Face à la doctrine Vladimir Poutine, par André Glucksmann

Publié le par ledaoen ...

Depuis quelques semaines, notre regard sur le grand voisin russe a changé, l'invasion de la Géorgie pour mettre sous coupelle les deux régions autonomes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud a eu l'effet d'un réveil brutal, nous replongeant dans des souvenirs de guerre froide, de printemps de Prague, de chars du "Pacte de Varsovie". On s'en étonne, sans pour autant montrer les dents, ce voisin russe nous semble tellement lointain, nous le connaissons si peu. Pourtant Vladimir Poutine - dont, ne nous trompons pas, Dmitri Medvedev n'est que le caniche nain lui permettant de rester au pouvoir grâce à un artifice constitutionnel - n'a jamais caché sa volonté de rendre à la Russie sa grandeur impériale. En 2005, il déclarait : "La plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle fut la dissolution (en 1991) de l'Union soviétique."
 

Dans un texte remarquable, le Philosophe André Glucksmann, qui était un ami de la journaliste Anna Politkovskaïa qui a été exécutée sommairement par les sbires de Poutine, nous explique que le boucher de Grozny n’est pas le représentant policé de la nouvelle Russie que nos dirigeants trouvent tellement tendance au point que notre président de la République prit sa première cuite en sa compagnie. Celui qui voulait « buter les ennemis tchétchènes jusque dans les chiottes » (il l’a fait d’ailleurs) est un homme dangereux qui ne reculera pas tant qu’on lui laisse la voie libre.


Je vous livre ce texte tel quel, texte dans lequel l’analyse politique brillante a de plus l’avantage d’être agrémentée du talent d’écrivain de Glucksmann, le rendant ainsi très agréable à lire.


Bonne journée

ledaoen …

Face à la doctrine Vladimir Poutine, par André Glucksmann

Il est des jours, parfois des heures, où le monde bascule. Le mois d'août aura ouvert un tel temps de crise, bouleversant les équilibres entre puissances sur le terrain, mais davantage encore l'équilibre des idées et des préjugés. L'organisation pharaonique des Jeux olympiques mit en scène la volonté de puissance chinoise, défi majeur du XXIe siècle. L'invasion de la Géorgie signifia vertement au monde qu'une Russie impériale et sans frontières était de retour.


Rien là n'aurait dû surprendre, sinon la surprise elle-même et le désarroi de l'opinion occidentale sur les plages. Trente années déjà que la Chine, ayant balayé les dogmes de l'économie marxiste, nourrit un miracle, qui la consacre numéro 2 ou 3 du marché mondial. Dix ans bientôt que le boucher de Grozny s'affirme en nouveau tsar. Ni la magistrale réussite du spectacle de Pékin ni l'assaut des tanks russes devant Tbilissi n'étaient imprévisibles. Le voile qui se déchire est celui de nos illusions.


Considérons la question russe. De quel droit se frotter les yeux en affichant une innocente déception face à l'agressivité de "notre ami" Vladimir Poutine, dont les yeux bleus (Bush), les bonnes manières (Blair), la grand-croix de la Légion d'honneur (Chirac), la fréquentation sur la Riviera italienne (Berlusconi) et les jetons de présence à Gazprom (Schroeder) avaient séduit le gotha de la politique occidentale ? Il n'y a pires sourds que ceux qui ne veulent entendre. Les axiomes fondamentaux de la doctrine Poutine avaient été proclamés à haute et intelligible voix au Kremlin :


1. "La plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle fut la dissolution (en 1991) de l'Union soviétique." Qu'attendre d'un lieutenant-colonel des services secrets communistes qui, en 2005, réduit les épouvantes de l'histoire récente à la débâcle - qu'il espère provisoire - de sa hiérarchie ? Première guerre mondiale (10 millions de morts), seconde guerre mondiale (50 millions de morts), Auschwitz, Hiroshima, goulag... passent par pertes et profits dans sa comptabilité ! L'abomination des abominations demeure la trahison de Boris Eltsine, qui, après Mikhaïl Gorbatchev refusant de donner les blindés à l'assaut des peuples de l'Est européen, permit à l'Ukraine, aux pays baltes, à la Géorgie, au Kazakhstan, à l'Azerbaïdjan d'acquérir pacifiquement leur indépendance, brisant avec soixante-dix ans d'oppression bolchevique.


2. Les mouvements démocratiques de masse - "révolution des roses" en Géorgie (2003), "révolution orange" en Ukraine (2004) - seraient les indices de "révolutions permanentes" qui menaceraient les fondements de l'Etat russe d'une subversion financée par la CIA, l'OTAN, la main de l'étranger et des mauvais Russes. Anna Politkovskaïa, mon amie, m'a raconté, quelques jours avant son assassinat, la panique incommensurable qu'avaient suscitée, dans les hautes sphères à Moscou, les soulèvements joyeux de Tbilissi et Kiev.


Les pontes du Kremlin affolés anticipaient le vent du boulet et, totalement irrationnels, s'exagéraient la proximité du danger. D'où leur répression disproportionnée de toute contestation. D'où la presse mise sous tutelle, les voix dissonantes muselées, les obstinés assassinés, emprisonnés. D'où la tentative d'éradiquer par le chantage au pétrole et au gaz, par l'achat sonnant et trébuchant des consciences et, s'il le faut, par la menace des tanks, le désir d'émancipation de leurs "voisins proches". C'est eux ou nous, a signifié la marche sur Tbilissi. Et l'aimable Dmitri Medvedev, sur lequel des rêveurs reportent leurs espoirs, de reprendre en écho : Saakachvili = Hitler.


La véritable surprise n'est pas Poutine, mais l'Europe qui retrouve une fermeté qu'on ne lui connaissait plus. Réagissant immédiatement, la présidence française a négocié un délicat et ambigu cessez-le-feu, qui bloqua l'offensive sur la capitale géorgienne. Puis, réagissant unitairement, l'Union refusa de fermer les yeux sur l'annexion à peine déguisée de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud. L'Europe n'a pas cédé à la panique : ni retour à la guerre froide ("Yalta c'est fini", déclara M. Sarkozy) ni angélisme ("les vacances de l'histoire, c'est fini", poursuivit M. Tusk). L'avenir dira si les Vingt-Sept sont capables de maintenir le cap et de se défaire des maîtres chanteurs pour forger une politique énergétique commune et négocier d'égal à égal avec leurs fournisseurs russes, lesquels ont autant besoin de vendre que nous d'acheter.


Face au refus européen du fait accompli, le Kremlin n'a pas changé d'intention, mais son ton s'est fait plus accommodant. Preuve qu'il teste les rapports de forces, explorant jusqu'où il peut aller trop loin. Au bras de fer, il excelle, mais il apprend que tout ne lui est pas permis. La Géorgie n'est pas une deuxième Tchétchénie.


Malgré les forfanteries accompagnant ses "pétro-ivresses", la Russie sait que l'avenir ne lui sourit guère. On est loin des rodomontades de Nikita Khrouchtchev : bientôt, nous rattraperons et dépasserons l'Amérique. Le pays reste exsangue, en proie à l'ivrognerie, aux mafias et à la corruption, au chômage, à la tuberculose et au sida, à la prostitution et à la vertigineuse chute démographique, puisque l'espérance de vie y est celle du tiers-monde. Environ 70 % du budget repose sur la vente des énergies et des matières premières. Rien là qui permette un chantage durable sur une Europe prospère, d'autant que les moyens de forage et de stockage font défaut et que la réorientation du flux énergétique vers l'Asie suppose une capacité de transport dont la construction nécessite une ou plusieurs décennies. Ersatz d'une puissance perdue, le choix d'une politique de nuisance tout-terrain peut impressionner un temps, mais ne restaure pas le prestige d'un colosse aux pieds d'argile.


L'isolement diplomatique de la Russie après son expédition géorgienne est éclatant. Elle ne réussit pas à faire reconnaître la pseudo-indépendance de ses annexions abkhaze et ossète. Merci le Hamas et le Nicaragua aux souvenirs guévaristes ! La Chine, en refusant d'acquiescer, démontre qu'aucun bloc de capitalismes autoritaires et autocratiques n'inaugure sous la badine de Vladimir Poutine une nouvelle guerre froide contre les démocraties.


Seuls se montrent complaisants ou complices des régimes que les prix à la hausse du pétrole sauvent provisoirement ; le Venezuela d'Hugo Chavez comme l'Iran de Mahmoud Ahmadinejad partagent la même pulsion de nuire que la Russie de Vladimir Poutine ; toute crise politique, diplomatique, sociale, militaire, susceptible de faire monter le cours du brut et de remplir les comptes off shore leur paraît bonne à prendre et à entretenir. Au contraire, la volonté de puissance, qui, pour l'instant, anime l'économie chinoise, comme celle de l'UE et des Etats-Unis, trouve son intérêt dans la baisse des prix de l'énergie. Moscou et sa volonté de nuisance s'enferment dans une solitude mondiale.


Si elle ne se relâche pas, la fermeté naissance de l'UE peut contraindre son grand voisin continental à modérer ses ardeurs conquérantes, même s'il montre les dents. Encore convient-il que l'opinion publique suive sans se laisser intimider par les évocations apocalyptiques, dont les propagandistes du Kremlin sont si friands. La crise d'août n'oppose pas, en dépit des mensonges claironnés par le duo Poutine-Medvedev, une belliqueuse, voire"nazie", petite Géorgie à la puissance "fraternelle" de son grand voisin.


Elle n'oppose pas davantage les démocraties capitalistes à un axe autocratique Moscou-Pékin non moins capitaliste ; pas même deux cultures, l'une européenne, celle des libertés, à l'autre, celle d'un souverainisme nationaliste. La crise décisive d'août confronte l'opinion publique européenne à elle-même. L'Europe se suicidera-t-elle au gaz ? Tiendra-t-elle ou pliera-t-elle devant la doctrine Poutine ?

 

André Glucksmann


André Glucksmann est philosophe.

Article paru dans le journal Le Monde du 18.09.2008 

Publié dans Histoire

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