DU PROCES DE PHILIPPE VAL - De l´épuration par temps festivistes

Publié le par Radu Stoenescu

De l'épuration par temps festivistes
La chasse aux sorciers bat son plein dans la République des Arts et des Lettres.

Qu'il est juste et bon de vous sentir débarrassés du poids encombrant de la pensée, par le censeur autoproclamé, en attendant confortablement votre propre jugement, comme aux plus glorieux hivers du Parti.



Il fallait s'y attendre, après tant de procès de Paris, l'épuration devait atteindre aussi les cadres les plus élevés du Parti du Bien. La bureaucratie cordicole procède à des purges dans ses propres rangs. Le Bien instruit le procès de ses propres procureurs : le dessinateur Siné a été viré de Charlie Hebdo pour antisémitisme. Un des derniers dinosaures de l'époque historique, une figure emblématique de la persécution « bête et méchante », un des activistes les plus chevronnés du simplisme gauchiste et nihiliste a été à son tour victime d'un procès « bête et méchant ». Quoi que l'on pense de Siné et Charlie Hebdo, du style graphique et de l'humour du premier, tout comme de la ligne éditoriale du second, l'affaire du licenciement de Siné est en soi un signe de l'emballement de la machine liberticide médiatico-policière.

 

L'affaire se déroula comme la parodie extraordinaire d'un procès d'épuration interne du PCUS de la grande époque. Tout commença par le faux grossier, le délit imaginaire que constitue l'interprétation en clé antisémite de ce texte de Siné, daté du 2 juillet 2008 après Jésus-Christ : « Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l'UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n'est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »

 

C'est Claude Askolovitch, procureur au Nouvel Observateur (1), qui, le 8 juillet, forgea le faux, sur les ondes de RTL : « C'est une affaire qui a mon avis va faire beaucoup de bruit. C'est un article antisémite dans un journal qui ne l'est pas, qui s'appelle Charlie hebdo. L'auteur de l'article est un vétéran du dessin de presse et de la polémique en France, qui s'appelle Siné. Il est dans Charlie Hebdo depuis toujours. Sa dernière chronique est consacrée partiellement à Jean Sarkozy. (...) Et à un moment donné, Siné dérape. Mais dérape bien. Je cite une phrase : « Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d'épouser sa fiancée juive et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie ce petit. »

Sous-entendu pour faire du chemin dans la vie il vaut mieux être juif. Y'en a d'autres du même ordre dans la chronique. Déjà ça pose un gros problème. »

 

Comme je l'écrivais dans un article antérieur, la censure totalitaire lit tout en clé imbécile, et rivalise d'ingéniosité pour dénicher les interprétations déviantes, ou, comme on dit aujourd'hui, « dérapantes » dans ce qu'elle a sous les yeux. Elle traque partout les sous-entendus, elle entend tout de travers, pour mieux dénoncer ces outrages inventés. Il faut suivre la ligne, la voie toute tracée du Bien, à toute vitesse ! Ne dérapez pas, ne sortez pas des carcans protecteurs de l'autoroute qui mène aux lendemains qui chantent ! Il est évident pour quiconque de sensé, que le texte de Siné n'a rien d'antisémite, ni dans l'entendu, ni dans le sous-entendu. « Il fera du chemin dans la vie ce petit. » est extrêmement vague, et il faut avoir une volonté maligne extrêmement aiguisée pour y voir de l'antisémitisme plutôt que la dénonciation de l'arrivisme patent de Jean Sarkozy. Mais le seul usage autorisé de l'intelligence par temps « festiviste », c'est d'imaginer les interprétations les plus aberrantes, les plus fausses d'un texte, pour fondre dessus comme le faucon sur sa proie.

 

Que l'on me comprenne bien, je n'ai pas plus de sympathie pour Siné que pour Askolovitch, étant donné que le premier use depuis quarante ans des mêmes procédés malhonnêtes que le deuxième. Ce qui m'intéresse, c'est de repérer cet emballement de l'appareil policier de l'Arrière-pensée qui forge les sous-entendus coupables d'une manière arbitraire, et qui domine la scène médiatique française. On peut et on doit parfaitement s'étriper honnêtement entre chrétiens, athées, juifs, anti-cléricaux, gauchistes, laïques, musulmans, etc., sur la base de ce que chacun dit et écrit, honnêtement compris. Ce qui est inacceptable, c'est l'interdiction de la bagarre, du débat sanglant, par une Police de l'Arrière-pensée, qui vise la glaciation de la vie intellectuelle et de ses débats honnêtes et féconds. Une telle police est d'emblée dictatoriale, nécrophile et détestable, car la vie réelle de la pensée n'est faite que de ces bagarres honnêtes.

Ce qui est extraordinaire dans le procès médiatique intenté à Siné, c'est l'argument des accusateurs : « Les propos de Siné pouvaient être interprétés comme faisant le lien entre la conversion au judaïsme et la réussite sociale. » écrit Philippe Val, pour justifier son licenciement. Voilà qui est inouï : on incrimine quelqu'un non pas sur la base de ce qu'il dit, mais sur la base des interprétations possibles de son texte ! Cela est fantastique à plus d'un titre : c'est à la fois une négation de la liberté du journaliste et de la liberté du lecteur. Non seulement, on nie le travail de circonscription, de mise en forme des idées de l'auteur, mais on postule aussi que le lecteur est forcément un imbécile qui comprendra de travers, qui interprétera mal le texte, peut-être innocent, du chroniqueur. Se revendiquer du possible pour accuser quelqu'un, non pas des faits, est d'une injustice révoltante.

 

Comment « un texte pourrait être interprété » est du domaine absolu de la liberté du lecteur, un auteur ne peut ni ne doit anticiper la somme d'interprétations possibles de ce qu'il écrit, pas plus qu'un tiers ne doit s'interposer entre cet écrit et le lecteur. Le possible est par définition infini : on peut interpréter un texte jusqu'à lui faire dire le contraire, mais c'est celui qui interprète qui en sera responsable, non l'auteur. On a pu théoriser des guerres saintes au nom du christianisme, bien que Jésus ait dit « Aimez vos ennemis ». Est-ce que le commandement christique est une incitation aux Croisades ?

 

Censurer un texte au nom de ses « possibles interprétations », est un acte purement tyrannique. C'est se prétendre plus sage que l'auteur et le lecteur, et se donner pour le détenteur unique de la vérité ultime d'un discours. L'espace de la parole est ainsi accaparé par un seul, qui intime aux autres de se taire, s'affirmant ainsi propriétaire absolu du logos. Le mérite de l'affaire Siné, c'est qu'elle a exposé au grand jour le secret fonctionnement de la Police de l'Arrière-pensée : si celle-ci peut agir dans l'arbitraire le plus total, c'est parce qu'elle lance ses oukases depuis les profondeurs insondables de l'irréel. Les faits, les discours, la réalité comparaissent désormais devant l'infini du possible ; le mode conditionnel surveille le mode indicatif ; ce qui pourrait être, interdit à l'être de se manifester ; la mort surveille la vie, au nom de la vie.

 

Il est comique que ce soit précisément Philippe Val qui se revendiquât des « interprétations possibles » pour vider Siné. Car si on lui avait appliqué le même traitement lors de l'affaire des caricatures de Mahomet, c'est lui qui aurait dû quitter les lieux. N'aurait-on pu interpréter les fameuses caricatures comme une incitation à la haine raciale ? N'était-il pas possible de faire cet « amalgame » ? Après l'affaire Siné, tous les musulmans auront bon dos pour dire que la France est dominée par le lobby juif, et que l'on applique deux poids deux mesures, en ce qui concerne les « interprétations possibles » !

 

Le procès de Siné n'aurait pas parodié complètement les procès staliniens, si l'on n'avait pas eu droit à la scène de l'autocritique : « Jusqu'à dimanche, écrit Marianne, Siné était d'accord pour signer un texte « apocryphe » (c'est-à-dire écrit par un médiateur interne) de rectification, que nous reproduisons ici : « Ma « Zone » d'il y a deux semaines sur Jean Sarkozy a suscité beaucoup de réactions. Je me suis fait traiter d'antisémite sur RTL, et on m'a même rapproché de ce salaud de Konk. Mes amis de Charlie se sont émus. J'ai relu... Bon, c'est vrai que ça pouvait être mal interprété... Je voulais dénoncer l'imbécillité de se convertir à une religion quelle qu'elle soit et, par ailleurs, la fascination de la famille Sarkozy pour le fric. J'ai synthétisé mon propos, et, au final, il en est resté ce qui peut être analysé comme un raccourci ambigu et condamnable. Je présente mes excuses auprès de ceux qui l'ont compris comme tel », pouvait-on lire dans le texte qu'il ne signera pas. »

 

Je ne peux que saluer le refus du caricaturiste de signer l'autocritique rédigée par le Parti, d'avoir finalement évité de s'abaisser, à quatre-vingt ans, devant les sots qui auraient pu comprendre sa chronique de travers. (Lukacs avait soixante et onze ans en 1956, quand il refusa de faire son autocritique devant les bureaucrates triomphants.) D'autant que ceux qui auraient pu y voir « un raccourci ambigu et condamnable » étaient sûrement plus nombreux dans la tête d'Askolovitch et de Val que dans la réalité. Les procureurs de Paris, comme les censeurs de l'URSS, fantasment allégrement ces imbéciles qui pourraient comprendre de travers les propos de Siné. C'est leur manière détournée de nous prendre tous pour des cons.

Voilà, c'est fait : Charlie Hebdo est désormais un nid de promoteurs du risque zéro sur les autoroutes des idées creuses vers le présent radieux. Charlie Hebdo, garanti sans dérapages ! Charlie Hebdo, ou comment penser mal sans sortir du Bien ! Charlie Hebdo pense tout le Bien de ce que vous pourriez penser mal ! Charlie Hebdo a des « valeurs » ! Le nouveau censeur est arrivé : il vous protégera contre vous-mêmes, contre toutes les interprétations possibles que vous n'auriez même pas imaginées. Il a un territoire immense à quadriller : rien de ce qui pourrait vous nuire ne lui est étranger. Pas même vos arrière-pensées.

 

(1) A chaque fois que je vois cet hebdomadaire, je me souviens d'un article de l'Internationale Situationniste, intitulé « Propos d'un imbécile », publié dans le numéro 10, du mois de mars 1966 après J.-C., qui salue ainsi la parution de ce journal : « Encore pire que l'ancien, Le Nouvel Observateur est une sorte de Niagara de la sottise (6.810.000 litres par seconde)... ». « L'imbécile » en question était Jean-Paul Sartre.

 

Radu Stoenescu

Pour Le Ring

Article dans son édition originale

Publié dans Idées

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