lors, est de savoir si cet effet de réel est pertinent pour évoquer certains enjeux de notre société. Les malentendus sur ce film sont justement innombrables. S'agit-il d'un film sur le métier d'enseignant ? Sur l'école ? Sur la diversité culturelle de notre société ? Sur les jeunes des "quartiers" ? Sur tout cela à la fois ?


Si chaque spectateur s'oblige à trouver le film magnifique, les élèves vivants et le prof "sympa", alors le jury du Festival de Cannes n'aura fait que conforter une vision bien-pensante et bien vaine. Si, au contraire, le spectacle de scènes de discussions sans fin d'élèves face à leur professeur désemparé conduit d'autres spectateurs à déclarer à nouveau ces jeunes inassimilables dans une école moribonde où il est urgent de rétablir l'autorité, alors le film aura été inutile.


Quand un même objet peut nourrir des lectures aussi opposées, on peut s'interroger sur sa pertinence. Bien sûr, les poncifs habituels le justifieront par le fait qu'il a le mérite de susciter le débat, ou qu'il laisse au spectateur la liberté d'y voir ce qu'il veut. Doit-on vraiment s'en satisfaire ? Entre les murs s'inscrit en fait davantage dans une évolution de notre temps. A la suite de films comme La Haine et L'Esquive ou du livre dont il est adapté, son succès relève une fois de plus de la bonne conscience française face aux problèmes de ségrégations ethnico-sociales qui minent le sentiment d'appartenance collective.


Le développement de l'entre-soi dans nos sociétés contemporaines a aussi besoin du succès de tels films pour supporter moralement ce séparatisme socio-spatial qui s'enracine aujourd'hui sur nos territoires.


Notre ministre de l'éducation nationale peut tranquillement déclarer que le film est un vibrant hommage au métier d'enseignant, tandis qu'il supprime dans le même temps la carte scolaire, enfonçant davantage le pays dans des logiques de sécessions territoriales dramatiques pour la cohésion de notre société.


En cela, le film offre une vision dépolitisée des véritables enjeux et dédouane ainsi l'Etat de sa responsabilité première, éminente, de régulation sociale. L'école est pourtant l'un des derniers instruments d'une politique publique susceptible d'agir sur la mixité sociale.


Par ailleurs, le film prolonge le projet du livre de François Bégaudeau. Au croisement du "journal de ZEP" et d'un certain genre littéraire, l'auteur se met en scène lui-même dans son quotidien d'enseignant pour en faire un livre, puis un film dans lequel il "joue". Entre les murs peut ainsi laisser penser que la personnalité de l'enseignant est son unique ressource. Or les enseignants comme le public scolaire ont connu, en une génération, de profondes mutations.


Pour des raisons extrêmement diverses, le geste éducatif n'est plus quelque chose qui va de soi aujourd'hui. La responsabilité politique de l'Etat est, là aussi, engagée pour refonder un statut professionnel de l'enseignant.


Loin des heures supplémentaires défiscalisées destinées à revaloriser les professeurs, il s'agit d'un chantier urgent conduisant à faire de l'enseignant non seulement un professionnel de la pédagogie, mais aussi le professionnel d'un champ relationnel qu'il doit construire entre les élèves et lui.


Sébastien Ledoux est enseignant au collège Jean-Vilar de Grigny - la Grande Borne (Essonne), chercheur associé à l'Institut national de recherche pédagogique.


LE MONDE | 24.09.08 

Publié dans Culture

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